La Compagnie Turak de Michel Laubu

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - par rossinante

Je viens de Turakie et je ne le savais pas. C’était donc ça ? Cette manie de ne rien jeter ? Ce goût pour les vieux trucs ? Ce besoin de collecter des bouts de ficelles, des coquilles vides, du bois flotté… et de remplir compulsivement des boîtes de bitoniaux ou de bidules parce que ça peut toujours servir un jour, sait-on jamais…

contrebassistes par Turak
contrebassistes par Turak 3 musiciens fabriqués à partir de fils électrique, chutes de tissus, noyaux, pinces de crabe ...

La compagnie de théâtre Turak sait déceler les trésors dans l’ordinaire, elle sait révéler la poésie dans le trivial.

Des marionnettes sont fabriquées de bric et de broc et c’est tout un univers avec son histoire, sa langue, son pays qui surgit devant nous. C’est à la fois une tournure d’esprit et une esthétique très forte au service d’un imaginaire débridé. On parle alors de théâtre d’objet.

Michel Laubu, créateur de la Cie Turak voue un profond respect à tout ce qui porte trace de l’usure et semble arrivé au bout du bout, bien au-delà de l’obsolescence. Dans cette démarche, c’est l’idée de MEMOIRE qui l’anime : «Prenons garde ! Notre mémoire est un morceau de banquise». C’est en partant de l’objet religieusement détourné de nos poubelles, puis magnifié, que se met alors en branle son imaginaire. C’est son propre corps qui donne corps à un personnage en vieux tissus ou en corde. Il donne vie à une vieille louche ou une casserole cabossée en travaillant les mouvements de son corps, les intonations de sa voix, les expressions de son visage. Pour initier un petit geste à sa créature, il va solliciter toute son énergie physique pour recréer le mouvement de la vie. C’est là le contraire de nos gestes quotidiens qui visent à l’économie : le geste chez Turak nécessite une énergie folle de la part de l’acteur (animer du latin anima « principe vital, âme » au sens littéral de donner la vie).

Il y a un peu de George Perec, de Géo Trouvetou saupoudré d’Oulipo chez Michel Laubu. Cet ex-étudiant du Centre Universitaire International de Formation et de Recherche Dramatique de Nancy  a découvert le théâtre oriental en 1981. Ce genre théâtral consiste à montrer la passion et les tréfonds de l’être humain, autrement dit de dévoiler son âme, rien de moins.

Extraits de L’objet Turak – Ed. De l’œil 1999 :
«Je me promenais en dedans de moi en aller simple d’une rêverie solitaire à l’inventaire d’un peuple de solitude».
«Je me souviens d’un peu de poussière d’or sur les mains et les bras, de la limaille d’un rêve usé, de ces miettes de lumières d’un amour attendu. Chaque jour qui m’est donné, je le trouve à la fois plus proche et plus difficile à rencontrer ce quelqu’un d’autre que soi».

          

Turak, ou l’art de faire ART de tout bois, ficelle, noyaux, pinces de crabe ou pinces à linge, écorce de melon séché, os sculptés…
Assister à un spectacle de TURAK, c’est habiter, le temps d’une représentation, en Turakie et flotter dans cet univers onirique, un brin nostalgique, un poil effrayant, teinté de douce folie.
Après avoir découvert la Turakie, Emili Hufnagel, codirectrice artistique avec Michel Laubu de la compagnie, dit s’être (sic) « détournée de ses études littéraires pour tenter d’organiser des courses de brosses à dents dans les prairies du Tarn et au Festival de Vaour ».

Mais qu’est-ce donc exactement que cette Turakie ?

Un archipel des livres-boukins composé des îles Brairies et des Îles Biblioteks. Certes ! Voilà qui ne saurait être plus clair. Mais encore, pour les rabats-joie obtus, consultons la sainte bible des marionnettes – alias World Encyclopedia of Puppetry Art ou plus encore l’UNMA, afin d’être au plus précis de la complétude fine, scrupuleuse, tatillonne et circonstanciée :

« Il s’agit de la confrontation entre l’étrangeté des objets créés et la quotidienneté des éléments qui les composent. Construits sur une dramaturgie et une narration non linéaires, les spectacles sont autant de voyages dans un univers surréaliste, à la découverte d’un monde (La Turakie) peuplé d’objets détournés et réorganisés dans une autre logique ».

Ce véritable pays, aux confins d’un ailleurs imaginaire, a son archéologie, bien sûr, qui est redéfinie ainsi par Michel Laubu (dans sa vraie-fausse conférence sur le théâtre d’objet, extrait de L’esprit de peu se rit) :

« Nous pratiquons une archéologie du fond des poches, une archéologie de l’ordinaire. Que peut-on trouver au fond des poches… des mains ? Des mains d’humain ? Des mains propres, propre de l’homme ? Quoi d’autre ? Une carte, peut-être ? Bleue ? Mais quel crédit donner à une carte bleue ? Des clefs ? Quel crédit de poésie donner à des clefs oubliées dont on ne connaît rien encore des serrures qu’elles pourraient ouvrir ? Avec ce passé sur lequel nous glissons, ces objets sur lesquels nous trébuchons, comme un chien dans un jeu de quilles, nous entrons dans le présent ».

Voyager en Turakie, c’est accéder à la poésie, mais presque sans le savoir, comme Monsieur Jourdain qui ignorait qu’il parlait depuis toujours en prose…. Cet univers possède sa flore et sa faune. Y sont à l’honneur par exemple les poissons,  les pingouins et tout le petit  peuple des robinets.

Barbie Robinet signalisation Ecoliers Robinet fer à repasser/robinet
Florilège :

Les poissons de notre belle Turakie sont humides de surprises… on dit de ces poissons-«ptueux» qu’ils ont une haute image d’eux-mêmes. Car n’ayant pas de mémoire, ils vivent toujours malgré eux dans un présent «ptueux» qui les maintient entre deux eaux. Ce phénomène les rend souvent agaçants et indigestes.

Un pingouin c’est un ange qu’on a oublié un peu trop longtemps au frigo.

Le sentiment pingouin, c’est se sentir debout, seul, comme un oiseau avec des moufles.

Poussons nos investigations encore plus loin ;  interrogeons une fraîche immigrée turakienne, collègue bibliothécaire de son état et même encore plus : voisine de bureau.

-Bonjour Dam’Cécile. Quand as-tu découvert ce pays ? Raconte-nous …

C’est un peu contrainte et forcée que je suis allée voir en 2008 mon premier spectacle Turak «A NOTRE INSU» aux Subsistances à Lyon.
J’accompagnais une amie acquise à la cause turakienne et j’imaginais  assister à un spectacle de marionnettes comme celles de la série TV de mon enfance «thunderbirds» : des trucs en latex un peu beurk qui me dégoutaient quand j’étais petite. Mais quelle erreur ! Cette représentation a été un choc, un moment magique, une immersion dans un univers inconnu jusqu’alors et en même temps très familier. C’est bizarre à décrire…
Ensuite j’ai vu en 2009 au musée Gadagne  l’exposition «APPARTEMENT TEMOIN». J’y ai retrouvé ce terrain familier et surprenant découvert un an plus tôt : un archipel singulier qui vous fait flotter, je ne sais trop comment, dans une dimension à part, fascinante, un peu effrayante où il est si facile et agréable de se laisser porter.
L’apothéose, ce fut en avril  2022 lorsque j’ai vu le spectacle «LES 7 SŒURS de Turakie» au TNG de Lyon.
Là, j’ai eu les poils tout du long ! L’impression de passer dans une machine à laver du merveilleux, d’être essorée de sensations. J’avais envie de mettre souvent le spectacle sur « pause » pour profiter de ces moments magiques, ces trouvailles visuelles (le baby-foot géant qui descend du plafond), cette ingéniosité (le ballet des planches à repasser à têtes de cerfs qui devient une parade de berceaux), pour savourer les jeux de mots, les contrepèteries, les 1001 références qui s’allument dans la tête (Les trois sœurs de Tchekhov, Les sept samouraïs ….)

– Tu deviens follement lyrique, Cécile quand tu parles de cette expérience… et pleine de métaphores et d’allégories. On dirait que tu parles couramment turakien ? Tu as appris facilement la langue ?

En reparler, c’est y retourner. C’est évident et insaisissable, difficile à définir ce langage : c’est très fortement soutenu par la musique. J’avais envie de repartir voir les spectacles immédiatement après les avoir vus pour fouiller et fouiller encore, les étudier dans les moindres détails pour ressentir de nouveau  cette densité, cette richesse de sensations éprouvées. On en sort presque frustré, dans un mélange d’excitation et d’admiration.

Tu te sens bien dans ce pays, en harmonie avec les autochtones, prête à t’attacher au sort d’un personnage taillé dans une pomme de terre ?

Quand on est en Turakie, on y est bien. C’est un voyage intense, on est à fonds et dans l’instant. Après les spectacles, il flotte une douce euphorie : le public s’est reconnu, on a été bouleversé ensemble par la destinée des Barbies à têtes de robinet et c’est un enchantement. Au musée, on peut être subjugué par une œuvre et la regarder longuement pour plonger dans ses moindres détails. Chez Turak, on est embarqué dans le flux et la magie de l’instant. On adhère au pari du grain de folie. Et c’est beau !

Voilà ! FIN de l’article.
Il faut  vivre en Turakie un instant pour comprendre,  alors allez-y vite!!!

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Article sur l’influx : Turak à Gadagne

Article sur l’influx : Théâtre d’objets : l’obsolescence au programme !

Sites à  visiter

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Incertain Monsieur Tokbar (fichier Pdf avec nombreux extraits)

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