Histoire

Microstoria

Qu’est-ce que c’est que cette microhistoire ?

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 09/01/2020 par pj

A la fin des années 70 en Italie, une poignée d’historiens imagine de nouvelles pistes de recherches afin de travailler autrement le matériau historique. Une nouvelle manière de faire de l’histoire fondée essentiellement sur une réduction d’échelle. Pour reprendre les mots précis qu’utilise Carlo Ginzburg - détails, gros-plan, micro-analyse.

Les choses répétées plaisent

Lorsque l’histoire relate les faits et les événements, elle raconte aussi en filigrane ou dans le détail le rôle d’individus ou de groupes dans la société dont il est question. Quand il s’agit au contraire de considérer comme seule histoire les mots et gestes des personnages illustres et des grands de ce monde, le rétrécissement est flagrant et radical. Pourtant, depuis longtemps et dans la plupart des cas, c’est bien ce discours presque officiel qui demeure le modèle.

L’histoire serait donc, une trame linéaire faite de portraits exemplaires, de dates, de chiffres, de conquêtes, de batailles, constituant pour majeure partie la matière historique – quel que soit le type de récit, le niveau d’analyse ou le degré d’objectivité. Une programmation des consciences selon une transmission inchangée d’une vision civilisationnelle et chronologique. Comment ne pas s’en étonner ?

Supprimer l’historique

Comment construire l’histoire autrement et enrichir les nécessaires travaux des historiens ? Par de nouvelles formes et sources  d’études et par des perspectives plus englobantes et universelles – lorsqu’il s’agit notamment de tracer une histoire mondialisée, contrastant avec les visions parfois exclusives ou ethnocentrées ; c’est ce qu’on nomme histoire globale. De manière similaire, l’histoire connectée propose dès les années 90 d’abolir la plupart des divisions afin de permettre des lectures multiples et enrichies des allers-retours entre les histoires de sociétés différentes.

Ou encore, comme le propose la microhistoire, scruter et s’attacher à des traces inexplorées, moins universelles à première vue. C’est l’option que les historiens italiens Carlo Poni (1927), Edoardo Grendi (1932-1999), Giovanni Levi (1939) et Carlo Ginzburg (1939) vont mettre en pratique en publiant une série d’articles et de livres significatifs.

Citons par exemple Le pouvoir au village – histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle de Giovanni Levi et Le Fromage et les vers – l’univers d’un meunier du XVIe siècle de Carlo Ginzburg.

Les individus et les petites communautés humaines agissent en interaction avec leur environnement et peuvent par conséquent être singulièrement acteurs d’une histoire collective. Selon cette approche ascendante et l’apport d’une forme d’individualisme méthodologique, deux grandes tendances principales se matérialisent et se complètent – une microhistoire sociale et une microhistoire culturelle.

Pour sa part, Carlo Ginzburg conceptualise et développe cette forme historiographique à partir de ce qu’il nomme paradigme indiciaire, une méthode héritée de prémices notamment littéraires : « La littérature aphoristique est, par définition, une tentative visant à formuler des jugements sur l’homme et la société à partir de symptômes, d’indices. »  et artistiques :  » des indices minimes ont été considérés comme des éléments révélateurs de phénomènes plus généraux : la vision du monde d’une classe sociale, d’un écrivain ou de toute une société. »
(Carlo Ginzburg : Signes, traces, pistes)

La répétition de l’indice est signifiant sur une plus large échelle. Et puisque l’indice relève du réel, il réintroduit semble-t-il la réalité comme vérité dans l’histoire. Et un récit fondé sur une réalité redécouverte constitue une nouvelle forme de vérité ou tout au moins sa réaffirmation.

Les belles microhistoires

La microhistoire peut être constituée par des récits de nature autobiographique. Ainsi des mémoires, des lettres, un journal retrouvé, relatant aussi bien des souvenirs intimes et des événements, peuvent révèler les traces substantielles et les indices nécessaires. Les archives, judiciaires ou communales par exemple, sont également un précieux point de départ pour les microhistoriens. Ce support d’investigation, souvent considérable, est une excellente source d’informations, une inépuisable mine d’enquêtes.

Voici un choix de livres emblématiques ou qui représentent diversement quelques-uns des axes de recherches et les différentes manières d’aborder historiquement un sujet au plus près. Plutôt qu’un panorama d’ouvrages microhistoriques, nous vous proposons donc ici quelques références de livres récemment édités et tous disponibles à la BmL.

Une sélection qui témoigne à sa façon de la diversité des récits et de la multiplicité des points de vue :

Dans quelles archives faut-il débusquer les rythmes quotidiens d’une société, avec ses tragédies et ses ferveurs collectives ou intimes ? Comment rendre compte de ce qui détermine hommes et femmes, patrons et ouvriers, princes et commis, à se lier, à se fâcher, à s’organiser ou à se révolter ? C’est à ces questions que répond Arlette Farge en prenant l’exemple de la société parisienne au XVIIIe siècle. Au travers des archives judiciaires, dans ce livre exubérant et grave, elle explore le fait divers et le dilate en symbole. [source éditeur]

Une ouvrière méconnue peut-elle être une héroïne ? Michelle Perrot s’efforce de comprendre son itinéraire en renouant les fils d’une histoire pleine de bruits et d’ombres, énigmatique et mélancolique. Mélancolie d’un mouvement ouvrier qui échoue, d’une femme acculée au départ et peut-être au suicide, de l’historienne enfin, confrontée à l’opacité des sources et à l’incertitude des interprétations. [source éditeur]

Martha Hodes restitue la trajectoire de cette femme résolue dans un vaste récit souvent poignant, qu’elle entremêle d’une profusion de citations provenant de centaines de lettres échangées entre Eunice et ses proches.
De la sorte, l’historienne fait affleurer l’intime des gens du peuple, dont elle dévoile les convictions complexes face au racisme, à la justice sociale et à l’amour… [source éditeur]

En 1967, Alain Corbin recueille, auprès d’hommes et de femmes du centre de la France, les représentations, les convictions, les impressions politiques qui ont été les leurs au cœur des années trente. Leurs paroles trahissent la peur de l’étranger, la quête d’un leader, la crise économique. La tension insurrectionnelle dans le pays, la pression du budget de l’Etat, l’espoir d’un Front populaire sont palpables mais l’ombre de la Grande Guerre conditionne tout. [source éditeur]

A 86 ans, Cudjo est l’ultime survivant du dernier convoi négrier qui a quitté les côtes du Dahomey pour l’Amérique. Pendant des mois, Zora va recueillir sa parole, devenir son amie, partager ses souffrances et des fiertés. Le témoignage de Cudjo restitue comme nul autre la condition, la vie d’un esclave : de sa capture en 1859 par un village voisin à sa terrifiante traversée, de ses années d’esclavage jusqu’à la guerre de sécession, jusqu’à son combat pour son émancipation. Un témoignage unique d’une sincérité et d’une précision bouleversante. [source éditeur]

À travers ces destins hors du commun se dessine une autre histoire de la colonisation européenne, occultée par le récit américain de la conquête de l’Ouest : une histoire d’échanges, de métissages, mais aussi de violences, dont les têtes d’affiche sont des Français et des Amérindiens. Cet ouvrage explore une Amérique oubliée, fantôme – effacée des mémoires, absente des livres d’histoire. S’appuyant sur des récits de voyage, les archives des deux continents et les témoignages de descendants, enrichi de cartes et d’images inédites, il donne vie à un monde jusqu’ici invisible. [source éditeur]

C’est dans la compagnie des archives que Thomas Bouchet a pratiqué jusqu’ici son travail d’historien. Il s’appuie cette fois, en outre, sur les ressources de la fiction. Les quatre voix qu’il entrelace composent une histoire sensible et sociale.Son texte met les sens en éveil ; dans le Paris de naguère il donne chair à des visions du monde, à de douces rêveries, à d’intolérables douleurs. [source éditeur]

Colette Zytnicki se penche sur un siècle de vies partagées dans le village de Draria. Elle suit, génération après génération, l’histoire quotidienne des familles de colons et d’« indigènes ». Elle révèle les bouleversements les plus profonds et les histoires banales ou hors du commun qui dessinent les contours de la vie d’un village à l’heure coloniale. [source éditeur]

L’homme sait qu’il ne sera lu qu’après sa mort. Il adresse un message outre-tombe et parle de lui, de ses angoisses, de sa famille, de ses voisins, faisant revivre une société villageoise confrontée au progrès économique matérialisé par l’arrivée du chemin de fer, mais aussi à l’avènement de la République. Mais c’est surtout quand il évoque les secrets des uns et des autres, quand il parle de sexualité, que Joachim Martin s’avère un témoin passionnant des moeurs souvent cachées de son temps. On dispose de peu de témoignages directs des gens du peuple, mais cette façon de s’exprimer est totalement inédite. Qui plus est ces confessions revêtent un caractère exceptionnel. À travers son témoignage, sur lui-même et son village, c’est ainsi toute une époque qui revit. [source éditeur]

Karl Jacoby a réussi à percer le mystère de cet insaisissable caméléon. Dans le sillage d’Ellis, du Texas à New York et du Mexique à l’Éthiopie, par-delà les barrières raciales ou au creux des espaces frontaliers, il dévoile une histoire surprenante, inédite, de l’Amérique du Nord à l’époque du capitalisme enfiévré et de l’instauration de la ségrégation. [source éditeur]

Cet étonnant destin exigeait une enquête historique. Retrouver les empreintes laissées par l’existence de Jean Jacob. Retracer sa vie d’infortune et de providence par les monts et les vallées du Jura. Comprendre comment s’est fabriquée sa célébrité et pourquoi il s’est soudain trouvé à Paris. Éclairer la portée symbolique d’une telle cérémonie du grand âge en politique. Mais ce « supercentenaire » n’échappe pas à ces interrogations : Jean Jacob a-t-il vraiment vécu 120 ans ? Est-il un vénérable phénomène ou un imposteur ? L’enquête ici déployée au plus près des archives y répond. [source éditeur]

Le tisserand Samuel Bamford (1788-1872) avait conduit les habitants de sa ville jusqu’au rassemblement. Dans ses mémoires, il a laissé le récit le plus saisissant de l’événement qui nous soit parvenu. Il raconte d’une plume alerte son engagement dans l’agitation radicale entre 1816 et 1821, une époque de récession économique et de crise politique. Bamford emmène ses lecteurs dans les tavernes pour des réunions radicales, dans les prisons et sur les routes du pays qu’il traverse à pied. Il nous fait rencontrer les radicaux célèbres de l’époque, mais aussi une foule d’anonymes des classes populaires. [source éditeur]

Pour aller plus loin :

Il faut aller plus près…

 

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