La Chine, si près, si loin

- temps de lecture approximatif de 19 minutes 19 min - Modifié le 23/05/2018 par mn

La Chine n’a jamais été aussi proche de l’Europe puisqu’elle lui fournit l’essentiel de ses produits manufacturés, mais elle s'en éloigne encore par son régime et sa culture politiques.

Shanghai : le Pudong depuis le Bund - By Ofelten (Own work) - CC BY-SA 3.0

La Chine n’a jamais été aussi proche de l’Europe puisqu’elle lui fournit l’essentiel de ses produits manufacturés, mais elle en est encore très éloignée politiquement, même si elle s’est ouverte au concert des nations et ne peut plus se tenir à l’écart de la gouvernance mondiale – Xi Jinping s’est rendu pour la première fois en 2017 au Forum économique mondial de Davos, où il a fait sensation en s’y faisant l’apôtre de la mondialisation, dont son pays a besoin, et même s’il entend protéger ses « champions nationaux ».

Le grand bond en avant de l’économie chinoise

La Chine est passée en quelques décennies de la « grande marmite » à laquelle chacun puisait avec un « bol en fer » à un régime de dérégulation ultra-capitaliste – c’est-à-dire d’un système où l’État pourvoyait à toutes les nécessités de l’existence (logement, soins médicaux, éducation et retraite) à un système qui, selon que l’on est urbain ou paysan, ne vous donne pas la même chance de mener une vie meilleure. La grande originalité de la Chine est sans conteste d’être gouvernée par un parti-État, communiste, qui dirige une gigantesque entreprise capitaliste. Dominique de Rambures a publié sur cette question l’un des ouvrages les plus brillants et les plus instructifs : Chine : le grand écart : le modèle chinois de développement.

Une petite pléiade d’auteurs dressent par ailleurs des portraits passionnants, et de fait contrastés, de la Chine contemporaine. Ils dépeignent un univers très différent du nôtre, époustouflant par ses prouesses économiques et sidérant par la brutalité politique et la pauvreté qui y règnent encore. Sylvie Bermann, ambassadrice de France en Chine de 2011 à 2014, mesure tout le chemin parcouru par le pays entre les années 1970 où elle y fut étudiante (contre l’avis de ses professeurs français !) et les années 2010. Alain Wang nous entraîne dans un voyage au cœur de la Chine qui foisonne d’informations et de chiffres sur toutes les réalités du pays. Enfin, Evan Osnos, et Peter Hessler avant lui, rendent compte des enquêtes qu’ils ont menées sur place comme correspondants de presse, livrant des témoignages irremplaçables sur la vie des Chinois, qu’ils aspirent à s’en sortir, à s’enrichir ou à défendre les droits de l’homme – on y croise notamment Ai Weiwei, Liu Xiaobo, Han Han et Chen Guangcheng.

Une autre singularité de la Chine est son immensité – 5500 kilomètres du nord au sud, 5200 kilomètres d’est en ouest, traversés par quatre fuseaux horaires – et son extrême diversité géographique, climatique et ethnique – une « nation-continent », un « État-civilisation » (Bermann). A quoi s’ajoute le gigantisme de tout ce qui s’y mesure : sa population, 1,371 milliard d’habitants, ses villes multimillionnaires (une quarantaine, dont Chongqing, la plus grande ville du monde, qui compte plus de 30 millions d’habitants) et tous les millions qui chiffrent l’activité du pays.

Les objectifs fixés par Deng Xiaoping, ordonnateur en 1979 du « socialisme de marché », ont été atteints : consolider l’assise du parti (Parti Communiste Chinois) et hisser son pays au rang des grandes puissances mondiales.

Progressive et très encadrée, la libéralisation économique aux « caractéristiques chinoises » a permis à la Chine d’entrer à l’OMC en 2001 et d’y obtenir d’âpre lutte le statut d’économie de marché en 2016. C’est aussi l’année où elle organisa le G20 à Hangzhou et où un Chinois fut élu à la présidence d’Interpol, ce qui n’a pas manqué de susciter critiques et interrogations. Le directeur général adjoint du FMI et le vice-gouverneur de la Banque mondiale sont eux aussi chinois et enfin, la Chine a créé en 2014 la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), indépendante des États-Unis et dont elle s’est octroyé la direction en tant qu’actionnaire majoritaire.

La Chine a accédé en 2010 au rang de 2e puissance économique mondiale, mais elle conserve son rang de pays émergent en matière de PIB par habitant, 81e rang mondial en 2013, et se situe à la 91e place (sur 160) de l’indicateur synthétique du développement humain 2014 de l’ONU.

À la fin de 2015, le secteur privé, fort de 54 millions de travailleurs indépendants et de 19 millions d’entreprises privées, générait 60 % du PIB. Huit entreprises sur dix sont familiales, les trois quarts d’entre elles passeront aux mains de la génération suivante dans dix ans et rares sont celles qui ont une cellule du parti en leur sein car les patrons se méfient des « cols rouges », néfastes à leurs stratégies et à leurs profits.

Le développement industriel et technologique de la Chine s’est appuyé sur une urbanisation à marche forcée, destinée en particulier à accueillir les investissements étrangers. Elle conduisit à la création ex nihilo de villes nouvelles sur des territoires ruraux, éventuellement au mépris des paysans qui y avaient leur terre de subsistance. Shenzhen en est le premier et plus spectaculaire exemple quant à sa réussite économique : petit village de pêcheurs, Shenzhen est aujourd’hui une métropole de 20 millions d’habitants, parfois qualifiée de « Silicon Valley chinoise » ou de « Silicon Delta », où Huawei, une multinationale spécialisée dans les télécommunications et les nouvelles technologies, a installé son siège. Shenzhen ambitionne aujourd’hui d’être le laboratoire du monde et de quitter le « made in China » pour le « made by China ».

La Chine traverse actuellement une période de turbulences et, pour reprendre les mots de Xi Jinping (2013), elle doit « nager en eaux profondes sans point d’appui ». Sa deuxième révolution industrielle devrait s’affranchir des entreprises d’État dont les performances restent médiocres en raison de leur « lien endogamique avec le régime » (Richard McGregor), mais le parti tarde à mettre en œuvre les réformes « révolutionnaires » de 2013 visant à reconnaître le rôle directeur du marché et à le libérer plus largement. D’autre part, son modèle de croissance quantitatif tiré par les investissements et les exportations devrait laisser place à un modèle qualitatif tiré par la consommation intérieure, les services et l’innovation.

Les grands perdants de la modernisation de la Chine sont ces laissés-pour-compte qui continuent de vivre dans la misère dans des campagnes reculées ou dans la semi-pauvreté dans de petites bourgades où il n’y a pas de travail. Leur niveau d’éducation est très faible et leur liberté de déplacement dépend du hukou urbain, ce permis de résidence qu’il leur faut obtenir, en remplacement de leur hukou villageois, pour s’installer en ville. Il leur permet d’y travailler mais aussi de bénéficier des droits sociaux qui sont en Chine attachés à la commune de résidence. Le hukou est un instrument de gestion à la fois des flux migratoires et de la surpopulation urbaine. Les règles devraient en être assouplies pour les villes « moyennes » (jusqu’à 500 000 habitants et moins de 5 millions) et 100 millions de hukou urbains devraient être délivrés pour faire face au vieillissement de la population des villes.

Les paysans devenus ouvriers constituent l’essentiel des «  migrants de l’intérieur ». Ils sont ostracisés dans les villes, tout comme les migrants en Europe, victimes de rejet et de discriminations (attribution de logement, gratuité des soins, etc.). A Pékin, plus d’un million d’entre eux vivent sous terre, dans les sous-sols des gratte-ciels et dans des abris anti-atomiques. On les a surnommés les shuzu, le « peuple des rats ». Le paradoxe est que la Chine souffre par ailleurs de son insuffisance alimentaire. On peut lire ici ou là que  produire des céréales en Chine serait plus onéreux que de les importer!

Des programmes de réduction des inégalités ville-campagne furent et sont mis en œuvre au fil du temps, mais l’immensité du pays empêche de les réduire partout. Les ethnies minoritaires, parmi lesquels les Tibétains et les Mongols, souffrent plus que les autres des mauvaises conditions de vie, outre que le pouvoir colonise leurs « régions autonomes » de populations han (90 % des Chinois) destinées à les isoler et à asphyxier leurs cultures. Le nombre de Chinois en situation de pauvreté absolue serait néanmoins passé de 250 millions en 1978 à 70 millions (chiffre officiel) ou 150 millions (autres sources) dans les années 2010, ce dont le gouvernement chinois ne manque pas de s’enorgueillir.

Terre d’investissements étrangers, la Chine s’internationalise elle aussi grâce à ses « champions nationaux » qui se positionnent dans les énergies renouvelables (panneaux solaires), l’électroménager (Haier), les ordinateurs (Lenovo) et les télécommunications (Huawei, Chine Mobile) ou entrent au capital d’entreprises européennes (Dongfeng / PSA). À la recherche de matières premières et de ressources agricoles en Afrique, elle investit massivement dans ce continent en y installant ses propres usines de production. L’Europe fait partie de ses terres de conquête et en France, cela concerne le secteur vinicole, l’immobilier de luxe et le prêt-à-porter – cent onze châteaux du Bordelais et deux maisons de Cognac sont désormais la propriété d’un Chinois. Cette stratégie internationale inclut le rachat de dettes publiques et privées dans des pays en difficulté.

Un autoritarisme politique inébranlable

La Chine, très attentive à son image internationale, ne comprend pas la « méfiance » qu’elle suscite en Europe et aux États-Unis, alors qu’elle a réussi à sortir 700 millions de Chinois de la pauvreté, que l’ONU estime qu’elle a atteint ses objectifs de développement et qu’on devrait l’encenser pour toutes ses réussites économiques. Elle continue de rejeter toute forme de critique sur les droits de l’homme à son endroit, considérant qu’il s’agit d’une ingérence extérieure injustifiée, d’autant plus que les démocraties sont aujourd’hui affaiblies économiquement et que sa puissance est aujourd’hui supérieure à celle des Européens, preuve à ses yeux que la démocratie n’est pas la condition de la croissance.

La Chine a pris sa revanche sur les « humiliations » que lui infligèrent ces mêmes Européens au XIXe siècle  et elle est d’autant plus fière de la rétrocession de Hong Kong, en 1997, et de Macao, en 1999, deux « régions administratives spéciales » relevant du principe « un pays, deux systèmes ».

Les Chinois comme les Russes souhaitent un pouvoir fort. L’arrivée au pouvoir en 2012 de Xi Jinping, le dirigeant le plus autoritaire de la Chine depuis Mao Zedong, s’est assortie d’une reprise en main idéologique mâtinée de relents de campagne maoïste. Le président Xi vit depuis lors dans l’obsession d’une société chinoise et d’une bureaucratie hors de contrôle. Il redoute des « printemps arabes » chinois – quoiqu’il ait qualifié ces printemps d’« hivers arabes » puisqu’ils n’avaient apporté avec eux que le chaos. Le contrat passé avec le peuple, propre à empêcher les révoltes, est le suivant : la croissance contre l’obéissance absolue à l’autorité politique.

Instaurée en 2013 pour calmer les interrogations de la population sur la faiblesse de ses dirigeants et leur légitimité à gouverner le pays, la Commission centrale de sécurité nationale, dirigée par Xi Jinping depuis 2014, ne regroupe pas moins de six ministères et départements ainsi réunis dans une seule main : les ministères des Affaires étrangères, de la Sécurité publique et de la Sécurité d’État, la Commission centrale d’inspection de la discipline et les départements de l’Armée populaire de libération et des Affaires de Hong Kong, Macao et Taïwan.

Le nombre de manifestations de protestation s’est élevé à 380 par jour en 2013 – pour moitié, le fait de paysans, pour un tiers, d’ouvriers – qui prirent la forme de routes et voies de chemin de fer coupées, d’attaques et de destructions de bâtiments publics, de démonstrations de rue sanglantes ou de grèves larvées. S’il s’agit d’un village, il est alors isolé du monde – routes et télécommunications coupées – par les unités spéciales d’intervention de la Police armée du peuple (PAP). Durant les deux premières années de gouvernement de Xi Jinping, les inculpations pour « atteinte à la sécurité de l’État » avaient déjà atteint le tiers de celles prononcées sous Hu Jintao pendant ses dix années à la tête du pays (2003-2013).

Les jeunes générations de l’Internet et de l’ouverture, mais aussi celles des enfants uniques, les « enfants empereurs » trop gâtés, inquiètent également le pouvoir. Elles n’ont pas connu les révolutions et ne se sentent pas redevables vis-à-vis du pouvoir de la stabilité et de l’unité politiques du pays. Si elles sont sensibles à la fierté retrouvée de la Chine, elles pourraient ne plus se satisfaire de l’absence de liberté d’expression.

Le parti se superpose à tous les niveaux de pouvoir politique et administratif, au sein du gouvernement comme aux échelons locaux. Il organise les carrières et les promotions en son sein par des examens d’entrée à haute teneur idéologique et l’École centrale du parti de Pékin forme les futurs dirigeants du pays et des provinces – formation à la gestion administrative, à l’économie et aux matières indispensables à l’exercice des responsabilités dans une société en mutation.

Au pays de l’adage « le ciel est haut et l’empereur est loin », le contrôle de tous ses territoires est un autre enjeu pour le gouvernement chinois qui veut éviter que ne s’y constituent des fiefs éloignés du pouvoir central. La commission pour la mise en œuvre des réformes, dirigée par Xi Jinping lui-même,  s’est donné en 2013 pour objectif de lutter contre l’indépendance des régions et des ministères.

Le parti reste la seule organisation à laquelle les Chinois peuvent adhérer. La nouvelle « triple représentativité » validée en 2002 par Jiang Zemin – élite bourgeoise, nouvelle classe moyenne et paysans et ouvriers exploités – scelle l’alliance du parti-État avec le monde des affaires qui voit dans un pouvoir fort un gage de stabilité sociale propre à conforter ses acquis : en 2015, un dixième de ses membres (86 millions) étaient des chefs d’entreprise. A Shanghai, en 2010, 56 % des entrants étaient des étudiants de la classe moyenne contre 7 % d’ouvriers. Au niveau national, 20 % des adhésions proviennent d’étudiants et de chercheurs en recherche d’emploi et en quête du sésame pour s’ouvrir une carrière dans les grandes entreprises ou dans l’administration.

L’essor d’un capitalisme d’État a engendré une corruption endémique contre laquelle Xi Jinping a lancé un programme d’éradication en 2013 qui promettait d’« éliminer les mouches et les tigres » (les petits cadres et les grands dirigeants). Elle prit le plus souvent la forme de purges déguisées d’opposants ou de rivaux, toujours accusés de s’être enrichis indûment. Vingt-cinq sommités de rang ministériel ou supérieur ont été exclus du parti, trente officiers supérieurs de l’Armée populaire de libération ont été poursuivis pour abus de biens sociaux et 300 000 cadres pour corruption. L’affaire Bo Xilai fut la plus spectaculaire.

Les flots d’investissements étrangers dans la Chine côtière ont nourri l’émergence d’une ploutocratie et engendré un boom immobilier né des collusions financières massives entre promoteurs, gouvernements locaux et banques publiques. Un élu de l’Assemblée nationale populaire (ANP) sur vingt-cinq était en 2015 millionnaire et la Chine génère le plus important flux mondial de capitaux illégaux, devant la Russie et le Mexique. En 2012, les réseaux sociaux ont qualifié de « China Fashion Week » la montée des escaliers des élus de l’ANP en raison de leurs accessoires de luxe affichés – montre Piaget Emperador, sac Hermès, lunettes en or, etc.

Un règlement impose désormais à 1,5 million de fonctionnaires des districts et des échelons supérieurs de déclarer leur patrimoine et leurs investissements. Il leur est « conseillé » de ne pas financer leurs voyages à l’étranger et leurs loisirs sur des fonds publics, de ne pas abuser des frais de réception, de ne pas utiliser leur voiture de fonction hors du travail et de ne pas offrir ou recevoir de cadeaux.

Le territoire est soumis à une surveillance vidéo drastique. Des postes de commande gèrent des caméras fonctionnant 24 h sur 24,  installées aux points névralgiques dans l’espace public. Le moindre délit ou manifestation spontanée de mécontents est signalé à la Sécurité publique. La Chine est parsemée de 100 millions de caméras de surveillance, soit une pour 14 Chinois. De la Chine maoïste, les dirigeants chinois ont aussi gardé l’habitude de désigner les modèles à suivre, qu’ils honorent de plaques de métal doré à fixer à l’extérieur des maisons : les « familles saines », les « foyers civilisés » ou les « ruelles salubres »…

La Sécurité publique exerce également un contrôle sévère sur les réseaux Internet pour lutter contre la viralité sur le Web, à ses yeux responsable de la moitié des incidents de masse en 2012. La campagne « Nettoyer Internet » de 2014 a conduit à l’arrestation de 15 000 personnes pour « mise en péril de la sécurité Internet ». On connaît la fermeture de l’Internet chinois aux sites étrangers et l’interdiction de Facebook, Twitter, Instagram, Youtube, Netflix et Google. Une application Google Translate a franchi cette année la barrière de la censure ! La lutte contre « l’infiltration de standards moraux nuisibles » et le rejet de l’occidentalisation justifient le contrôle des flux Internet venus de l’extérieur.

Quant à la liberté de la presse, Reporters sans frontières a classé la Chine au 176e rang mondial sur 180 en 2016. Depuis janvier 2017, les 7000 ONG étrangères qui agissent dans le champ social ou économique devront cesser leurs activités bénévoles ou seront placées sur une « liste noire » de la Sécurité publique. Les arrestations d’intellectuels et de leaders sociaux sont le plus souvent brutales : inopinées, elles tiennent les emprisonnés loin du monde, n’en donnant aucune nouvelle pendant des mois, puis les libèrent (Ai Weiwei) ou les condamnent à de lourdes peines de prison (Liu Xiaobo et Liu Yiwu). La politique de l’enfant unique a également donné lieu à des séquestrations des récalcitrantes dans des immeubles inoccupés, ces « prisons noires » où les « détenues » sont maltraitées et torturées.

La démocratie est absente du paysage politique chinois. Les intellectuels, y compris ceux qui la préfèreraient à l’autoritarisme, estiment que des élections au suffrage universel conduiraient, dans la situation actuelle d’absence de maturité démocratique des Chinois, à l’élection d’une personnalité populiste et ultranationaliste. Han Han, le blogueur le plus lu au monde, aujourd’hui réfugié dans sa passion pour les voitures, estimait en 2012 que la démocratie n’était envisageable que dans les grandes les villes « civilisées », telles que Shanghai ou Pékin, mais pas dans le reste du pays, arriéré culturellement et politiquement, tout y ayant fonctionné pendant si longtemps sur l’allégeance au régime et l’absence totale de liberté.

L’« airpocalypse » en terre de Chine

La Chine connaît sans doute la plus grande « airpocalypse » de la planète.  C’est ce que montre le film Sous le dôme, enquête sur le brouillard chinois, un panorama terrifiant de la pollution environnementale dans le pays. Sorti en 2015 et mis en ligne sur Sina Weibo (le Twitter chinois), il sera visionné par 200 millions de personnes. Il fut rapidement interdit et retiré de tous les sites chinois.

Le gouvernement chinois a édicté en 2015 une loi sur la Protection de l’environnement qui reste largement inapplicable en raison des collusions entre les acteurs de l’administration et les milieux d’affaire. Pour Alain Wang, sans une refonte en profondeur des « rapports entre le parti-État, ses représentants locaux, les industriels et les acteurs de la société civile, la situation restera bloquée ». De gros efforts sont faits en vue de l’abandon progressif du charbon au profit de l’énergie nucléaire, développée en partenariat avec la France, et d’énergies renouvelables. Des projets de gaz de schiste seraient en discussion, compliqués toutefois par le manque d’eau nécessaire à la fracturation hydraulique dans les régions très sèches.

Dans le 13e plan quinquennal 2016-2020, l’État s’est fixé pour objectif de mettre une voiture électrique sur cinq en circulation, soit 5 millions d’automobiles. Des véhicules électriques – autobus, scooters, vélos et vélibs connectés aux smartphones – et des lampadaires solaires ont fait leur apparition dans les villes. Les habitants du centre de Pékin devront d’ici peu se chauffer avec des « combustibles écologiques » et des stations de surveillance seront installées dans 338 villes où les autorités locales devront veiller à assurer une qualité de l’air suffisante au moins 290 jours par an. L’ampleur des pollutions fluviales, agricoles et côtières est proprement effrayante : 38 milliards de tonnes (de 2003 à 2009) d’eaux usées provenant des usines pétrochimiques et des cokeries, chargées de nitrates, de métaux lourds et de polluants biologiques que les usines d’assainissement en nombre insuffisant n’ont que très partiellement traitées (1,3 milliard sur 38 !). Il existe aujourd’hui 400 « villages du cancer » en Chine, la liste en a été publiée en 2013 par le ministère chinois de l’Environnement qui a également comptabilisé 1500 accidents par an dans les 21 000 sites industriels implantés sur les rives du fleuve Yangzi (Bleu). La Chine compte aujourd’hui 3000 ONG de protection de l’environnement, outre des groupes informels dans les zones rurales et de jeunes urbains de la classe moyenne fédérés grâce aux réseaux sociaux et dans les universités. De nombreuses protestations et manifestations ont lieu contre l’implantation d’usines chimiques ou d’incinérateurs de déchets générateurs de dioxine et de mercure. Toutes ces réalités sont interdites de couverture par la presse.

La tâche est énorme et les moyens encore insuffisants mais la détermination gouvernementale est incontestable. Notamment, les dirigeants locaux sont désormais évalués pour leur capacité à protéger l’environnement et plus seulement sur les taux de croissance du PNB.

Vis-à-vis des conventions internationales telles que la COP 21, les autorités chinoises ont changé leur raisonnement – l’Europe et les États-Unis ont pollué jusqu’à maintenant et c’est désormais notre tour pour notre propre développement industriel – car « la responsabilité commune mais différenciée » en matière d’environnement n’encourage pas la réduction des effets polluants et coûte très cher en termes de santé publique et de mécontentement de la population. La Chine fait face à des risques importants de révolte sociale, ce qu’elle veut à tout prix éviter et dans un domaine où elle ne peut pas réprimer les manifestations comme elle le fait en politique : en 2011, à Dalian, 80 000 personnes (convoquées par SMS) se sont réunies pour s’opposer à l’implantation d’une usine de traitement de déchets nucléaires.

Le retour à la culture traditionnelle

Le passé multimillénaire de la Chine et les références à l’empire sont encore très présents dans la population et dans les discours officiels. Les membres du comité permanent du Bureau politique ont longtemps été qualifiés de « neuf empereurs », sous Hu Jintao, ou de « sept empereurs », à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dénomination tombée en désuétude car il n’y a plus qu’un seul empereur ! The Economist a même eu publié une photographie de Xi Jinping vêtu de la robe impériale jaune de Qianlong, le grand empereur du temps de la splendeur des Qing. Rapidement censurée, l’image a néanmoins circulé sur les réseaux sociaux. On parle également de l’« aristocratie rouge » et des membres du Comité permanent comme d’« immortels ».

Un mouvement de retour à la Chine traditionnelle s’est amorcé à la fin des années 1980, marqué par un regain d’intérêt pour le confucianisme et la réintroduction de fêtes comme la fête des morts ou celle des temples. Confucius a donné son nom aux Instituts culturels chinois installés partout dans le monde. On en dénombrait 475 en 2014, présents dans 126 pays. Le pouvoir chinois les considère comme « une part importante du dispositif de propagande de la Chine à l’étranger », une sorte de soft power chinois, de « diplomatie du sourire ». Certaines universités américaines et européennes ont dénoncé des accords de coopération qui imposent la censure de tous les sujets politiques et l’interdiction d’aborder les droits de l’homme, le Tibet ou Taïwan. Plusieurs ont rompu leurs liens avec ces instituts et les ont fermés comme ce fut le cas à Lyon en 2013.

Toute expression libre d’une communauté religieuse est durement réprimée et peut donner lieu à des emprisonnements individuels ou à des campagnes antichrétiennes, par exemple. Xi Jinping en appelle à la nécessaire « sinisation des religions », visant essentiellement le christianisme et l’islam, dont le contrôle doit être renforcé et dont les responsables religieux doivent être soumis à des formations « intensives ». Des séances de travail sont organisées dans la quasi-totalité des provinces et des slogans sont peints sur les murs des villes et des campagnes afin de garder les Chinois de vivre leur religion hors des cadres officiels autorisés. L’Académie des sciences sociales, le think tank gouvernemental le plus influent, estime que « les infiltrations religieuses en provenance de l’étranger » sont l’une des quatre menaces qui pèsent sur la sécurité nationale. Loin de l’amour du prochain chrétien, la morale chinoise ne repose sur aucun dogme religieux ou confession de foi comme en Occident. Elle n’est fondée sur aucune liste d’interdits et ne connaît pas le péché. Elle découle de la pratique sociale et de la réciprocité d’actions rendues entre « hommes de bien » qui forgent la confiance. Néanmoins, la perte des valeurs traditionnelles conjuguée au libéralisme économique a ouvert la voie à un pragmatisme sans limite, à un appât effréné du gain et à une montée de l’individualisme, tous également sources de profondes inégalités et exclusions sociales – mais aussi de troubles dans les relations intimes : comment s’aimer dans un monde passé sous l’emprise totale de l’argent ?

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