En avant la musique !

Jean Bellorini : l’appétence pour un théâtre pantagruélique !

Une nouvelle jeunesse pour un TNP politique et poétique

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 23/12/2020 par le fonctionnaire inconnu

"Moi j'ai envie de cette logorrhée, de cette ivresse, de cette parole !" C'est ainsi que le nouveau directeur du TNP de Villeurbanne évoque l'écriture de Victor Hugo, un parmi d'autres auteurs à l'écriture généreuse qu'il aime tant mettre en scène. Car c'est un peu ce qui caractérise sa vision du théâtre : que ce soit une boulimie de poésie, animée, intuitive, pourquoi pas inutile, vivante toujours, pour comprendre, aussi. Dire dire dire. A voix haute. Ecouter écouter écouter. Et ne jamais se lasser de cette musique.

Le jeu des ombres / mise en scène de Jean Bellorini, d
Le jeu des ombres / mise en scène de Jean Bellorini, d'après le texte de Valère Novarina

pictureS’il ne fallait retenir qu’un seul spectacle de Jean Bellorini, ce serait sans doute celui-ci : Paroles gelées, d’après un épisode du Quart Livre [Livre] de François Rabelais.

Paroles gelées / mise en scène de Jean Bellorini, d’après François Rabelais [D.V.D.]

D’abord parce qu’un des sens même du texte de Rabelais, c’est de « ramener à la vie, pour les transmettre, des pensées qui avaient dû être figées dans le livre imprimé. » Et que c’est un des sens du théâtre de Bellorini.

Ensuite parce que c’est un texte gourmand comme les aime Bellorini, dont il a fait un spectacle « joyeux et décalé, chanté, proféré, slammé, psalmodié, démesuré, joussif ! ». Encore une fois bien représentatif de son théâtre.

Enfin parce que c’est peut-être bien Pantagruel et Rabelais qui ont permis à Jean Bellorini d’accéder à la notoriété qui est la sienne aujourd’hui, en obtenant avec ce spectacle choral les Molière de la meilleure mise en scène et du meilleur spectacle public en 2014.

Un Air de Lune entraînant

Jusqu’alors, il avait principalement oeuvré au nom de sa compagnie Air de Lune, fondée en 2001 avec Marie Ballet.

Montant La Mouette [Livre] de Tchekhov, Yerma [Livre] de Garcia Lorca ou Tempête sous un crâne d’après Les Misérables [Livre] de Victor Hugo. Etant accueillis régulièrement, en quelque sorte adoubés, par Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil.

Ensemble, ils montent aussi L’Opérette, d’après L’Opérette imaginaire [Livre] de Valère Novarina.

Valère Novarina, un auteur que Jean Bellorini retrouve en ce moment même pour un texte qu’il lui a commandé, Le Jeu des Ombres, et qui avait été initialement prévu pour être le spectacle d’ouverture du Festival d’Avignon en 2020.

Notez que le texte vient de paraître et que la mise en scène de Jean Bellorini est disponible en replay et gratuitement jusqu’au 26 avril 2021.

Le Jeu des Ombres est une réécriture du mythe d’Orphée, à laquelle Jean Bellorini mêle la musique baroque de Claudio Monteverdi. Beaucoup de musique. Au final, c’est un cabaret des mots autour d’Orphée et d’Eurydice, avec une troupe de quatre musiciens, deux chanteurs et neuf conteurs, tous prêts à dire et chanter l’amour.

Il parle de la création de cette pièce, dans les condition particulières de la Covid-19 dans le Théâtral magazine n° 84 de septembre-octobre 2020. Fait du hasard, il y a même un pangolin dans le texte !

À Saint-Denis comme à la maison

En 2013, Jean Bellorini est nommé à la tête du Théâtre Gérard-Philippe [Site web], Centre Dramatique national situé à Saint-Denis. C’est un moment essentiel dans sa carrière et là, c’est tout sauf le hasard ! Depuis plusieurs années, il s’était « mis en quête d’avoir un lieu à tout prix et d’avoir, bêtement, une famille. Donc pour avoir une famille il faut avoir un toit, pour faire du théâtre qu’on a envie de faire. » [source : revue Théâtre(s), n° 20 / hiver 2019 dans laquelle Jean Bellorini revient sur l’ensemble de son parcours, depuis la découverte du théâtre en 6ème !]

Le théâtre qu’il a envie de faire, en famille, ce sera donc, comme souvent, celui vers lequel son instinct le guide. La découverte par la lecture, le besoin de rentrer dans l’oeuvre et de la comprendre profondément. « Et après, le déclencheur, ce sont les acteurs autour de moi. »

Cap à l’est !

Au Théâtre Gérard-Philippe, il monte Un fils de notre temps, d’après le roman d’Ödön von Horváth, Un instant, d’après À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Onéguine d’après Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine ou encore Karamazov d’après le roman de Fédor Dostoïevski.

Karamazov / d’après Fédor Dostoïevski [D.V.D.]

Entouré de sa troupe habituelle de comédiens, musiciens, chanteurs, Jean Bellorini s’empare de l’ultime chef-d’oeuvre de Fédor Dostoïevski, pour un spectacle présenté dans le cadre du 70ème Festival d’Avignon.

Quand on sait qu’il a aussi mis en scène La Bonne Âme du Se-Tchouan [Livre] de Bertolt Brecht et Liliom [Livre] de Ferenc Molnar, on se rend compte à quel point Jean Bellorini a des affinités fortes avec les écritures d’Europe centrale et orientale. Sa collaboration artistique, déjà longue, avec Macha Makeïeff (elle réalise les costumes de ses spectacles, pendant qu’il soigne les lumières des siens) y serait-elle pour quelque chose ?

Jean Bellorini n’est pas à l’ouest, il est même carrément à l’est ! Car durant cette période, il collabore avec les grands ensembles internationaux que sont la troupe du Berliner Ensemble (théâtre fondé à Berlin par Bertolt Brecht) et la troupe du Théâtre Alexandra de Saint-Pétersbourg. Rien que ça ! Son talent est apprécié et reconnu à l’international.

Son répertoire vivant

Et ses compétences vont au-delà du théâtre puisqu’il a également mis en scène plusieurs opéras, lui qui aime tant la musique, une des composantes essentielles de ses spectacles. En 2009 avec Marie Ballet, c’est Barbe Bleue de Jacques Offenbach, puis La Cenerentola de Rossini, en 2016 à l’Opéra de Lille.

Rodelinda / opéra de Händel, d’après Corneille [D.V.D.]

Toujours à Lille, deux ans plus tard, il présente cet opéra de Händel, dont le livret est inspiré de « Pertharite, roi des Lombards » de Pierre Corneille.

Il n’y a pas d’autre spectacle de Jean Bellorini disponible actuellement en vidéo ! Mais comme il le dit lui-même, « le théâtre est une action directe, palpable, et les réseaux sociaux, les retransmissions ne remplacent rien. » [Ubu n° 68/69, 2ème semestre 2020]

Et la très bonne nouvelle, c’est que Bellorini envisage de faire rejouer ses spectacles anciens au TNP. L’idée étant de constituer et faire connaître au plus grand nombre son propre répertoire, un répertoire vivant. A suivre donc…

TNP 2120 ?! Lier création et transmission

Nommé désormais à la tête du TNP, il veut faire avec cette institution exactement la même chose (mais avec deux fois plus de moyens !) que ce qu’il a fait au Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis : « Mettre la transmission au coeur de tout ce qui est acte de création. »

Au  TGP, il se « confronte au politique, non pas comme idéologie mais comme acte dans la cité. Et ces actes dans la cité, c’est toute l’action culturelle qu’il met en place à son arrivée. Il invente alors la Troupe éphémère, composée d’une vingtaine de jeunes amateurs âgés de 13 à 20 ans, résidant à Saint-Denis et dans ses environs. » [Source : Scènes magazine, n° 323, juillet/août 2020]. Et avec laquelle il se donne pour objectif de créer, avec les mêmes moyens qu’une production professionnelle.

A l’école de la pratique du théâtre

Cette Troupe éphémère, il la considère comme le « cœur du projet du Centre dramatique national ». Car faire du théâtre soi-même, selon lui, c’est le meilleur moyen d’accéder au théâtre. « Plus que l’école du spectateur, je crois à l’école de la pratique – même courte. » A Saint-Denis d’ailleurs, sous sa direction, près de 1000 personnes passent par le plateau chaque année !

« Jean Bellorini rêve d’un TNP où transmission et création sont totalement liées. La Troupe éphémère est une des incarnations de ce rêve, où chaque jeune comédien est aussi un citoyen poète. »

C’est donc ce modèle qui va lui servir de référence au TNP. « Pendant une année, le petit groupe ainsi formé répète régulièrement dans les murs du théâtre, rejoint pour un temps la vie de cette grande maison. Mus par le désir fort de participer à la création d’un spectacle, les jeunes comédiens et comédiennes sont dirigés avec la plus haute exigence, comme des professionnels. Ils travaillent à la création de ce spectacle présenté au cœur de la saison, et créé sur le grand plateau du théâtre. » (source TNP)

Jean Bellorini est donc gourmand mais il est aussi partageur. Pour conclure, voici donc une devise que Jean Bellorini pourrait faire sienne en sa nouvelle maison du TNP !?! « Le théâtre ? Quand y’en a pour un, y’en a pour tous ! »

Pour aller plus loin

Le TNP a 100 ans mais ses intentions initiales restent plus que jamais d’actualité. Elles ont d’ailleurs essaimé sur l’ensemble du réseau des théâtres publics français. Au TNP, les relations avec le public, dans toute sa variété, sont plus que jamais renforcées. Avec des rencontres dans et hors les murs, avec des ateliers en famille, avec des visites de coulisses, avec des conférences. Avec des efforts particuliers auprès des scolaires, du monde du travail, du handicap. En portant des projets avec des habitants dans les différents quartiers de la ville pour renforcer la cohésion sociale, avec des ateliers ouverts à tous les publics, de 8 à 88 ans, par la pratique du jeu mais aussi par l’apprentissage de la chronique.

« Le théâtre ? Quand y’en a pour un, y’en a pour tous ! »

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