Tattoos partout

Le tatouage, un langage de signes

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 17/06/2016 par Log

Voici l'été, que diriez-vous d'un petit tatouage ? Tradition de sociétés "exotiques" ou "primitives", le tatouage devient ensuite pratique des marges en Occident. Aujourd'hui, se faire tatouer est devenu un phénomène de mode. Dans ces conditions, de quoi le tatouage est-il encore la marque ?

File:Exposition Tatoueurs, tatoués au Musée du quai Branly à Paris en juin 2015 - 39.jpg

Le catalogue de l’exposition Tatoueurs, tatoués rappelle le statut ambigu de ce marquage, socialisant pour les sociétés dites primitives, longtemps marque d’infamie ou affirmation de la marge dans nos sociétés. Mais cette exposition soulignait surtout à quel point, de tout temps et en tout lieu, le tatouage ne se comprend qu’en tenant compte à la fois de ses statuts de signe culturel et de marqueur identitaire, et de ses dimensions esthétiques et relationnelles.

 

Culture sur soi : une tradition sociale

A l’origine, le tatouage est un signe d’inscription et de place à l’intérieur d’une société donnée. Quelques ouvrages pour un petit tour du monde :

Histoire illustrée du tatouage à travers le monde, Maarten Hesselt Van Dinter, Desiris
De l’Arctique à la Nouvelle-Zélande en passant par toutes les régions du globe et toutes les époques, de nombreuses illustrations et un texte approfondi permettent de revenir sur les origines et les significations d’une pratique qui existait déjà à la préhistoire.
Mau Moko : le monde du tatouage Maori, Ngahuia Te Awekotuku, Au vent des îlesNgahuia Te awekotuku - Mau Moko - Le monde du tatouage maori.
Les tatouages maoris sont particulièrement impressionnants, très couvrants, souvent visage inclus. Cet ouvrage comprend une partie historique et une partie contemporaine ponctuées de nombreux témoignages, et surtout de splendides photographies. Il tente de mettre à jour la double recherche identitaire des Maoris de nos jours, entre appartenance tribale et affirmation individuelle.

Irezumi : l’art japonais du tatouage, un film de Singh Chandok et La voie de l’encre, un film de Pamela Valente
Deux DVD qui présentent un art ancestral, appelé Irezumi, forme spécifique de tatouage traditionnel au Japon, qui recouvre la quasi-intégralité du corps. Il peut s’étendre du cou jusqu’au bas des fesses, sur la poitrine et sur une partie des avant-bras. Chaque dessin possède sa propre définition et sa raison d’être.

Des durs, des vrais, des tatoués : une rébellion contre l’ordre établi

En Occident, face aux tatouages stigmatisants imposées par des sociétés répressives, se développent en retour des tatouages volontaires, destinés à braver l’autorité, à se singulariser, à affirmer aussi son appartenance. Des bataillons d’Afrique aux gangs, une tradition du tatouage que de nombreux documents abordent.

Le petit ouvrage A fleur de peau : médecins, tatouages et tatoués : 1880-1910, édition établie par Philippe Artières, Ed. Allia propose l’enquête du professeur Lacassagne sur les tatouages de criminels, ainsi que plusieurs vies de tatoués. « Le tatouage, c’est l’autobiographie de ceux qui ne savent pas écrire. »Philippe Artières - A fleur de peau - Médecins, tatouages et tatoués (1880-1910).
« Avant d’être nommé à la chaire de médecine légale de Lyon, Lacassagne passa de nombreuses années en Algérie ; à Sétif, au contact du IIe Bataillon d’Afrique et des pénitenciers militaires, il commença à s’intéresser aux tatouages, objet qui ne cessa jusqu’au terme de sa carrière de le captiver. Il constitua auprès des hommes qui formaient cette population (des individus ayant subi une condamnation pour désertion, pour ventes d’effets, pour vol à un camarade) une importante collection de 1 600 tatouages »
Extrait de A. Lacassagne : de l’Archive mineure aux Archives d’Anthropologie criminelle, Philippe Artières, Criminocorpus

Fleurs de bagne : photographies de tatoués dans l’entre-deux-guerres, Xavier Domino Etudes photographiques Mai 2002, en ligne, présente « l’album photographique de l’éminent professeur Locard, qui rassemble des clichés de tatoués arrêtés par la police lyonnaise pendant l’entre-deux-guerres ». Locard est bien l’héritier de l’anthropologie criminelle mais « il reste que ses positions scientifiques ainsi que l’organisation même de son album font signe vers un incontestable délitement des pouvoirs dénonciateurs de l’image policière, et de sa progressive mutation en une image au statut bien différent, capable même, en dernier recours, de révéler – et de montrer – une beauté cueillie à même la peau ».
Mauvais garçons : portraits de tatoués, Jérôme Pierrat, La Manufacture de livres propose une galerie de portraits très peu commentés, mais touchants dans ce qu’ils révèlent sur la vie de ces « caïds » et leur résistance au malheur.

La pratique se retrouve de nos jours chez les truands et les gangs et l’impressionnante scène de tatouage des Promesses de l’ombre n’est pas que du cinéma ! Le petit ouvrage Russian criminal tattoo encyclopaedia, STEIDL/FUEL donne la reproduction et la symbolique de nombreux tatouages de truands russes. « Les tatouages d’un truand constituent à la fois son passeport, son casier judiciaire, la liste de ses diplômes et de ses récompenses, ainsi que ses épitaphes. »

Même « coutume » de l’autre côté de l’océan :

A voir : La vida loca, Christian Poveda, BAC Films
Une immersion dans le quotidien de la mara 18 au Salvador.

 

De l’art pour lard ? : une discipline artistique

Mais comme le souligne son entrée au Musée, le tatouage est aussi un art visuel, sur un drôle de support, comme peuvent en faire prendre conscience, de façon un peu … crue, les Cochons tatoués de Delvoye,  ou le dos de Tim Steiner (Tim Steiner, enchères et en os).

Le tatouage est l’un des modes d’expression défendu par la revue Hey !, manifeste trimestriel en faveur de la création underground lancé en 2010 par les curateurs-éditeurs Anne & Julien. Ils ont aussi décliné le magazine sous forme d’exposition. Hey ! Modern art & pop culture/Part II présentait une soixantaine d’artistes tournés vers les marges de la création. Le tatouage y était représenté en tant que discipline artistique, au même titre que l’illustration, la bande dessinée, etc. … A lire aussi le hors-série : Hey Tattoo !

L’Atlas mondial du tatouage, d’Anna Felicity Friedman présente cent artistes tatoueurs actuels issus de cultures et de pays différents. Se développent aussi des concours, des conventions, des salons, tel le Mondial du tatouage.

Tattoos compris : un objet d’étude

La démocratisation du tatouage entraîne bien entendu une multiplication des études, souvent anthropologiques, qui permettent de mieux comprendre ses motivations et ses implications. Si Le Breton range le tatouage au côté du piercing et autres stigmates corporels dans les pratiques d’individuation, des ouvrages plus récents insistent sur les interactions sociales en jeu dans le tatouage, et sur la créativité mise en œuvre.

Signes d’identité : tatouages, piercing et marques corporelles, David Le Breton, Métailié est  un classique de la réflexion sur le tatouage. « Le corps est aujourd’hui un autre soi-même disponible à toutes les modifications, preuve radicale et modulable de l’existence personnelle, et affichage d’une identité provisoirement ou durablement choisie. L’investissement sur le corps propre répond à la désagrégation du lien social, et donc à l’éloignement de l’autre, à la dislocation des anciens liens communautaires. »
Extrait de l’article du même titre David Le Breton, Journal français de psychiatrie, 2006/01

Dans la lignée de David Le Breton, Une anthropologie du tatouage contemporain : parcours de porteurs d’encre, d’Elise Müller, détermine à partir de témoignages de tatoués cinq motivations principales essentiellement personnelles. Elle s’explique en interview et en vidéo sur le site Inkage, le site qui vous a dans la peau.

Valérie Rolle se penche au contraire sur les implications sociales de la pratique du tatouage et s’intéresse aux tatoueurs et à la professionnalisation du métier, et à l’étrange relation entre le tatoueur et son client dans L’art de tatouer :« Elle a mené son enquête dans leur petit monde en pleine expansion et aux connections planétaires, elle a étudié la nature de leurs relations avec les clients – une forme de co-production de l’œuvre qui débouche sur un long corps-à-corps – leur sociabilité bien particulière, où la formation en apprentissage joue un rôle déterminant, ainsi que ces grands rendez-vous collectifs que sont les dénommées « conventions », où se rencontrent fournisseurs, tatoueurs et clients et où ont lieu les « concours » pourvoyeurs de reconnaissance et de réputation. »
Extrait de L’art de tatouer, revue Terrain, n° 61

Enfin dans De chair, d’encre et de quotidien, Sébastien Lo Sardo, Techniques & Culture, 2/2009 (n° 52-53), p. 282-305,  s’attache à la réalité matérielle du tatouage et à son aspect de création collective :  « En interrogeant la production de marques tatouées, en les rendant au quotidien des personnes concernées et en explorant leurs usages et leurs effets, il devient difficile de souscrire à l’idée que le corps tatoué soit le domaine strictement privé et personnel d’individus coupés d’autrui. Le corps tatoué apparaît, au contraire, comme une production intrinsèquement collective. De même, c’est dans le rapport à autrui, ou dans la persAfficher l'image d'originepective de ce rapport, que sa saillance visuelle contribue à façonner la personne et l’identité ».

De quelques allers retours entre individuation et socialisation en somme !

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *