L’entreprise vue par le film documentaire

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - par Michel W.

Portrait critique de l'entreprise en cinq films documentaires.

free-photos@pixabay
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Le cinéma a rarement été tendre envers l’entreprise dont il dénonce régulièrement la cruauté et la cupidité. La représentation qui s’y développe montre généralement une organisation qui manipule et broie sans états d’âme les individus pour parvenir à ses fins. Les œuvres de fiction sont légion dans ce domaine et on retiendra comme exemples significatifs Riens du tout (Cédric Klapisch, 1992) et Violence des échanges en milieu tempéré (Jean-Marc Moutout, 2002), ou encore la récente série Dérapages (Ziad Doueiri, 2020). Le cinéma documentaire n’est pas en reste et propose des regards variés et particulièrement incisifs sur l’entreprise. Voici cinq films documentaires que nous avons retenus pour leur complémentarité.

The Corporation / Mark Achbar et Jennifer Abbott, 2004

Adapté d’un livre de Joel Bakan, The Corporation dresse le portrait type de la multinationale américaine au tournant du millénaire dans un contexte post-Enron. A travers des nombreux reportages et une bonne quarantaine d’interviews, le film analyse la montée en puissance de l’entreprise dans nos sociétés mondialisées. Pour les réalisateurs, si elles jouissent aujourd’hui de la personnalité juridique, les entreprises se comportent comme de véritables psychopathes toxiques pour la société. Au delà d’un certain sensationnalisme désormais monnaie courante, le propos reste glaçant et s’appuie sur des stars de l’altermondialisme outre-atlantique : Noam Chomsky, Naomi Klein ou encore Michael Moore. Le film a d’ailleurs été largement récompensé et acclamé par la critique en son temps.

Dominium Mundi : l’empire du Management / Gérald Caillat et Pierre-Olivier Bardet, 2007

L’empire du management est aussi tiré d’un texte – celui de l’historien et psychanalyste Pierre Legendre – mais dans un registre radicalement différent. Il porte à l’écran la thèse complexe et ambitieuse de Legendre sur l’entreprise et son incarnation : le management moderne. Ce dernier serait en passe de réussir là où la religion catholique – et avant elle l’Empire romain – ont échoué : dominer le monde. En filmant des scènes de formation de commerciaux, des séances de coaching ou encore des évènements de teambuilding, le film montre comment le management a développé sa propre liturgie et ses rituels. Un film à l’esthétique et l’exigence cérébrale affirmées qui ne sera pas du goût de tout le monde mais qui reste une référence. A noter qu’il complète l’adaptation en documentaires d’un triptyque du même auteur et succède à La fabrique de l’homme occidental (1997) et Miroir d’une nation : l’École nationale d’administration (2000).

La gueule de l’emploi / Didier Cros, 2011

Qualifié de documentaire choc, La gueule de l’emploi avait suscité une vive polémique à sa diffusion. Le film met en scène une session réelle de recrutement collectif réunissant dix candidats à un poste de commercial. Ce travail en immersion sur des sujets de société est la marque de fabrique du réalisateur qui s’est intéressé dans sa filmographie à l’univers carcéral, aux sans domiciles fixes ou encore aux exilés. Dans ce huis clos étouffant, le spectateur se rend compte au gré des jeux de rôle et des entretiens individuels de la brutalité et du cynisme de ces méthodes. Le film cristallisera une certaine colère sociale puisqu’un site internet livrant les coordonnées des recruteurs verra même le jour.

Le bonheur au travail / Martin Meissonnier, 2014

Qui n’a pas entendu parler de cette dernière tendance du management ? Depuis quelques années, il est question de favoriser le bonheur en entreprise pour booster la performance des salariés. Tables de baby-foot, espaces cosy, ambiance fun, Chief happiness officer, entreprise libérée… de nombreuses sociétés tentent d’inventer de nouvelles formes d’organisation aux antipodes du modèle pyramidal hérité du taylorisme. L’objectif ? Réduire les niveaux de contrôle et de cloisonnement pour stimuler la créativité et le bien-être des employés. Ce documentaire va à la rencontre de ces nouvelles organisations et leurs acteurs dont le succès frise l’insolence. A moins que vous ne soyez allergique à cette tendance et que vous y voyez la dernière lubie du management moderne telle que la dénoncent Julia de Funès et Nicolas Bouzou.

La vraie vie (dans les bureaux) / Jean-Louis Comolli, 1993

Le dernier documentaire que nous vous proposons se déroule à la Caisse primaire d’assurance maladie d’Ile-de-France. D’octobre à décembre 1992, le réalisateur Jean-Louis Comolli filme le quotidien de jeunes femmes employées en bas de l’échelle de cette imposante machine administrative : services « Invalidité » et « Tarification accidents du travail », archives, courrier… Constitué d’interviews entrecoupées de travellings dans les couloirs et les bureaux, le film montre leur condition quasi-ouvrière dans cet organisme de droit privé exerçant une mission de service public. Soumises au rendement et à des tâches répétitives et aliénantes, elles se laissent aller par moment et confient à la caméra leurs rêves d’évasion, mais aussi leurs questionnements sur le sens de leur travail. Cette galerie de personnages se révèle ainsi très attachante et permet d’ouvrir une réflexion plus large sur le travail et le management public.

 

 

 

 

 

 

 

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