La fabrique du terroriste : un processus complexe

Et si ces «monstres» étaient nos «monstres» ?

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - Modifié le 03/11/2016 par Benoît S.

L’onde de choc provoquée par les attentats commis récemment en France peine à se dissiper. Ces actes nous laissent dans un état de sidération d’autant plus fort que nous pressentons bien, même confusément, que le problème est plus profond que DAESH, ce califat, surgi des sables, en quelques jours, durant l’été 2014, et ne saurait se résoudre par des frappes, même chirurgicales, en Syrie.

Charlie Hebdo, Hypercasher, Bataclan, Nice … ces lieux et ces dates ont durablement hypothéqué notre confiance dans un avenir commun.

Bien sûr, il serait tentant de se dire que notre monde civilisé, notre modernité est en proie aux assauts des barbares et qu’il faut défendre ces valeurs. Mais la réalité est autrement plus complexe.

Ces actes sanglants ne sont-ils pas l’œuvre de jeunes Français ?

Et si ces « monstres » étaient nos « monstres » ? Produits par notre société malade. Ne vivons-nous pas, d’ailleurs, dans un état de crise permanent ? Quelqu’un a-t’ il sifflé la fin de la crise financière de 2008 ? Sans y paraître, cette crise s’est imposée à nous et s’est installée dans nos vies.

C’est pourquoi il apparaît plus que jamais urgent de penser le monde dans lequel nous habitons et de dépasser certaines représentations considérées trop vite comme acquises.

« Une islamisation de la radicalité

et non une radicalisation de l’islam »

Commençons par un sujet qui divise : l’Islam. L’idée fait son nid peu à peu dans les consciences : L’Islam serait incompatible avec la République française. Pire, les musulmans chercheraient à nous imposer leur mode de vie jusqu’à dissoudre notre culture nationale.

Dans ce contexte, le livre de Raphaêl Liogier, sociologue à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, le mythe de l’islamisation s’avère salutaire. Si une telle crainte n’est pas nouvelle (on apprend ainsi que le général De Gaulle s’était ému que son village puisse s’appeler un jour Colombey-les-deux-mosquées ( !)), ce discours connaît une vitalité inédite depuis le 11/09/01.

Liogier examine les trois menaces supposées : la fécondité des femmes musulmanes, l’immigration et les conversions pour démonter très concrètement, chiffres à l’appui, les arguments démographiques de ceux qui nous promettent un débordement de musulmans toujours plus nombreux.

Liogier reconnaît bien la plus grande visibilité actuelle de l’Islam dans la société. Les personnes pratiquantes vivent, en effet, avec une plus grande intensité leur foi. Mais il a été démontré que cette radicalité de la pratique ne conduit pas à des actes terroristes. Les djihadistes demeurant bien souvent en marge des communautés musulmanes. Ils n’ont presque jamais un passé de piété et de pratique religieuse. Au contraire, ils ont souvent un parcours de petit délinquant. L’islamisation intervient alors en fin de parcours. Liogier évoque dans ce cas un islamisme sans Islam. Ce ne sont pas les textes qui attirent mais le radicalisme. Olivier Roy, politologue, spécialiste de l’Islam, ne dit pas autre chose, dans un article au Monde, daté du 25 novembre 2015  le djihadisme est une révolte nihiliste :

« on a affaire à une islamisation de la radicalité et non à une radicalisation de l’islam ». Et de conclure : « Il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale. »

Se révolter ? Mais contre quoi ?

Ces « monstres » sont, en réalité, nos « monstres »

Dans un petit essai stimulant, intitulé Notre mal vient de plus loin : penser les tueries du 13 novembre, Alain Badiou pointe l’incapacité du capitalisme mondialisé à construire un espace habitable par tous.

badiou10% de la population mondiale possède 86% des ressources disponibles ; 40% (les classes moyennes) se partagent les 14% restants ; quant aux 50% restants (les masses d’Asie et d’Afrique principalement) ils ne possèdent rien !

Personne n’oserait nier ces chiffres qui recouvrent des réalités conflictuelles entre ceux qui ont beaucoup, ceux qui ont peur de perdre le peu qu’ils possèdent et ceux qui n’ont pas été invités à la table du festin. Chez ces derniers, la frustration peut susciter l’envie et dans les cas qui nous intéressent un désir de destruction. Une pulsion de mort enrobée in-extremis d’une couche de religion. Mais il ne s’agit pas d’une menace extérieure à notre société, selon Badiou. Au contraire, c’est une contradiction interne au capitalisme, qui vient souligner son impuissance à tenir ses promesses.

« Faire du mal pour, au moins une fois dans sa vie, avoir le sentiment d’exister »

Ces mots proviennent du journal intime de Richard Durn, qui assassina huit membres du conseil municipal de Nanterre, le 26 mars 2002.

De ce tragique fait divers, Bernard Stiegler perçut très tôt les prémisses de notre époque troublée. Dès son livre Aimer, s’aimer, nous aimer, il analysait de façon prémonitoire les ravages du capitalisme sur les individus.

stiegler-1Le capitalisme crée des êtres aux comportements stéréotypés, car soumis à l’injonction unique de consommer et donc absents à eux-mêmes. Le narcissisme primordial est donc détruit chez ces êtres non individués. Et ce, alors que le bon fonctionnement de nos démocraties occidentales nécessite des individus émancipés, qui se connaissent eux-mêmes et capables de relations à l’autre. Car, lorsque l’on ne s’aime pas, on ne peut aimer les autres. Et là, la transgression et le meurtre de masse deviennent possibles.

Stiegler poursuit cette réflexion dans un nouvel ouvrage, dans la disruption comment ne pas devenir fou, pour relever le caractère accru de ce phénomène depuis la révolution numérique. En effet, le capitalisme numérisé impose désormais avec davantage de violence et de dérégulation sa loi aux individus

L’offre radicale entrerait en écho avec une faille identitaire

Mais beaucoup de personnes entrent en dissidence avec l’idéologie dominante sans pour autant rejoindre les rangs de DAESH et commettre des meurtres de masse.

Pour Fethi Benslama, professeur de psychopathologie et auteur d’un furieux désir de sacrifice, les causes de la séduction djihadiste sont nombreuses et doivent s’interpréter au croisement de contextes sociaux, politiques mais aussi psychiatriques.

Les cas des tueurs de Nice et de la boîte gay d’Orlando, tous deux à l’homosexualité non assumée, permettent d’apporter un éclairage nouveau sur ces tragédies.

benslamaL’offre radicale entrerait en écho avec une faille identitaire chez certains jeunes (rappelons que deux tiers des radicalisés en France ont entre 15 et 25 ans, et un quart sont mineurs, un âge propice aux turbulences identitaires). Cette rupture identitaire peut être de plusieurs ordres : culturelle, sociale ou sexuelle.

A ce sujet, Badiou remarque que notre époque se caractérise par la disparition des grands repères de tradition sans que la société en propose de nouveaux. « De nouvelles jouissances, oui, mais pas de nouvelles valeurs ». Et encore faut-il en avoir les moyens de profiter de ces jouissances.

Chez certains individus fragiles, il est impossible de vivre dans le contexte hyperconcurrentiel du capitalisme. C’est épuisant. Il est alors plus rassurant de revenir aux traditions où la place de chacun est bien circonscrite.

La propagande de DAESH vient alors combler les failles et donne l’opportunité de créer un être nouveau. Il n’est d’ailleurs pas fortuit que le sujet qui passe à l’acte adopte souvent un autre nom.

La poudrière du Moyen-Orient

Enfin, pour être complet sur la question, on ne saurait occulter la dimension géopolitique que représente le conflit syrien et par extension un Moyen-Orient en voie de balkanisation (en référence à la désagrégation de l’ex-Yougoslavie) pour reprendre la théorie de l’historien Georges Corm.

cormL’œuvre de ce dernier  se révèle être incontournable pour qui veut avoir une vision d’ensemble claire sur les enjeux du Moyen-Orient, véritable épicentre du désordre mondial contemporain. Son Histoire du Moyen-Orient, un ouvrage synthétique et très accessible, constitue une excellente introduction à sa pensée.

Corm y revient notamment sur les racines des conflits  en soulignant le rôle de l’interventionnisme occidental incessant dans la région. En effet, de l’expédition de Bonaparte en Egypte en 1798 au débarquement américain dans la péninsule Arabique en 1990, en passant par les occupations anglaise et française de l’Egypte, de la Mésopotamie, de la Syrie et du Liban, puis par la création d’Israël, en 1948, c’est tout le Moyen-Orient qui se trouve déstabilisé et remodelé au gré des intérêts occidentaux, depuis plus de deux siècles.  

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