Spécialités russes
Dmitrij Kapitelman
lu, vu, entendu par AdM - le 28/01/2026
Dmitrij Kapitelman écrit sur la famille et l'impossibilité de se comprendre en ces temps de guerres anciennes et nouvelles.
Quand la guerre entre la Russie et l’Ukraine éclate la vie de l’auteur est bouleversée. Face à ce renversement, il se questionne sur son rapport à sa langue maternelle qu’est le russe, à son histoire, à sa famille. Il tente de se préparer à la violence qui gronde, violence qu’il voudrait garder loin de lui. Mais cette tentative est impossible quand cette dernière est adoubée par les siens.
Mon rapport à la langue de ma mère, ma langue-mère, ne m’a pas toujours placé sous pareille tutelle politique. Maman et moi nous avons connu des époques où les mots entre nous étaient des messagers fidèles et de confiance. Non les représentants opaques d’une quelconque appartenance ou d’une brouille définitive. Les porte-parole de l’innocence ou des crimes de guerre, et, en fin de compte, de la vie ou de la mort.
Fils d’une mère juive russe, élevée en Moldavie, ayant fait ses études à Kyiv et vivant en Allemagne, l’auteur se sent enfant de l’Europe de l’Est. Sentiment magnifié dans l’atmosphère de l’épicerie de ses parents. En effet, exilés à Leipzig, ilot de sureté, ses parents décident d’ouvrir une épicerie de spécialités russes. Vodka, poissons, pelmeni, matriochka, kvas… font le bonheur des Nachi, terme désignant tous les Européens de l’Est.
Mais ce sentiment d’appartenance s’émiette et se brise avec l’invasion russe en Ukraine. De fait, la mère, endoctrinée par la télévision russe, soutient Poutine et croit à un état ukrainien corrompu et nazifié. Face à la disparition de cette femme de l’indépendance ukrainienne, son fil se sent perdu, incompris et coupable. Ce lien avec sa mère ne semble pouvoir survivre qu’à travers cette langue maternelle, cette lange commune, le russe. Mais ce commun s’effrite, même son amour pour sa langue mère se teinte de culpabilité et de politique.
Dans la mesure du possible, je lis à mi-voix, afin d’entendre ma langue mère prononcée par mes soins. Pas par ma mère. Je porte ma langue en moi comme un crime. Je l’aime pourtant, malgré ma culpabilité
Pour tenter de ramener sa mère loin du fascisme et des mensonges, pour retrouver ce lien avec Kyiv, l’auteur décide de retourner en Ukraine. En pleine guerre, il va retrouver de vieux amis et essayer de rendre les choses moins opaques, plus concrètes.
Grâce à des chapitres courts alliant souvenirs, réflexions, habitudes, témoignages, l’auteur nous embarque dans la vie quotidienne de sa famille. Par une écriture douce-amère, parfois fantasmagorique, et profondément politique, il propose une réflexion passionnante sur la langue et sur l’impact des guerres dans notre rapport à elle. Il nous dit l’ambivalence qu’il peut ressentir vis-à-vis d’une langue qu’il aime profondément. Une langue qui renferme toute une culture, qui fait lien avec ses parents.
Auprès de maman, papa, mais aussi d’Ira, dans notre petit monde russe. A l’intérieur duquel nous sommes en sécurité et non plus des étrangers. Pourtant, quand je suis censé servir les Nachi, j’ai toujours peur que les mots en russe me manquent. […] Rien ne me fait jamais autant de peine que lorsque je bute sur les mots russes pour expliquer à maman et papa ce que je ressen.
Dans ce récit tendre, drôle et tragique, Dmitrij Kapitelman nous confronte à l’extrême droite, à la propagande, à la guerre. Il raconte les fissures qui se creusent au sein d’une famille, d’une communauté, d’un pays. Ce livre permet de mieux comprendre l’impossibilité à se comprendre.
Je me dis que l’atmosphère d’un pays ne se mesure réellement qu’au degré de politisation de ses bulletins météo.
C’est un très beau premier roman qui allie humour, nostalgie et intime. L’auteur nous met face à l’incompréhension que l’on peut ressentir face à la guerre, à la violence, à sa langue, à sa propre famille et à soi-même.
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