Philosophie

La pandémie comme moment biopolitique

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 13/08/2020 par Log

Le terme de biopolitique, théorisé par Michel Foucault dans les années 70 est à nouveau convoqué en philosophie pour analyser l’évènement du confinement. C’est en effet un temps où le pouvoir s’est exercé non seulement sur la vie civique, mais aussi sur la vie biologique. La santé a été étonnamment érigée en valeur suprême, avant la liberté ou même l’économie. Ce qui n’est pas sans ouvrir quelques pistes de réflexion sur la notion de vie, creusées par plusieurs penseurs.

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Retour à Foucault :

Dans plusieurs textes, Michel Foucault analyse le passage de la monarchie et son « pouvoir souverain » à un pouvoir bourgeois, qui s’intéresse aussi à la vie des individus pour maximiser leur productivité. Il s’agit alors d’introduire des mesures de régulation et de contrôle sur les étapes de la vie, qui constituent une biopolitique.

Petit résumé de l’analyse foucaldienne

Annie Cot dans une Tribune du Monde nous rappelle Quand Michel Foucault décrivait « l’étatisation du biologique » :

«  Par « biopouvoir », le philosophe désigne un moment de transformation profonde du pouvoir politique. Ce dernier a longtemps eu pour objet le contrôle des comportements des citoyens, conçus comme des sujets de droit. Depuis le début du XIXe siècle, cet objet change de nature. Le pouvoir se concentre désormais sur la vie biologique : la vie des individus comme entités singulières, et la vie de la population, cette « multiplicité des hommes comme masse globale affectée de processus d’ensemble qui sont propres à la vie » (Il faut défendre la société, p. 216). […] Ce processus d’étatisation du biologique, qui s’autorise une rationalité non plus liée à la souveraineté juridique, mais qui relève du libéralisme économique, concerne aussi bien les corps des individus – leur naissance, leur santé, leurs accidents, leur vieillesse, leur mort – que le corps collectif de l’espèce humaine.[…] A cet égard, les réactions politiques à la pandémie de Covid-19 illustrent mieux que jamais une analytique du pouvoir symptomatique de la modernité des sociétés occidentales. Le contrôle des comportements politiques et sociaux des individus – le pouvoir politique – s’y double d’un contrôle de la vie et de la santé de la population – le biopouvoir. Un moment foucaldien. »

Comparaison avec l’actualité de la crise

Pour sa part, Matthieu Potte-Bonneville dans Covid 19 : une crise biopolitique ? tente d’éclaircir en quoi ce terme peut être fécond pour la pensée. A partir des textes de Foucault, il propose quatre directions qui donnent leurs titres à ses paragraphes : rationalité politique, légitimité politique, scène politique, postérité politique.

Il constate d’abord que Foucault voit une logique et une rationalité à l’œuvre dans le biopouvoir. Or les événements internationaux ont plutôt montré « depuis le début de cette crise une ramification complexe d’options, de variantes, de dilemmes et de ratés inhérents à l’entreprise de gouverner la vie. » En revanche, tous les états ont légitimé leur politique en argumentant leurs choix « au nom de la vie », qu’il s’agisse de confinement, d’immunité collective ou de refus des conséquences de la crise économique.

De même Foucault encourageait à faire des enjeux médicaux l’objet de débats politiques. Ils  n’ont à ce jour pas encore vraiment eu lieu, confinement oblige, ne créant pas de scène politique. Mais il avait bien souligné que « inventées pour affronter le péril et la maladie, certaines formes de régulation sociale tendent fâcheusement à faire leur nid dans les codes juridiques et les procédures administratives ». Si on songe à l’inscription de plusieurs lois antiterroristes dans le droit commun, on peut, pense Matthieu Potte-Bonneville, légitimement s’inquiéter.

Du sein du « buissonnement de textes » autour de la notion émerge une interrogation. Quelle est la nature de la vie ainsi érigée en valeur suprême ?

La vie comme valeur

« Sauver des vies quoiqu’il en coûte » a paru un étonnant changement de paradigme et un retour de l’état providence. Mais quelques voix se sont interrogées sur cette réduction de la notion de vie à ses composantes physiques et économiques.

La vie en elle-même : le bien suprême ?

Autre commentateur de Foucault, Didier Fassin proposait en 2007   des réflexions sur les « politiques de la vie » qui font écho à l’actualité. Elles permettent de mieux comprendre l’ambiguïté souvent ressentie à l’égard du confinement.

« Dès lors qu’on veut cerner de près ce qu’est la vie, on se heurte à cette polysémie, et notamment à cette tension, soulignée par Hannah Arendt, entre la vie en tant qu’elle va de la naissance à la mort et la vie en tant qu’elle est pleine d’événements qu’il est possible de raconter pour leur donner sens. Autrement dit, entre le biologique et le biographique. Les philosophes ont, d’Aristote à Hegel, tenté de penser ensemble, avec plus ou moins de bonheur, cette double dimension. […][Je m’interroge] sur la manière dont différentes sociétés valorisent la vie et notamment sur ce qui a conduit la plupart des sociétés contemporaines à faire de la vie un bien suprême, autrement dit à valoriser le simple fait de vivre, comme l’écrit Walter Benjamin. Il y a en effet quelque chose de remarquable et peut-être de troublant dans la prééminence accordée à la vie biologique ou physique sur la vie sociale ou politique. » (« La Vie : mode d’emploi critique » – entretien avec Didier Fassin)

Une vie diminuée

Plusieurs philosophes se sont ainsi insurgés contre cette réduction de la vie à la santé. Le journaliste Nicolas Truong résume dans Le Monde quelques réactions :

« Les hommes se sont tellement habitués à vivre dans un état de crise permanente qu’ils ne semblent pas s’apercevoir que leur vie a été réduite à une condition purement biologique et a perdu non seulement sa dimension politique, mais aussi toute dimension humaine », explique Agamben dans un entretien au Monde, le 26 mars. […] «Toutes les libertés peuvent être restreintes, toute la vie affective, sociale et politique suspendue au nom de la survie.» « C’est d’autant plus absurde que la vie n’est pas une fin en soi, et que la survie n’est pas la vraie vie, renchérit le philosophe François Jullien, auteur de De la vraie vie […], qui voit avec inquiétude « la société se transformer en un gigantesque hôpital aseptisé où l’on s’immunisera contre l’altérité elle-même ». (La pandémie de Covid-19, une extraordinaire matière à penser qui bouleverse la philosophie politique)

Agamben s’appuie en effet sur les analyses de Foucault pour en faire un usage critique avec le concept  de « vie nue », développé dans Homo sacer.

« Dans son premier tome, Agamben avait mis en valeur « la vie nue » comme une production originelle placée au centre de l’orbe politique : la « vie nue » (la zôe biologique), c’est ce que les Grecs concevaient comme le « simple fait de vivre », et qui était commun à tous les êtres vivants, animaux, hommes ou Dieux ; son autre, la « vie qualifiée » (le bios politique) désignait « la forme ou la façon de vivre propre à un individu ou à un groupe ». Or, selon Agamben, l’objet de la biopolitique est non pas tant l’existence politique du citoyen que cette « vie nue », celle d’un « homo sacer » mis au ban par le pouvoir (par l’expulsion, l’enfermement ou la mort) ». (Le grand récit du biopolitique, Maxime Rovère)

A l’occasion du confinement, le philosophe italien s’interroge : « Qu’est donc une société qui ne reconnaît pas d’autre valeur que la survie ? ».  Cette totale privation de liberté ressemble à la mise en place de la société disciplinaire décrite par Foucault. « Les puissances de l’ordre redoutent le mélange, le mouvement, l’indistinction. Or, dans le vase clos de la quarantaine, l’individu se retrouve isolé et immobilisé sous l’œil du pouvoir. »  (Surveiller et contenir : Foucault à Wuhan, Philosophie magazine, 02/2020)

Outre cette sacralisation du seul fait de vivre, le confinement a mis en exergue  l’inégalité des vies humaines que dénonce Didier Fassin dans La vie : mode d’emploi critique.  Il reprend d’ailleurs ces réflexions au sujet de la pandémie.

L’inégalité des vies

L’épidémie a montré la vulnérabilité particulière des minorités et l’inégalité de traitements entre les travailleurs.

« Nos sociétés accordent une valeur suprême à la vie, devenue le bien suprême qu’il faut défendre (…) Mais en même temps l’épidémie révèle quelque chose qui existait avant ce virus : toutes les vies n’ont pas la même valeur. On s’en est rendu compte dans la manière dont on a mobilisé, sans protections, les travailleurs du  premier ou du deuxième cercle, dans la manière dont on a, dans les prisons ou dans les centres de rétentions, exposé ces personnes au virus. »    Didier Fassin : la vie à tout prix, France culture

Et c’est le mouvement « Black Lives Matter » que Frédéric Worms évoque également pour rappeler notre commune humanité.

«L’inséparable événement pandémie-confinement-déconfinement nous montre l’inséparable combat contre la mort commune (maladie, climat) et contre les injustices sociales et raciales, entre les vivants et d’abord les humains. Il faut s’opposer à la fois à la différence entre les vies et aux dangers communs à tous les vivants. »

Pour conclure

Faut-il alors craindre la biopolitique pour ses possibilités de coercition ou la souhaiter pour son rôle de protection ? Pour Bruno Latour, il faut faire participer la société civile. Il tente en effet d’élargir la problématique pour sensibiliser de nouveau à l’urgence climatique. Pour lui la crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique. Dans l’expérience du confinement, « nous jouons collectivement une forme caricaturale de la figure du biopouvoir qui semble sorti tout droit d’un cours du philosophe Michel Foucault. ». Mais la crise écologique impliquerait de passer « de la biopolitique 1 à la biopolique 2 » constate-il sans trop y croire dans l’article « Quel État peut imposer des « gestes barrières » aux catastrophes écologiques ? »

« Et pourtant, l’exigence de protéger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiée dans le cas de la crise écologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit là littéralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains – et pas pour un temps, mais pour toujours. »

Pour aller plus loin :

Articles :

L’épidémie est politique, Frédéric Worms, Libération, 28/02/2020

Les usages du biopolitique, Frédéric Keck, L’Homme, 187-189, 2008

Communauté, immunité, Tiphaine Samoyault, EaN, 20/03/2020

Biopolitique du coronavirus, Yves Charles Zarka, Cités, 02/2020

Penser l’après : Sciences, pouvoir et opinions dans l’après Covid-19 , Bernadette Bensaude-Vincent, The Conversation, 05/2020

Livres :

Naissance de la biopolitique, Michel Foucault

Œuvres, Michel Foucault

Communauté, immunité, biopolitique : Repenser les termes de la politique, Roberto Esposito

Le normal et le pathologique, Georges Canguilhem

La condition de l’homme moderne,  Hannah Arendt

Minima moralia  : réflexions sur la vie mutilée / Theodor Wilhem Adorno

Formes de vie, sous la direction de Estelle Ferrarese et Sandra Laugier

Idolatrie de la vie, Olivier Rey

Infravies: le vivant sans frontières, Thomas Heams

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