Demandez le chamane !

Petite histoire du chamanisme

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 30/06/2016 par Log

"C'est la crise". Un impensé radical s'est emparé de la planète, qualifié par ici d'accident de la connaissance, traité par là d’irrationalité économique. Tout devient toxique, même les produits financiers, et il n'est plus un trader pour parier sur l'avenir. Mais si l'accident, c'était précisément ce qui permet d'exercer le vivre ensemble, parce qu'on ne s'y reconnaît pas. Et que si on ne s'y reconnaît pas, alors l'inconnu n'est plus une menace. Des intercesseurs existent, professionnels du dérèglement, qui ne cherchent pas à "réduire l'inconnu au connu" et dont le fond de connaissance est l'incommensurable. Intéressons-nous à quelques-uns que ni les ethnologues, ni les missionnaires n'ont su ni pu réduire au silence. Et vérifions l'adage : il ne faut chamane dire chamane. Jamais.

rituel chamanique

Appeler un chamane un chamane

Usité à partir du 17ème siècle, le mot shaman, sans doute issu du toungounze « saman », désigne un prêtre-sorcier, à la foi devin et thérapeute, dont les premiers exemples ont été rencontrés par les observateurs européens en Sibérie. C’est alors le commencement d’une étrange fascination, mêlée d’incompréhension et d’admiration.

« …quiconque doit devenir chamane a d’abord la raison dérangée pendant trois ou quatre années. On dit alors qu’il est en proie au dépècement. Sa chair, à ce qu’on raconte, est disséminée ici et là comme une aspersion de lait de jument, sacrifiée à toutes les sources maudites de mort et de maladie… »

Embrasser le chamanisme dans sa totalité, tout en le situant dans la perspective de l’histoire générale des religions, telle est l’ambition de Mircea Eliade, dans Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, devenu un classique des études sur le chamanisme. Envisagé sous ses divers aspects historiques et culturels, le chamanisme y est perçu à la fois comme mystique, magie et  » religion  » dans le sens large du terme. Il ne se substitue pas aux multiples perspectives sociologiques, ethnologiques ou psychologiques, mais il constitue en quelque sorte une introduction destinée à « l’homme cultivé, et c’est à celui-ci que s’adresse en premier lieu ce livre. »

Loin d’être des pratiques déclinantes, les cultes chamaniques sont vivants et vécus, sachant se transformer pour s’adapter au monde changeant. Bertrand Hell dresse un état des lieux dans Possession et chamanisme : les maîtres du désordre , cherchant, à travers de nombreux exemples dans le monde, à penser l’universalité du chamanisme et de la possession. « Alors se dessine la figure universelle d’un maître du désordre associé à l’ambivalence, à la transgression, au « bricolage » ».

Pour faire rapidement le tour de l’histoire et du développement du chamanisme :
Le chamanisme, par Michel PERRIN, Ed. Puf
Un Que sais-je ? qui invite à une mise au point, présentant clairement les différentes théories sur le chamanisme (égratignant au passage les positions d’Eliade) et montrant les pratiques, les évolutions et le statut ambigu du chamanisme dans notre société rationalisante.

20 clés pour comprendre : Le chamanisme, Le Mondes des religions hors-série n°8.
Un recueil d’articles très pédagogique, pour présenter l’essentiel du chamanisme : des éclairages sur la notion, une présentation des rites associés, un parcours géographique, un point sur le néo-chamanisme, sans oublier une courte mais solide bibliographie.

 Les sept vies du chamane

Si le chamanisme s’est surtout développé dans les sociétés de chasseurs, où il faut pouvoir conjurer Afficher l'image d'originel’aléatoire de la ressource alimentaire, les croyances et rites chamaniques n’en sont pas moins une constante des sociétés qui ont une conception animiste du monde.

« …beaucoup disent que la mère-animal d’un chamane toungouze a l’aspect d’un chamois pelé à huit pattes plantées à l’avant du ventre et montées sur des sabots derrière-devant, ou bien l’aspect d’un élan femelle, ou bien encore l’aspect d’un ours. Chaque chamane a deux démons incarnés en chiens. Parfois, quand il veut conjurer les mauvais esprits, il laisse ses chiens monter la garde auprès du malade… »

Mais le regain du chamanisme dans les sociétés occidentales conduit à s’interroger sur sa nouveauté : une transformation, une adaptation, une défiguration ou encore, ce qui serait logique, une métamorphose ?

Le recueil d’articles Chamanismes, Revue DIOGENE, se pose la question. Il est organisé en trois grandes parties, la première consacrée aux formes de chamanisme rencontrées dans les sociétés que l’on peut dire « traditionnelles », la seconde aux formes adaptatives, observées dans des sociétés en voie de modernisation rapide. La dernière enfin, interroge la réinvention du chamanisme par l’Occident. Ces articles ont la volonté de « fixer un moment dans l’affolante rapidité des changements qui surviennent dans les faits comme dans les opinions à leur sujet. Plus que jamais, le chamanisme semble échapper aux tentatives de le définir comme à celles de juger de ses chances de  renaître ou de ses risques de disparaître ».
On retrouve la même démarche dans Le chamanisme : fondements et pratiques d’une forme religieuse d’hier à aujourd’huiRoberte Hamayoun, spécialiste du chamanisme de Sibérie et de Mongolie, analyse les différentes formes et significations du chamanisme et les raisons de sa « renaissance » en Occident : « Il est bien connu que l’emprunt d’éléments extérieurs permet, en période de crise, de renouveler le support de ses propres valeurs et aide ainsi à se transformer soi-même. C’est, en soi, un phénomène proprement occidental, qui constitue un objet de recherche à part entière et ne doit pas être confondu avec les phénomènes observés dans les sociétés de tradition chamanique. Cependant, l’intérêt manifesté par l’Occident à l’égard des formes chamaniques de ces sociétés les a bien évidemment modifiés, comme il a modifié ces sociétés elles-mêmes »

Chacun cherche son chamane

Dans les années 60, la contre-culture américaine a favorisé le développement d’un néochamanisme occidental aux formes variées, mélange de spiritualité, de mystique et d’ésotérisme.

« …les chamanes naissent au loin dans le nord, à la racine de maladies rebutantes. Il y a là-bas un mélèze avec, sur ses branches, des nids à toutes les hauteurs. Les chamanes les plus grands sont éduqués à la cime, les moyens, au milieu, et les petits, en bas. A ce qu’on dit, un grand oiseau semblable à un aigle se pose sur cet arbre, avec des plumes de fer. Il se blottit dans un nid et pond un œuf. Puis il couve cet œuf pendant trois ans pour un grand chamane, et pendant un an pour un petit… »

En 1961, Carlos Castaneda, étudiant en anthropologie à Los Angeles, prépare une thèse sur le peyotl. Il rencontre un vieil indien, Don Juan et devient malgré eux son « apprenti » : un présage a suffi pour les désigner l’un à l’autre, et cet enseignement durera quinze ans. La véracité de l’expérience a été souvent mise en doute, mais peu importe, puisque l’initiation y prend les formes du récit du désapprendre : « le tempérament du guerrier tranche la merde » dit Don Juan et « il est des animaux sans routine, c’est ce qui les rend magiques… ». Son expérience est retracée dans Castaneda, la voie du guerrier, par Bernard DUBANT et Michel MARGUERIE Ed. Guy Trédaniel.

De plus en plus de gens en quête de racines, de nouvelles méthodes de guérison ou d’un sens à donner à leur vie, se tournent vers le savoir ancien des chamans. Beaucoup trouvent dans le chamanisme, notamment dans son lien étroit avec la nature et sa vision du monde, un réconfort, un mode de développement personnel. Le film documentaire Chacun cherche son chaman, de Roland PELARIN  suit un groupe d’occidentaux dans leurs démarches chamaniques, filme la venue de chamans amazoniens en Suisse. De nombreuses interviews de scientifiques, ethnologues, anthropologues ou psychiatres tentent d’éclaircir les raisons de cet engouement.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b5/Shaman_tableau.png  Le cinéaste Jan Kounen s’est aussi intéressé au chamanisme au point de s’y initier et de filmer chamans et expériences chamaniques dans Other worlds : un voyage au cœur du chamanisme shipibo et de parsemer Blueberry : l’expérience secrète de scènes de visions hallucinogènes, basées sur ses expériences.

Un chamane dans la gorge

Le chamanisme est souvent associé à l’utilisation de plantes, hallucinogènes, nutritives ou médicales, qui sont autant de capteurs des mondes inconnus : ayahuasca, peyotl, iboga, mais aussi maïs, sauge permettent de percer le voile des apparences.

« …j’ai assisté un jour, il y a fort longtemps, aux incantations du chamane Pavel. J’avais alors dix ans. En pleine incantation, il a lâché son tambour en poussant un rugissement de taureau. A quatre pattes, il s’est mis à gratter la terre. Puis il m’a semblé voir quelque chose de rouge au-dessus de ses deux oreilles. Il paraît que c’étaient des cornes. Il creusait en rugissant. Des mottes de glaise volaient sur le mur. Comme il avait fait recouvrir de cendre les charbons ardents, on n’y voyait pas grand chose. Les cornes ont fini par disparaître…« Afficher l'image d'origine

« Connue au Pérou sous le nom d’ayahuasca, Banisteriopsis caapi est une liane qui, bue en décoction, est émétique et laxative. Associée à d’autres plantes, elle est un inhibiteur de monoamine oxydase (IMAO), c’est-à-dire qu’elle favorise le passage hémato-encéphalique du DMT et autres alcaloïdes hallucinogènes présents dans ces dernières. Voilà ce qu’en disent les pharmacologues. Banisteriopsis caapi jouerait donc un rôle secondaire lors de l’ivresse hallucinogène induite par l’absorption du breuvage parmi les populations amérindiennes et métisses de l’Ouest amazonien. Pourquoi alors le breuvage est-il communément appelé du nom de cette liane ? La réponse nous vient du discours indigène. Celui-ci affirme en effet que l’ayahuasca est ingérée avant tout pour ses propriétés purgatives : elle est una planta maestra, une plante qui enseigne. Purgative et fortifiante, elle est de fait médiatrice entre l’homme et le monde-autre. Autrement dit, elle aide à l’introduction dans le corps de l’apprenti chaman d’un principe spirituel, à l’origine des visions. » (L’ingestion d’ayahuasca parmi les populations indigènes et métisses de l’actuel Pérou. Une définition du chamanisme amazonien, un article de Sébastien BAUD sur ethnographiques.org, n°15, février 2008. )

Cette pratique est elle aussi remise au goût du jour par les touristes occidentaux, ce que dénonce l’anthropologue Jean-Loup Amselle dans Psychotropiques : la fièvre de l’ayahuasca en forêt amazonienne position qu’il explicite dans un entretien un peu désabusé : « Je crois que le New Age est extrêmement important, en Amazonie mais pas seulement. On le retrouve aussi au Mexique, autour des Mayas, où travaille l’une de mes étudiantes. Avec l’écroulement du mur de Berlin, la fin de l’Union soviétique, la fin des « grands récits », et même la psychanalyse considérée comme étant très patriarcale, le discours autour des droits de l’homme, on observe un repli des individus sur eux-mêmes, sur la sphère privée. Ce qui est aussi cohérent avec le libéralisme : on doit devenir entrepreneur de soi-même, se prendre en charge totalement. Donc finalement, cette idéologie New Age colle très bien au capitalisme. Elle est donc promise à un grand avenir… Les gens sont complètement déboussolés, les mouvements sociaux n’excitent plus personne. En parallèle, tout ce qui est de l’ordre du développement personnel, de la sophrologie, ou du coaching, marche très bien. »

  Au contraire, Benny Shanon, professeur de psychologie, relate dans L’expérience de l’invisible sa découverte de l’ayahusca et tous les bienfaits que lui et les personnes qu’il interroge en ont retiré.
Plus analytiques, Anne-Marie Losonczy et Silvia Mesturini Cappo  décrivent dans Pourquoi l’ayahuasca? les interactions entre tous les acteurs de la circulation de ce breuvage qui est aussi un élément d’échanges culturels.

Les extraits cités ici sont issus de l’anthologie « Les chamanes de Sibérie et leur tradition orale« , recensée par l’infatigable collectionneur de contes et légendes de Sibérie orientale, Gavriil Ksenofontov, qui a passé sa vie à arpenter, de yourte en yourte, la taïga sibérienne.   Afficher l'image d'origine

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