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Fact-checking ? oui mais pas que !

- Modifié le 14/11/2017 par Olivia A.

Alors que nous serions entrés dans une ère de post vérité où les fake news dominent, une nouvelle activité journalistique de vérification des faits, le fact-checking, est en plein essor. Des journalistes proposent désormais des outils numériques et des sites très pédagogiques aux citoyens désireux de mieux s'informer à une époque où des photos, des vidéos et des informations vraies ou fausses circulent à une vitesse accélérée. Mais cette démarche permet-elle d'endiguer réellement la vague de désinformation des consommateurs de news ainsi que cette tendance systématique à décrédibiliser les journalistes ?

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Le fact-checking en réponse aux fake news du web ?

Les fake news, ou – faits alternatifs – sont des informations « délibérément fausses ou truquées (fake veut dire en anglais « faux, truqué ») émanant en général d’un ou de plusieurs médias. Elles participent à des tentatives de désinformation, que ce soit via les médias traditionnels ou via les médias sociaux, avec l’intention d’induire en erreur dans le but d’obtenir un avantage financier ou politique ». L’explication économique et politique de ces fausses informations qui ont toujours existé mais qui se développent de façon exponentielle depuis l’explosion numérique vient d’un nouveau secteur économique qui peut être très lucratif et que les spécialistes appellent l’économie du clic. Les rumeurs à sensation sous forme d’images, de vidéo ou d ‘article détournés constituent des pièges à clic comme les publicités algorythmiques qui s’affichent automatiquement sur certaines pages internet. Elle génèrent des clics qui viennent alimenter un marché que l’internaute ne voit pas. Le coût par clic (CPC) est « le montant payé par un annonceur à un moteur de recherche ou un éditeur de site pour un clic amenant un visiteur depuis le lien d’une publicité (texte, image, vidéo…) vers le site de l’annonceur » selon Wikipédia.

Que l’objectif de la fausse information soit économique – « faire le buzz », c’est-à-dire de gagner potentiellement de l’argent en fonction du nombre de clics générés sur une page web – ou idéologique – orienter l’opinion publique, influer sur des débats politiques, les fake news obligent les professionnels à développer la nouvelle activité de vérification des faits et donc à l’enseigner dans les écoles de journalisme.

La notion de fact-checking, vérification des faits, est apparue aux Etats-Unis dans les années 1990. Elle décrit « une technique consistant d’une part à vérifier en temps instantané la véracité de faits et l’exactitude des chiffres présentés dans les médias par des personnalités politiques et des experts, d’autre part à évaluer le niveau d’objectivité des médias eux-mêmes dans leur traitement de l’information. » Après un essor de cette nouvelle activité suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, elle s’est mondialisée pour connaître un essor significatif en France en 2011 lors de la campagne électorale présidentielle.

Cette activité développée parallèlement à l’essor des supports numériques d’information et aux réseaux sociaux a d’abord été créée par des journalistes d’investigation avant de se démocratiser par des internautes lanceurs d’alertes. Cette activité est maintenant accessible à tous les individus grâce à de nombreux sites spécialisés et des logiciels conçus pour la vérification des faits. « Elle s’est même automatisée avec l’apparition en 2013 de robots conçus pour la pratiquer sans intervention humaine. Et dans la mesure où la majorité des bidonnages – fakes – et des canulars sont diffusés sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter eux-mêmes y recourent depuis 2016. »

L’article Wikipédia consacré à la vérification des faits identifie trois facteurs qui ont contribué à son développement, dans la presse d’abord puis chez les particuliers : « l’apparition des sites d’information en ligne, la consultation de plus en plus facile des bases de données et l’éclosion du travail collaboratif. »(Source Wikipédia).

Les principaux outils du fact-checking sur le web en France

Le fact-checking s’exprimant essentiellement sur internet, voici quelques outils disponibles sur le web qui permettent à chacun de vérifier une source, un document ou une information sur internet.

Des sites pour signaler et alerter sur les fausses informations du web :

  • Le site HoaxBuster, « première ressource francophone sur les canulars du web » a été créé en 2000 et s’est spécialisé dans la dénonciation de canulars informatiques (hoax) et de rumeurs non fondées circulant sur Internet. L’équipe de ce site regroupe autour d’une équipe de rédaction des volontaires, des lanceurs d’alerte militants qui peuvent donc devenir des chasseurs de hoax (hoaxHunter) ou des hoaxHunter experts.
  • CrossCheck, projet de journalisme collaboratif rassemblant plusieurs rédactions régionales, nationales et internationales pour vérifier par des enquêtes les contenus douteux signalés par le public. Le projet est ainsi présenté : une équipe d’étudiants en journalisme, recrutés au CFJ et à l’école de journalisme de Sciences Po et formés par Google, « résumeront et remettront dans leur contexte chaque allégation » (citations tronquées, photomontages, rumeurs…), un flux qui sera supervisé par l’Agence-France Presse et consultable sur le site CrossCheck. Parmi les médias partenaires de ce projet, France Médias Monde (via les Observateurs de France 24), France Télévisions, Global Voices, l’AFP, Libération, La Provence, Les Echos, La Voix du Nord, Le Monde (Les Décodeurs), Nice-Matin, Ouest-France, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg et StreetPress.
  • Pharos (Plateforme d’Harmonisation, d’Analyse, de Recoupement et d’Orientation des Signalements) permet de signaler les comportements illicites sur internet. Cette plateforme propose également des pages d’information, ainsi que des conseils de spécialistes pour la protection des citoyens dans leur utilisation de l’Internet.
  • Décodex, initié par les journalistes professionnels des Décodeurs du Monde (blog créé en 2009 par Samuel Laurent et devenu en 2014 une rubrique spécifique du site du Monde), est un outils professionnel conçu pour aider les internautes à « vérifier les informations qui circulent sur Internet et dénicher les rumeurs, exagérations ou déformations ». Un guide très complet explique la méthode des fact-checkers et guide pas à pas les internautes dans leurs recherches. L’équipe dirigée par Samuel Laurent et Alexandre Pouchard est constituée de 2 coordinateurs, 4 journalistes, 4 datajournalistes, 1 développeur et 1 graphiste et designer de l’information. La charte des Décodeurs dans leur mission de vérification factuelle comprend 10 règles très cadrées qui reflètent en partie les fondamentaux du métier de journaliste
  • Comment repérer des fake news ? Une affiche de l’IFLA (Fédération internationale des Bibliothèques).

Des sites professionnels pour mieux distinguer le vrai du faux sur internet :

  • Les observateurs de France 24, lancé par Julien Pain en 2007 et animé par lui jusqu’en 2016.
  • Désintox, blog créé en 2008 par Cédric Mathiot puis devenu une chronique de Libération.
  • Les Pinocchios de l’Obs, sur le site du Nouvel Observateur depuis 2011.

Des outils citoyens pour tous les internautes :

  • Tineye est un moteur de recherche permettant de trouver la source d’une photo véhiculée sur internet. Chaque internaute peut y rechercher par un simple copié-collé, la source d’un fichier numérique. Une alternative à l’outil Google Image.

Des sites ou des blogs de citoyens militants de décryptage de l’information :

  • Hugo décrypte est une chaîne YouTube de décryptage de l’actualité initiée et présentée par un étudiant de Sciences politiques Hugo Travers.

Des ressources pédagogiques sur la critique des médias :

  • Acrimed, observatoire des médias créé en 1996 à l’initiative d’Henri Maler.

La rubrique « Déconstruire la désinformation et les théories du conspirationnistes » du site officiel Eduscol à destination des professionnels de l’enseignement propose également des outils aux enseignants dans leurs missions d’éducation auprès des élèves.

Des fakes news à la post-vérité, il n’y a qu’un pas

Pour comprendre les enjeux du fact-checking, il est nécessaire de partir d’une autre notion, celle de « post-vérité ». Ce concept a été choisi par le dictionnaire britannique Oxford comme mot de l’année 2016, une semaine après l’élection de Donald Trump marquée par l’avalanche de « fake news » sur les réseaux sociaux. Il fait référence «à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles», selon la définition du  dictionnaire.  Dans le contexte de la campagne pro-brexit puis celle de la présidentielle américaine, son usage a explosé «alimenté par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information et la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment». «Plutôt que de faire simplement référence à une période postérieure à une situation spécifique ou à un événement comme dans « après-guerre », le préfixe post dans post-vérité a une signification proche de l’idée « d’appartenir à une période dans laquelle le concept spécifié est devenu sans importance »», ajoute le communiqué des éditeurs du dictionnaire.

Dans la veine de cette ère du doute, le magazine Time titrait également en mars 2017 « Is truth dead ? ». Les faits ne seraient plus intangibles, à toute vérité peut s’opposer aujourd’hui une vérité alternative, des  « faits alternatifs ».  Il ne s’agit pas là pour leurs auteurs de présenter une autre interprétation d’un fait car selon eux, un même fait ne peut pas tolérer d’interprétations alternatives. Il y aurait d’autres faits, des faits qu l’on vous cache et que certains militants de la réinformation révèlent . Vu sous cet angle, la vérité n’existe donc plus, elle est devenue une opinion comme une autre.

Si les politiques sont désignés comme largement responsables de cette tendance à la désinformation, les médias le sont tout autant. Leurs détracteurs, s’arrogeant le monopole de la vérité à travers des médias dits de « réinformation« , fustigent « les médias », « les journalistes », devenus des ensembles fourre-tout occultant un champ de production d’informations pourtant pluriel et en pleine mutation. Parmi les professionnels, nombreux sont ceux qui ont décidé de réaffirmer l’ADN du métier – le croisement des sources et la vérification des faits – et de remettre en question ses pratiques pour prendre le mal à la racine.

Quel avenir pour le fact-checking ?

Malgré les efforts sans relâche des journalistes pendant la campagne présidentielle américaine ou celle du Brexit, force est de constater que le fact-checking n’aura pas eu raison des fakes news. Cachez donc cette vérité qu’on ne voudrait voir ?

En cette période d’inversion des valeurs où plus rien n’est acquis, le mensonge semble avoir acquis des lettres de noblesse car il peut être séduisant. Les psychiatres connaissent bien ce besoin naturel qu’ont les individus de transformer les vérités qui dérangent. Rappelons-nous cette formule de Nietzsche  : « quand on détruit une illusion, c’est encore plus couteux que lorsque l’on y croit ». La complexité de notre monde renforce cet attrait pour des idées simples, des visions édulcorées, voire des mensonges. De beaux jours pour les fakes ?

Un autre facteur peut également faire douter de l’efficacité des entreprises de fact-checking. A l’époque de la dématérialisation de l’information, d’une dilution des médias traditionnels dans l’océan du web et des réseaux sociaux, comment les journalistes peuvent-ils faire remonter à la surface de l’océan du web, les résultats de leur travail de fact-checking sans être appuyés par ceux qui contrôlent le flux de l’information ? Juste après l’élection de Donald Trump, les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) sont accusés de l’avoir favorisée en laissant trop de place sur leur plateforme aux fake news. Aussi, Google et Facebook prirent des mesures – symboliques ? –  pour couper les revenus publicitaires des faux sites d’informations en ligne (dont 30000 en France) , souvent sous pseudonyme, et envisageaient aussi de collaborer à l’avenir avec les journalistes professionnels en finançant leur activité de fact-checking. Une démarche qui pose de nombreuses questions, dont celle du financement des médias partenaires et du rapport de chacun à la vérité … (Rue 89 « Ère post-vérité et médias en résistance » : quelles réponses face aux fake news ?).

D’ailleurs,  la vérité intéresse-t-elle vraiment ceux qui usent et abusent de faits alternatifs ? D’après certains analystes ayant analysé leur profil psychologique, Donald Trump et sa conseillère Kellyanne Colway n’accorderaient en fait aucune valeur à la vérité :  peu importe ce qui est dit, ce qui compte c’est que l’auditoire puisse entendre ce qu’il souhaite et que cela serve… 70% des affirmations de Trump pendant sa campagne étaient fausses et malgré tout, il siège aujourd’hui à la Maison Blanche. Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot, auteur de La démocratie des crédules en 2013, démontre comment le « croire » est contaminé par le désir. En effet, ce qui compte ce n’est pas de connaitre la vérité mais l’idée que nous nous faisons du monde : on va toujours à la rencontre des conclusions qui vont dans le sens de ce que nous croyons déjà. Par « avarice cognitive » (G. Bronner), par paresse intellectuelle, pour économiser notre cerveau et cultiver notre confort, nous avons tendance à éviter de mettre en doute nos opinions, à faire preuve d’esprit critique, à vérifier l’information. Un comportement que certains producteurs d’information ou politiques ont hélas bien saisi. Ainsi, on fournira l’information qui coïncide avec la représentation que l’on se fait de la demande d’information, en fonction de communautés ciblées. Une tendance porteuse dans un contexte de dérégulation et de surcharge du marché de l’information où la recherche de la rentabilité conditionne malheureusement trop souvent la pratique journalistique. Ceux qui veulent gagner la bataille de l’attention doivent donc aller à la rencontre d’une demande d’information, ce fameux « temps de cerveau disponible« , en adaptant la réponse à chaque profil.

C’est là qu’interviennent aussi les fameux algorithmes nous enfermant dans une fréquentation de propositions qui nous ressemblent, des bulles informationnelles là encore bien confortables et rassurantes. On y retrouve des informations qui se recoupent et donc se confirment. L’illusion du consensus fonctionne ici à plein régime. La faute aux algorithmes ?  Jérémie Poiroux, chercheur à l’ENS en architecture de l’information, explique le fonctionnement de ces bulles et démontre que nous en sommes prisonniers… si nous le voulons bien. Si les techniques de personnalisation basées sur ces algorithmes ne sont pas toujours transparentes, on pourrait imaginer des recommandations qui laissent le choix à l’internaute de choisir ou non l’information qu’il souhaite récolter, à condition que les géants du web, dont Facebook, réseau par lequel passe la majeure partie de notre consommation d’information, fassent un effort dans ce sens là… Mais attention, on se retrouve dans une niche d’information par hasard.  Nous pouvons devenir acteurs de la personnalisation de notre information et faire plus souvent des pas de côté en allant cliquer sur les pages qui nous ressemblent peu.

Quelles solutions finalement ?

  • La fermeture de sites de « désinformation » n’apparait pas non plus comme une solution envisageable car elle ouvre en effet une brèche dangereuse dans la liberté d’expression et la démocratie. Comment répondre à ceux qui n’ont plus confiance dans les médias traditionnels en occultant ce qu’eux même considèrent comme étant la seule information libre ? Le respect du pluralisme du paysage informationnel, qu’il soit d’opinion ou d’intention (informer mais aussi provoquer, faire rire, choquer) est un facteur essentiel à la formation de l’esprit critique.

Les catégories de Décodex

  • La signalisation sur internet, du type Decodex du Monde , apparu à sa naissance comme le nouveau graal pour décoder l’info, a montré également ses limites. Plus d’un millier de sites ont été épinglés selon plusieurs catégories permettant d’y classer les sites parodiques tel le Gorafi, les sites de fake news qui diffusent « régulièrement de fausses informations ou des articles trompeurs » mais également des sites diffusant une information biaisée par une certaine idéologie (sites « militants » ou « insuffisamment précis« , qui « ne vérifient pas » ou « ne précisent pas » leurs sources). Les critères objectifs sur lesquels se base cette classification de sites d’information sont assez faibles et posent encore question. Le fait que Valeurs Actuelles, dont le contenu peut paraître orienté, se retrouve en catégorie verte (fiable) et Fakir en orange au même titre que les hebdomadaires Minute et Rivarol a suscité de nombreuses remarques. Enfin, un média peut-il lui-même se poser en police de la presse ? Cet outil présente toutefois l’intérêt notable de faire œuvre de pédagogie, d’apporter aux lecteurs des clés pour décrypter l’information et c’est déjà essentiel de rappeler la méthode à suivre (page d’accueil du site) lorsque l’on cherche ou consulte une information sur le web.
  • Car notre premier réflexe doit être celui de tout journaliste qui se respecte, à savoir vérifier et croiser les sources. Ou à défaut de temps ou d’expertise, l’internaute responsable doit éviter de partager sur les réseaux sociaux une information dont il ne connaît pas l’origine ou la fiabilité. Mais cet effort ne peut partir que d’une d’une prise de conscience, d’une réelle envie de se sortir de ses ornières et de reconnaitre l’existence d’un journalisme de qualité.
  • La planche de salut est sans aucun doute à chercher du côté de l’éducation aux médias et à l’information (dite EMI). A la suite des attentas contre Charlie en 2015, celle-ci a été placée aux cœur des préoccupations de l’éducation nationale. Déjà présente dans les programmes du secondaire, ses contenus ont été réactualisé à l’aune des nouvelles problématiques introduites par la généralisation des mésusages des médias numériques et de leurs contenus par le jeune public. Malheureusement, si la volonté de former des futurs cybercitoyens éclairés et responsables est affirmée et fort louable, le corps professoral reste encore très démunis pour mener à bien cette mission : les heures d’enseignement moral et civique consacrées à ces questions restent insuffisantes, les enseignants n’ont eux même pas été suffisamment formés et la prise en charge réelle de cet enseignement repose encore trop souvent sur quelques personnes motivées. On est souvent loin de cet exemple de l’école primaire de Taninge  qui consacre une fois par semaine un temps d’enseignement pour permettre aux élèves d’aiguiser leur esprit critique et apprendre à décrypter l’information en utilisant des outils simples. Si des enfants de primaire peuvent le faire, alors pourquoi pas nous tous ! L’éducation aux médias et à l’information ne doit donc pas s’arrêter aux portes de l’école. Youtubers, (voir les vidéos d’ Usul et Hygiène mentale consacrées à l’EMI), structures associatives mais également bibliothèques, comme la BM de Lyon avec son programme de La Fabrique de l’Information s’investissent dans cette entreprise citoyenne et de nombreux journalistes (au delà de l’entreprise de Decodex) ont également mesuré l’intérêt de s’y associer.

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