Les plus forts ? Évidemment c’est les vers !*

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 29/06/2020 par DptSciencesTechniques

Je suis un être insignifiant et quasi invisible pour vous. Peu de gens me connaissent ou m’apprécient à part… les pêcheurs. Et ce n’est pas vraiment une récompense pour services rendus que de me mettre au bout d’un hameçon. Oui, services rendus car vous n’avez même pas idée du travail accompli depuis des millions d’années que je bosse silencieusement pour vous. Vous pensez que j’ai les chevilles qui enflent ? Quelles chevilles ? Lisez la suite et vous comprendrez.

ver-wikimedia commons
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Je serais bien resté discret dans mon terrier mais mon amie la mouche, cette autre incomprise, qui a eu les honneurs d’un article ici, m’a convaincu de reprendre à deux mains le bâton de parole afin de vous conter mon histoire en deux mots.

 

 

Prendre un ver ? Mais lequel ?

Pour vous, tout ce qui est petit, plus ou moins allongé et qui glisse sur ou sous la terre est un ver. Ainsi, pas mal de larves d’insectes sont nommées « vers ». Entendons-nous bien : ma famille est celle des lombriciens que vous appelez aussi « vers de terre ». Pour faire savant, j’appartiens au sous-ordre Lumbricina qui compte quand même plus de 7000 espèces.

Ma modeste famille représente quand même plus de 50% de la biomasse animale en zone tempérée.

 

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Vers quand sommes-nous apparus ?

Comme beaucoup, nous avons d’abord été marins. La première trace certifiée d’un ver nommé Polychaeta date de – 575 millions d’années, pendant l’ Édicarien, dernière période du Précambrien.

Puis nous avons remonté les rivières et exploré progressivement les berges pour prendre pied, si j’ose dire, sur et sous la terre ferme. Ainsi, vers – 480 millions d’années, une famille descendant de Polychaeta nommée  Haplotaxidae a conquis l’ensemble des terres émergées et vers – 290 millions d’années apparaît ma grande famille Lumbricina.

Et depuis… Nous préparons le terrain pour vous, je vais vous expliquer comment.

 

Mangeurs de vert

Évidemment, nous n’avons pas conquis seuls la terre ferme, sinon nous n’aurions rien trouvé à manger. Nous avons été précédés par des cyanobactéries, des lichens, des champignons qui seront nos premières nourritures hors de l’eau. Cette végétation nouvelle et croissante va vite déposer sur le sol une nécromasse ou végétation morte décomposée par les bactéries désormais terrestres… et nous. Nous sommes donc bien des vers mangeurs de vert, certes passé au marron (l’humus). Mais comme cette nourriture se mélange à la couche superficielle de la terre minérale indigeste, il a fallu nous adapter. Nous avons inventé, bien avant les oiseaux, le gésier : un organe broyeur d’aliments pouvant résister aux végétaux durs et aux petits cailloux ingérés qui jouent le rôle des dents.

 

Des vers de terre et des hommes

Les premiers travailleurs du sol

Depuis des centaines de millions d’années, nous creusons, nous aérons et nous mangeons la terre pour y récupérer nos nutriments et nous l’enrichissons de nos déjections. Dans une bonne terre riche en vers, nous travaillons jusqu’à 400 tonnes de terre par hectare et par an ! D’ailleurs si vous avez installé chez vous un lombricomposteur, vous voyez  comme on bosse vite et bien. Là c’est une espèce de vers spécialisée dans le fumier qui opère : Eisenia.

Vous, vous travaillez la terre pour vous nourrir depuis en gros 10 000 ans, mais vous l’avez trouvée dans un état propice aux cultures. On dit merci à qui ? Au ver de terre qui a fait tout le boulot sans même une paire de bras.

 

Comment nous sommes mal remerciés

Au début, vers et agriculteurs vivaient en bonne entente. Bon, un soc de charrue ce n’est jamais agréable pour un ver mais à part ça nous étions tranquilles. Mais avec l’agriculture intensive ou productiviste, les vrais ennuis ont commencé. Systématisation du labour grâce à la mécanisation et utilisation d’intrants sont nos deux ennemis. Résultat : on estime que dans une terre agricole, notre population a été divisée par 10 depuis les années 1950.

 

Charles Darwin lui, au moins…

Peu de gens le savent mais le grand homme a pas mal gratté la terre pour écrire en 1881 un ouvrage sur nous et notre œuvre : The formation of vegetable mould through the action of worms, with observations on their habits.

Petit extrait  de son livre : « la charrue est une des  inventions les plus anciennes […], mais longtemps avant qu’elle existât, le sol était de fait labouré régulièrement par les vers de terre et il ne cessera jamais de l’être encore. Il est permis de douter qu’il y ait beaucoup d’autres animaux qui aient joué dans l’histoire du globe un rôle aussi important que ces créatures, d’une organisation si inférieure ».

Tout est dit, il n’y a rien a ajouter…

 

Un dernier ver pour la route des étoiles

… Enfin, si : un petit clin d’œil de celui qui n’en a pas. La physique humaine a nommé trous de vers ces galeries hypothétiques qui pourraient former un raccourci à travers l’espace-temps. Nous ne sommes pour rien bien sûr dans cette construction de galeries dans l’espace, mais c’est un bel hommage que de nous associer à ce qui vous ouvrira peut-être un jour la porte vers les étoiles. En espérant que ce ne soit pas un hommage à titre posthume.

 

*Le titre (et sa faute de conjugaison) évoque la chanson Allez les verts ! écrite dans l’urgence en 1976, qui a fait chanter (et crier) une bonne partie de la France à l’époque.

 

 

Pour creuser la question :

Des vers de terre et des hommes / Marcel B. Bouché. Actes Sud, 2014.

La formation de la terre végétale par l’action des vers / Charles Darwin. Institut Ch. Darwin International, 2001 (trad. Ed. originale de 1881).

Éloge du ver de terre / Christophe Gatineau. Flammarion, 2018.

Lombricompost : recyclez vos déchets au jardin ou à la maison ! / Vincent Desbois. Rustica Édition, 2020.

Un trou de ver étudié en laboratoire / article en ligne du magazine Pour la Sciences, 8 novembre 2017.

Le Précambrien : 4 milliards d’années dans l’histoire de la Terre / Jean-François Deconinck. De Boeck, 2017.

 

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