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Au cœur des ténèbres

Joseph Conrad

C’est dans une écriture manuscrite gribouillée négligemment par Kurtz sur un rapport perdu que l’on retrouve cette étrange sentence : Exterminez toutes ces brutes ! Dans le roman ‘Au cœur des ténèbres’, Marlow, jeune officier de la marine marchande britannique, est envoyé en Afrique (actuel Congo) sur les traces d’un homme, Kurtz, directeur de comptoir et meilleur collecteur d’ivoire.

Joseph Conrad nous donne à lire un récit hallucinatoire et macabre qui est une expédition au cœur de la nature sauvage en Afrique, au cœur d’un fleuve, le Congo, que Marlow remonte afin de retrouver une âme perdue, celle de Kurtz, mais surtout, à travers cette figure, celle, criminelle, du système colonial.

Le roman, court certes,  est un réquisitoire, en filigrane, de la réalité coloniale en Afrique. Kurtz, le personnage symbolique et principal, a sombré dans la folie furieuse, il dérivera dans la sauvagerie la plus abjecte.

Cet employé de la compagnie est un agent zélé, le meilleur d’entre eux qui sillonne les territoires devenus belges à la recherche d’ivoire principalement. Ces expéditions feront la richesse de Léopold II, le roi des belges, mais aussi sa chute (le procès de Léopold II, roi du Congo) lorsque le scandale des méthodes de colonisation du Congo deviendra insupportable.

« Ses ténèbres personnelles étaient impénétrables. Je le regardai comme on essaie de distinguer un homme qui gît au fond d’un précipice où le soleil ne donne jamais »

Nous sommes là au cœur de la réalité des prétentions coloniales de l’Europe. L’auteur nous laisse entrevoir le revers d’une doctrine qui se prétendait civilisatrice, celle d’un Jules Ferry par exemple, le fameux devoir de l’être suprême et civilisé. La vérité de la colonisation étant l’envers du discours lénifiant, sur la plus haute Civilisation, des hommes politiques de la 3e République.

Que l’on se souvienne des tractations plus que douteuses du Traité de Berlin de 1885 entre pays européens.

L’Occident des Lumières apporterait savoir, civilisation et surtout techniques à l’Afrique sans distinction. Ces dons de la nature se déversant, à profusion, ironiquement, dans l’abject des tueries, des décapitations et des massacres collectifs.

Ce fantasme aberrant de civilisation se concentrerait dans la figure symbolique et emblématique de Kurtz qui est le cœur des ténèbres, comme Léopold II le fut dans l’Histoire, de cette longue nouvelle.

Un exemple essentiel dans le livre, Marlow s’exprime et raconte ce qu’il voit avec ses jumelles lorsqu’il approche de la maison où vit Kurtz, scène symbolique d’une situation réelle du fait civilisationnel :

« J’avais été frappé, de loin, par certains essais d’ornementation qui se remarquaient d’autant plus dans le délabrement général du lieu. Soudain, j’en eus alors une vision plus rapprochée, et son premier effet fut de me faire rejeter la tête en arrière comme devant un coup. Puis je promenai attentivement mes jumelles d’un poteau à l’autre, et je vis mon erreur. Ces billots ronds n’étaient pas ornementaux, mais symboliques ; ils étaient expressifs et déconcertants, frappants et inquiétants […] un aliment en tout cas pour les fourmis aussi industrieuses pour monter au sommet du poteau. Elles auraient été plus impressionnantes encore, ces têtes fichées sur les pieux, si leur visage n’avait pas été tourné vers la maison. Une seule me faisait face »

Joseph Conrad montre que l’environnement colonial peut créer un homme capable d’aller jusqu’au bout de l’horreur, de l’enfer en somme.

Pour donner un exemple concret, sensiblement à la même époque, le scandale de la “colonne infernale Voulet-Chanoine” qui est une expédition française réelle et non romancée, de la conquête coloniale du Tchad et qui se soldera par un massacre sans aucune retenue.

Voir dans le catalogue de la BML

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