A VOIX BASSES

Où la musique descend grave

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 29/06/2020 par GLITCH

Quel est le point commun entre le grand orgue, Barry White et le dubstep ? Un cross-over d'anthologie à Coachella ? Un place au musée de la musique du XXè siècle ? Que nenni ! Mais des basses à vous claquer les viscères, vous pétrir le thorax ou vous ronronner à l'oreille. Voici un petit survol du registre grave, et une plongée dans les abysses de l’audible. Le port du casque est recommandé.

D’abord un oeil sur l’oreille

La hauteur d’un son (c.a.d. la note produite) se mesure principalement par le nombre de vibrations par seconde. Cette fréquence de vibration (d’une corde de piano, ou de la colonne d’air d’une flûte) s’exprime en Hertz (Hz).
Par exemple, le La de référence en musique (celui qui s’obtient par le diapason) oscille à 440 Hz. Comme il se situe sur la 3è octave du piano, on l’appelle La3. La corde du La3 vibre donc 440 fois par seconde.

Les 88 touches d’un piano, avec les octaves numérotées. Le do central (Do3) figure en bleu, le La 440 (La3) en jaune

 

Le domaine de perception des sons de l’oreille humaine se situe dans une plage de fréquence entre 20 et 20 000 Hz. Les 7 octaves un quart du piano classique couvrent -du plus grave au plus aigu- un registre de fréquences de 27.5 à 4186 Hz..

Parcourez tout le spectre sonore en 2 min :

 

Lorsqu’on descend dans les tréfonds du grave, autour des 20 Hz, l’oreille humaine finit par ne plus entendre les sons. Mais si le son est assez puissant elle peut encore les ressentir. Une sensation de battement, de pression ou de bourdonnement prend le relais de l’audition, ou s’y superpose.

Nous voici alors dans le domaine des infrasons. Le vent, la mer, les mouvements telluriques, mais aussi les moteurs de véhicules et de nombreuses machines émettent des infrasons. Ce magma bourdonnant des sociétés industrielles pourrait être à l’origine de mystérieux Hum.. Heureusement, ces sons sont généralement produits avec une puissance trop faible pour pour être perçue.

 

Voir aussi sur le site de la géniale revue Syntone cet article Quand la terre tremble et crache le feu.

 

Musique de basse-cour

Mais à la frontière de l’audible et de l’infrason, il y a encore de la place pour la musique. A un certain niveau de fréquence et de puissance, les basses amplifiées d’un concert peuvent littéralement vous mettre en vibration. Dub, trap, dubstep.. une pléiade de styles musicaux mettent en avant des basses bien lourdes qui font cracher le subwoofer. Petite playlist hétéroclite avec d’abord un tube imparable :

 

Certains instruments acoustiques rares viennent titiller les bas-fonds de l’audible – et du jouable. La clarinette contrebasse, l’octobasse ou le contrebasson jouent des notes tellement graves que les battements de leur vibration sont clairement audibles, voire visibles pour les cordes de l’octobasse.

 

Dans un registre plus familier, c’est bien sûr l’orgue qui possède la plus vaste tessiture instrumentale. Avec ses milliers de tuyaux (8000 pour Notre-Dame) le grand orgue peut couvrir tout le spectre audible, du plus grave au plus aigu.
Les tuyaux (mesurés en pieds) peuvent faire de 4 cm jusqu’à 10.5 m de hauteur, soit 32 pieds. Certains instruments possèdent même un tuyau à 64 pieds, qui plonge encore une octave plus bas !
A cette profondeur de son, la note jouée n’est plus vraiment une note pour l’auditeur (l’Ut-1 y vibre à 16 Hz), mais une trépidation tellurique qui creuse les sons de basse, et leur donne une assise, un volume considérables.

Ecoutez d’abord ces maousses tuyaux seuls,

Et leurs grondements formidables, incorporés à la fameuse Toccata triomphale de la 5è symphonie de Widor. Suivie de la Sonate gothique de Boëllmann, qu’on croirait tirée d’un film de Tim Burton.

 

Voix des cavernes

La voix humaine est elle aussi capable d’impressionnantes plongées dans les profondeurs du grave.

Basses chantantes et basses profondes donnent rondeur et velouté à de nobles patriarches de l’opéra, ou à de ténébreuses créatures..

Voici l’air d’Osmin, issu de l’Enlèvement au Sérail de Mozart. Interprété par l’insurpassable Kurt Moll, il expose le chanteur à la note la plus grave du répertoire lyrique, un Ré grave (Ré1). Quoique… Cesare Siepi descend encore un ton plus bas dans Les Huguenots de Meyerbeer… Et avec quelle tenue !!

 

Toujours plus bas, encore plus grave… descendons vers le registre sépulcral des basses octavistes.  Ces voix hors-normes peuvent plonger une quinte, voire une octave plus bas que les basses lyriques classiques. On entre ici dans le domaine des records et des ronflements caverneux.

Le chanteur de gospel John Daniel Sumner a longtemps régné dans les tréfonds du registre grave, et dans le cœur des amateurs de gospel. Proche d’Elvis Presley, il a donné plusieurs concerts avec lui, et a chanté pour ses funérailles. Si l’éléphant pouvait ronronner, cela donnerait peut-être ça..

 

Tim Storms détient le record de la note la plus grave jamais chantée. D’après le Guinness Book, elle a été officiellement flashée au sous Sol-8, à 0.189 Hz ! (sic) Autant dire que personne ne l’entendra jamais. Il faudrait théoriquement rajouter 7 octaves au grave du piano pour la retrouver..
On se consolera en écoutant quelques époustouflantes et abyssales vocalises, façon crooner à turbine de l’infra-monde..

 

Mais qui dit basses profondes dit d’abord et enfin basses russes. La liturgie orthodoxe et la musique traditionnelle russe sont parmi les seuls répertoires à régulièrement faire appel à ces voix. Les parties d’octaviste approfondissent la coloration harmonique exceptionnelle de ces ensembles, en leur donnant gravité et sérénité.
Place au grand octaviste Mikhail Zlatopolsky, aux chœurs envoûtants, aux mélodies célestes et aux voix sévèrement burnées de la Russie éternelle.. On plaisante, mais que c’est beau !

 

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