L’utopie architecturale entre rêve et réalité

- Modifié le 13/05/2017 par Médiathèque de Vaise

Du 8 juin au 9 juillet 2017, à la Sucrière, la première Biennale internationale d’architecture de Lyon met à l’ordre du jour la question de l’utopie en architecture en proposant un atelier sur « la production d’utopies concrètes ». Mais qu’est-ce qu’une utopie architecturale ? L’utopie architecturale peut-elle être concrète ? Et quel sens lui donner aujourd’hui ? Quelques points de repères et éléments de réponse.

Claude-Nicolas Ledoux - Maison de campagne ou Temple de la mémoire

Quel lien entre utopie et architecture ?

L’utopie est d’abord une œuvre de fiction littéraire sans lien avec la réalité. Pourtant depuis toujours utopie et architecture tissent des liens étroits.

La quête de la cité idéale remonte à l’Antiquité, à la République de Platon et avant lui aux travaux d’Hippodamos au Ve siècle avant JC.

Mais le terme « utopie » (qui signifie littéralement: « en aucun lieu »),  est inventé par Thomas More au 16ème   siècle. Dans son œuvre Utopia, l’auteur présente un Nouveau Monde, une cité idéale, comme étant « la meilleure constitution d’une République».

Utopia de Thomas More

Dans la Cité idéale de More, la perfection architecturale répond à la perfection sociale, morale et politique

L’utopie de More se fonde sur la critique de la société de son temps et vise l’établissement d’une société idéale, mais pour cela il faut passer par un modèle (architectural et urbanistique) de la cité.

« En Utopie, qui connaît une ville les connaît toutes »

Dès le départ pour More, l’architecture et l’urbanisme viennent concrétiser son idée d’une société idéale :

  • les villes imaginées sont toutes construites sur le même modèle. Elles sont rationnelles, standardisées, par leur agencement et les caractéristiques de leurs bâtiments. Elles sont le reflet de l’ordre social et de la transparence.
  • elles sont construites ex-nihilo, elles font table rase de tout passé, de toute histoire des habitants.

L’utopie architecturale, pour un choix de société idéale.

Le travail de l’architecte et de l’urbaniste est primordial car organiser l’espace où l’on vit  détermine nos choix de société.

Si l’on comprend bien que les caractéristiques de l’habitat comme, la forme urbaine que l’on choisit, peuvent avoir une influence directe sur nos comportements humains et nos façons de vivre ensemble, alors la relation entre architecture et utopie apparaît évidente. Imaginer une société idéale, c’est donc d’abord imaginer l’architecture idéale d’un lieu où vivre. L’utopie architecturale a réellement des préoccupations sociales et politiques


Entre projets et réalisations, les utopies architecturales ont une histoire : quelques repères chronologiques, quelques exemples.

Les projets architecturaux : l’utopie architecturale est d’abord de l’ordre de la fiction et du rêve, voire du fantastique … elle est souvent irréalisable ou à réaliser.

A la suite des écrivains utopistes, les architectes ont souvent rêvé de villes idéales, ont projeté leur propre vision idéalisée de la société et de l’homme. Certaines de ces utopies sont restées à l’état de projet. En effet, au 18ème et 19ème siècle, c’est surtout dans la notion de « projet » que l’utopie architecturale s’épanouit le plus. Les architectes ne sont pas tout à fait encore dans le réel, ils peuvent donc laisser libre cours à leur imagination.

Projet de cénotaphe à Isaac Newton by Etienne-Louis Boullée, 1784

Au 18ème siècle néoclassique , avec les architectes visionnaires, comme  Etienne Louis Boullée (1728-1799), Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) ou Jean Jacques Lequeu (1757-1825),  la ville est le cadre expérimental de l’utopie, avec des fictions architecturales, hors du monde réel ; les architectes imaginent des cités et des édifices symboliques qui incarnent des valeurs et des vertus de l’époque, avant de répondre à des besoins réels de la société.

Claude-Nicolas Ledoux – Maison de campagne ou Temple de la mémoire

A lire : Boullée et Ledoux : l’architecture visionnaire de la Révolution

Et sur J.J Lequeu : Dans les tréfonds de Gallica : le mystère Jean-Jacques Lequeu

Au 19ème siècle l’utopie architecturale répond plus à des problèmes de sociaux, politiques, économiques, générés par l’industrialisation. Elle est souvent nourrie par de grands questionnements sur l’éthique sociale et le désir d’une société plus juste, mais elle reste souvent à réaliser.

En France : Charles Fourier (1772-1837) rêvait d’une société parfaite. Il part d’une étude de l’homme et de ses passions pour imaginer un lieu parfait où tout ne serait qu’harmonie, où on ne manquerait de rien, et dont la règle serait celle du partage : le phalanstère

Pour aller plus loin sur le phalanstère :

En Angleterre, face au développement et à la paupérisation des villes,  Ebenezer Howard (1850-1928) invente en 1898 la « cité-jardin » qui garantit un équilibre entre nature et construction. Entourées de terrains agricoles qui empêchent son extension, cette petite cité ne doit pas dépasser 30 000 habitants. Le développement urbain ne peut ainsi se faire que par la création d’autres cités identiques, reliées entre elles par un réseau de communication. La « cité-jardin » n’est donc que l’unité première d’un vaste projet urbanistique.

Pour aller plus loin sur le concept de « cité-jardin » :

 

 

 

 

 

Dans la  première moitié du 20ème  (dans l’entre-deux guerre) siècle, les projets de « cité idéale » se font dans le cadre du développement industriel existant : on n’est plus trop dans le rêve socialiste d’une communauté idéale, juste. Si l’enjeu reste d’apporter le bonheur aux hommes, celui-ci ne peut se faire qu’en réinventant la ville moderne, et en tenant compte des progrès techniques. Les utopies architecturales deviennent rationnelles, fonctionnelles.

Tony Garnier – Cité industrielle – Ecole verte

C’est dans ce cadre que Tony Garnier élabore entre 1901 et 1904 son projet de « cité industrielle ». Cette ville idéale est construite sur le principe du « zoning » qui privilégie une répartition stricte et rationnelle entre les zones d’habitations privées, et les zones d’établissements publics, les zones de loisirs et les zones de travail. L’architecture et l’urbanisme doivent être fonctionnels ; cependant Tony Garnier n’est pas un adepte de l’habitat collectif auquel il préfère des unités d’habitation standardisées à l’esthétique épuré.

 

Pour aller plus loin :

 

Le Corbusier – Ville de trois millions d’habitants

 

Le Corbusier avec son projet « pour une ville de 3 millions d’habitants » (Paris – 1922), appliqué ensuite à sa proposition de réaménagement de la ville de Paris « Plan Voisin » (1925). Son but est de créer une structure urbaine rationnelle en accord avec le nouveau monde industriel. Ce plan permettra de formuler « des principes fondamentaux d’urbanisme moderne » 


 

Le Corbusier – Le Modulor

Pour Le Corbusier, l’habitat devait être collectif et totalement « fonctionnel » : il a donc élaboré un concept de l’habitation comme une «machine à habiter ». Il en résulte des habitats standards basés sur le Modulor, un outil qu’il a lui-même mis en place afin de dimensionner l’Homme. Dans « vers une architecture » (1924), sorte de manuel de l’habitation, Le Corbusier défend  finalement une vision très utilitariste de l’architecture et de l’urbanisme.

 

 

 

« Une maison (doit être) comme une auto, conçue et agencée comme un omnibus ou une cabine de navire, écrit-il. Il ne faut pas avoir honte d’habiter une maison sans comble pointu, de posséder des murs lisses comme des feuilles de tôle, des fenêtres semblables aux châssis des usines. Mais ce dont on peut être fier, c’est d’avoir une maison pratique comme sa machine à écrire. »

Avec la Charte d’Athènes  (1933), les unités d’habitation, censées apporter le bonheur aux hommes, sont pensées avec une très grande rationalité, jusqu’au moindre détail de leur conception.

Mais l’objectif n’était-il pas trop ambitieux, même visionnaire pour l’époque? D’autre part, peut-on (et doit-on) définir a priori ce qu’est le bonheur d’habiter pour l’homme ?

En tous les cas, force est de constater que ces bâtiments trop standardisés n’ont que très peu de temps correspondu aux besoins premiers des habitants.

Pour aller plus loin :

 

Il faut attendre l’après-guerre pour que la vision utopiste de Le Corbusier (ou du moins, les règles de l’urbanisme moderne qui en découlent) soit unanimement reconnue par les urbanistes. En France, notamment, afin de « reconstruire le pays », faire face  à la crise du logement, tout en garantissant à tous un accès au « confort moderne », on assiste à la construction massive des «grands ensembles» en dehors du centre-ville.

Mais ce n‘était sans doute qu’une vision simplificatrice d’un urbanisme fonctionnel prônant la séparation spatiale des fonctions urbaines.

Durant les années 70, l’utopie de la « société urbaine de l’ère industrielle » prend fin : avec le problème de surpopulation, l’accroissement des inégalités, de l’insécurité, et de la violence, (ségrégation ethnique et spatiale) dans  les « cités »,… c’est peut-être aussi  l’échec d’une vision purement utilitariste du bonheur humain.

Pour aller plus loin :

 

Ce constat d’échec commence dès les années 60 et conduit à une « Architecture radicale » : l’utopie n’est plus à réaliser, elle est dans l’irréel. C’est la « contre utopie » de l’architecture des années d’après-guerre

Pour répondre aux problèmes sociaux liés aux problèmes du logement, du déplacement et de la communication dans la ville, certains architectes proposent  d’investir les sous-sols, la mer, l’atmosphère. On aboutit alors à une architecture plus proche du rêve et de la poésie et à des villes de science-fiction.

Yona Friedman invente «  La ville spatiale »  1959 – 1960, une structure spatiale surélevée sur pilotis, qui peut enjamber des zones non constructibles ou même des villes existantes. On parle de la ville tridimensionnelle, une ville qui multiplie la surface originale de la ville avec des  plans surélevés.

Pour aller plus loin :

 

Le groupe Archigram s’interroge sur l’amélioration de l’habitat pour une population qui ne cesse de se déplacer : il invente des villes flottantes, des bâtiments qui se déplacent et s’adaptent aux habitants.

 Pour aller plus loin :

 

 

Le groupe Superstudio: réalisation photomontages mettant en scène non pas les édifices d’un projet réellement commandité mais d’ordre fictionnel. Leurs images ont plus valeur de matière à réflexion, afin de repenser la ville. Mais l’architecture s’affirme comme dystopie, elle ne promet rien. « Un projet imaginé qu’on espère jamais réalisé. » (Superstudio, 1971 )

 

Pour aller plus loin:

 

 

 

L’utopie architecturale réalisée au risque de la dystopie ?

Bien sûr,  les utopies urbaines réalisées ont été nombreuses. Chaque siècle a sa vision de la cité idéale.

Jean-Baptiste André Godin – Le familistère de Guise

Ainsi des cités idéales ont vu le jour pour offrir un habitat plus digne, changer la vie des gens. Quelques utopies ainsi ont été réussies comme celle de Jean Baptiste André Godin et de son familistère.

 

Pour aller plus loin :

 

La région lyonnaises est riche en « Utopies réalisées » par de grands architectes visionnaires : mais ne s’agit-il pas surtout de propositions avant-gardistes et anti-conformistes, plus que de réelles utopies architecturales ?

La plupart du temps, l’utopie reste toujours plus libre que son projet réalisé comme si l’idéal qu’elle porte en elle était finalement impossible à atteindre une fois confronté à la réalité.

Auroville, construite par Roger Anger au Sud de l’Inde est née de la volonté de réaliser l’utopie d’Aurobindo : une « ville spirituelle » de paix, d’harmonie et de liberté. Aujourd’hui Auroville est rattrapée par la réalité : afflux massif de touristes qui conduit à adopter une économie marchande, forts écarts de richesse de la population.

Pour aller plus loin

 

Enfin l’utopie architecturale peut virer au cauchemar lorsqu’elle colle à un discours politique officiel et unique. Les réalisations architecturales monumentales proposées dans les années 1920-1930 dans  beaucoup de villes (en Allemagne, Russie,…) évoquent bien la pesanteur de leur histoire totalitaire.

Pour aller plus loin :

 


La Ville Durable, une forme d’utopie urbaine pour demain ?

Le modèle bien connu du développement durable incarne aujourd’hui la  nouvelle utopie urbaine, car il porte en lui un véritable un projet de société, tel que défini dans le rapport Brundtland. Il s’agit aussi de  « Ré-enchanter le monde », comme le propose la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

Les accidents, d’abord les marées noires, puis, plus graves, Tchernobyl et Fukushima, ont obligé à penser autrement. Aujourd’hui, parce qu’il y a urgence, l’utopie prend la forme de la « Ville Durable ». Pourquoi ?

  • Parce qu’il tient compte de l’environnement global, à la fois écologique mais aussi économique, culturel et humain.
  • Dans le fond, il induit également un autre modèle de gouvernance à l’intérieur de structures politiques et administratives existantes : le projet urbain ne peut se faire sans la participation des habitants.

Parce que le domaine public a pour mission « d’assurer le bonheur collectif », les décideurs utilisent cette utopie comme un outil et un enjeu global, car il n’est pas de ville sans projet social implicite.

Pour aller plus loin :

 


Une « utopie concrète » pour la ville, une radicalisation de l’utopie de la Ville Durable ?

Pour certains. Une participation démocratique pleine et entière est nécessaire si l’on veut faire face au défi d’une transformation sociale, économique et environnementale de l’espace architectural et urbain. Sans cela, on ne peut concevoir et construire une société plus juste.

Michael Sandel pense ainsi que la ville, l’espace où l’on habite, doit être aussi comme un espace permettant une approche politique participative du « bien commun » … Mais l’utopie concrète n’est pas que cela.

  • L’utopie concrète est un concept de la philosophie du « Principe d’espérance » de Ernst Bloch qui permet d’inscrire les aspirations utopiques dans la matérialité du monde, loin du mythe et de l’idéologie. L’utopie est pour lui comme un rêve éveillé, un possible qu’il s’agit de construire ici et maintenant.

Pour aller plus loin :

 

  • L’application d’une utopie concrète pour l’architecture et l’urbanisme : une ville faite pour les gens par les gens ?

Pour Françoise Choay, l’utopie n’est pas de construire des villes imaginaires en faisant table rase du passé des hommes et des lieux, mais bien de se réapproprier la ville et son patrimoine, le quartier, le monument, l’espace de vie…en un mot retrouver le sens du local.

Pour aller plus loin :

 

  • Pour cela, le nouvel utopiste n’est ni un pur rêveur, ni un idéologue, mais un homme de terrain, engagé, tel Alberto Magnaghi qui a initié en Italie des pratiques écologiques et solidaires, à partir d’une approche territoriale d’un « développement local auto-soutenable ».

Pour pallier la nouvelle pauvreté liée au processus de mondialisation, Alberto Magnaghi propose une « approche territorialiste » : pour « un développement local auto-soutenable». Pour ce faire, l’implication citoyenne (notamment des plus pauvres) est indispensable : la réappropriation des espaces de vie par les habitants constitue un véritable projet politique, car il faut remplacer «les contraintes exogènes par des règles d’auto-gouvernement, concertées et fondées sur l’intérêt commun».

Pour aller plus loin :

 

  • Existe-t-il ailleurs en Europe des équivalents à la démarche italienne d’ « utopie concrète » ?

Selon Françoise Choay, « ce type de dynamique a été illustré en Belgique, à Bruges, par l’équipe de Groep Planning, comme au Portugal, par le travail de l’ancien maire de Lisbonne, l’architecte urbaniste Felipe Lopez, avec les habitants les plus pauvres de la ville. […] L’utopie la plus vivante que jamais, c’est désormais la poursuite de nouvelles formes sociales et de nouvelles formes d’habiter qui nous arriment à la terre et nous [font], dans la différence, réaliser notre destin d’hommes »

Jean-Paul Deléage, « Utopies et dystopies écologiques »

D’autres exemples d’Utopies concrètes, plus modestes, éclosent un peu partout non plus imposées par une  autorité (Etats, religions, organismes technocratiques) mais décidées et mises en œuvre par les individus eux-mêmes : des éco-quartiers imaginés par les habitants, le réseau des éco-villages en Europe, le co-housing en Grande Bretagne

 


Et la biennale d’architecture à Lyon, alors ?

En axant sa première édition sur les « utopies concrètes », c’est tout le sens que la 1ère biennale d’architecture de Lyon veut donner à sa démarche : une réflexion collective sur l’architecture et la ville aujourd’hui, pour nos territoires, c’est-à-dire à un niveau local.

Le master Ville et Environnements Urbains a répondu à l’appel à idée de la Biennale d’architecture de Lyon sur le thème des utopies concrètes à l’heure de la ville écologique. Son travail s’appuiera sur « sur le recueil des expériences quotidiennes des habitants ».

Le thème choisi pour cette première édition nous fait comprendre que l’utopie n’est pas morte ; face aux crises nous avons besoin d’inventer de nouveaux modèles, d’autres rapports à l’environnement, la mise en place d’une gouvernance réellement participative. Car abandonner l’utopie conduirait à renoncer à nos aspirations à la justice sociale.

 


Si le sujet vous tente, vous pouvez trouver à la bibliothèque municipale de Lyon plusieurs documents sur :

A noter aussi :

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