Opéra

Carmen pour les nuls (1) : opéra

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - Modifié le 04/01/2019 par Hélèna D.

L'Opéra Bastille, à Paris, programme actuellement une version de l'opéra "Carmen" de Georges Bizet, dirigé par Bertrand de Billy et mis en scène par Calixto Bieito. C'est pour nous l'occasion de vous inviter à redécouvrir cette œuvre intemporelle afin de comprendre comment est née cette création de Georges Bizet. Pourquoi elle ne reçut pas le succès tant attendu. Comment elle finit par devenir l'un des opéras les plus joués au monde.

Carmen poster by David Lund, Seattle Opera, 1982  © Gary Lund
Carmen poster by David Lund, Seattle Opera, 1982 © Gary Lund

Carmen, c’est d’abord deux grands artistes : un grand écrivain, Prosper Mérimée, et un grand musicien, Georges Bizet. C’est de la rencontre de ces deux génies, très différents, d’inspiration très diverse, qu’est né cet extraordinaire chef-d’œuvre qu’est l’opéra de Carmen.

Au commencement était une nouvelle de Prosper Mérimée…

Carmen est une nouvelle de Prosper Mérimée datant de 1847. Il s’est inspiré de l’histoire dramatique d’un brigadier déserteur ayant réellement existé et qu’il a rencontré durant l’un de ses voyages en Espagne.

Résumé de l’histoire : A Séville en Espagne, Carmen, une jeune bohémienne rebelle et séductrice, déclenche une bagarre dans la manufacture de tabac où elle travaille. Elle se fait arrêter. Le brigadier Don José, chargé de la mener en prison, tombe sous son charme et la laisse s’échapper. Par amour pour elle, il va déserter et rejoindre les contrebandiers. Mais Carmen très vite va se lasser de lui et se laisser séduire par un célèbre torero. Don José, fou de désespoir et dévoré par la jalousie, la frappe à mort avec un poignard.

Récit dans le récit, la nouvelle de Mérimée frappe par la modernité de la composition et par la froideur du ton qui contraste avec la violence du propos. C’est, avec Manon Lescaut et Les Hauts de Hurlevent, une des histoires d’amour les plus cruelles de l’histoire de la littérature. Elle représente également l’évolution du romantisme vers le réalisme.

De la nouvelle au livret d’opéra

Georges Bizet (1838 – 1875) est un musicien français, qui écrit sa première symphonie à 17 ans ! A partir de son voyage à Rome, en 1840, sa musique s’est teintée d’orientalisme. Quand il découvre la nouvelle de Prosper Mérimée, il est tout de suite ébloui et veut en faire un sujet d’opéra.

Il est alors sous contrat à l’Opéra Comique à Paris, où l’on préfère les sujets plutôt faciles et gais. Le spectateur qui vient en famille est habitué aux opéras-comiques à fin heureuse. Il faut donc que Bizet déploie beaucoup de talent et de génie pour imposer ce sujet tragique au directeur de l’Opéra Comique.

Le défi des auteurs du livret Henri Meilhac et Ludovic Halévy est de faire accepter du public un sujet fort différent de ceux qu’on lui proposait d’ordinaire. Une adaptation fidèle de cette tragédie passionnelle et violente en était impensable à l’Opéra Comique de Paris. Meilhac et Halévy adoucissent le caractère des deux héros. Le personnage de Carmen de Bizet est notamment plus «édulcoré», civilisé, que dans la nouvelle de Mérimée. Ils créent le personnage de Micaëla, incarnant la pureté, absent chez Mérimée, permettant de faire contrepoids au personnage de Carmen, personnification de la sensualité et du péché.

Tout cela, n’empêche pas l’opéra Carmen, composé en 1875, de faire scandale dès la première représentation. Pour la première fois dans l’histoire de l’opéra, Bizet rompt avec la tradition. Le public est choqué et scandalisé par l’héroïne aux mœurs légères. La création ne reçoit pas le succès tant attendu.

Comment l’opéra devient très vite populaire

Mais ce n’est pas la seule innovation de Bizet. L’introduction de passages dramatiques associés à des moments de comédie, la mise en scène des chœurs pour la première fois, évoluant sur scène en petit nombre, sans oublier des parties orchestrales ardues pour les musiciens, contribuèrent au renouveau du langage musical.

Après la mort de Bizet, le compositeur Ernest Guiraud propose également des changements qui contribueront sans doute au succès de l’œuvre. Les dialogues parlés accompagnés de musique sont remplacés par des récitatifs mis en musique par le compositeur. (Le récitatif est un chant déclamé dont les inflexions se rapprochent de la voix parlée. C’est un moyen pour faire avancer l’action.) Cette révision a peut-être facilité sa diffusion, notamment à l’étranger et dans les théâtres peu habitués à pratiquer, dans une œuvre lyrique, l’alternance entre dialogues et musique. Cependant cette adaptation est souvent contestée par les musicologues, et de nos jours, les 2 versions sont jouées.

Quoi qu’il en soit, cet opéra devient très vite très populaire. Il est aujourd’hui l’un des opéras les plus joués au monde. Cette œuvre est devenue la plus accessible du répertoire français. Les thèmes de l’Ouverture et de « L’Amour est un oiseau rebelle » de cet opéra restent intemporels. « En imaginant, dès l’ouverture, une musique dont la clarté éblouit et la puissance tragique étreint, Georges Bizet a paré la Carmen de Prosper Mérimée d’une robe étincelante et fatale. »(Source) Les airs, duos et chœurs sont entêtants. Les mélodies sont faciles à mémoriser. La richesse mélodique, le raffinement de l’écriture, le sens de la couleur et de la progression dramatique ont sans doute contribué au succès de cet opéra.

La figure de Carmen aujourd’hui ne choque plus le public, mais fascine. Son besoin d’indépendance, le parfum d’épices et de braise de cet opéra, un goût de passion impossible, dont on devine d’emblée qu’il se règlera dans le sang. « Depuis plus d’un siècle, l’opéra français a le visage de Carmen, victime et prédatrice, bohémienne et princesse aux pieds nus, femme libre et femme moderne. » (Source)

Pour aller plus loin

-Carmen / Prosper Mérimée ; présentation , notes, chronologie et dossier par Sophie Sallandrouze  [Livre]
-Carmen : opéra / Georges Bizet ; livret intégral d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy / L’Avant-scène opéra ; n°26, 1998 [Revue]
-Carmen : la révoltée / Jean Lacouture / 2011 [Livre]

Les 5 versions de référence pour découvrir l’opéra Carmen

-Carmen / avec Abbado Claudio comme chef d’orchestre / 1987 [CD]

-Carmen / direction  Michel Plasson ; avec Angela Gheorghiu et Roberto Alagna / 2003 [CD]

-Carmen / chef d’orchestre Philippe Jordan ; mise en scène de David McVicar ; avec Anne Sofie von Otter, Marcus Haddock, Laurent Naouri…  / 2003  [DVD]

-Carmen / Chef d’orchestre James Levine ; avec Plácido Domingo et Maria Ewing / Metropolitan Opera / 2008 [Extrait vidéo]

Carmen pour les petits

-Carmen / Christian Eymery ; ill. de Sacha Poliakova / 2004 [Livre+CD]
Cet opéra est raconté par Irène Jacob. Contient en plus des documents, des partitions et des jeux.

-Presto 2 / François-René Martin, réal. / 2010 [DVD]
Contient un extrait de l’Habanera de Carmen de Georges Bizet.

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2 thoughts on “Carmen pour les nuls (1) : opéra”

  1. Perrine dit :

    Petite information importante, Georges Bizet est français, de parents français.
    Il n’est donc pas du tout d’origine espagnol.
    Ce qui fait de Carmen l’opéra français le plus joué au monde, autant de par le pays où il a été écrit que par l’origine de son auteur.

    1. Hélèna D. dit :

      Bonjour,
      Certes Georges Bizet est français, de parents français, mais il semblerait que la famille de sa mère Les « Delsarte » étaient une famille qui s’était installée à Paris mais qui était d’origine espagnole. C’est en tout cas ce que nous dit Jean Lacouture dans la revue Synergies Espagne (n°3, 2010, p. 210), voir le document PDF suivant : https://gerflint.fr/Base/Espagne3/lacouture.pdf
      Merci pour votre remarque !
      A bientôt !

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