V’là le travail

- temps de lecture approximatif de 14 minutes 14 min - Modifié le 11/10/2019 par Département Civilisation

On n'a de cesse de rappeler la charmante étymologie du travail, du latin "tripalium"... L'instrument de torture ! Et c'est vrai, pour beaucoup, le travail est une souffrance ; il génère des pathologies largement médiatisées et étudiées.

Mais pour bien d’autres il est aussi devenu un privilège et le travail stable – incarné par le contrat à durée indéterminée – un Saint Graal. Que peut-on vraiment dire aujourd’hui des formes, des évolutions et des maux liés au monde du travail ?

Après que des penseurs comme Jeremy Rifkin ont prophétisé La Fin du travail dans les années 90, on met à présent davantage l’accent sur ses mutations profondes, sur la remise en cause des modèles traditionnels de l’emploi et des organisations.
La bibliothèque éphémère du premier trimestre 2015, présentée dans le hall du 2ème étage de la Part Dieu, vous propose de faire le point sur tous les aspects qui font et défont le monde du travail. Nous vous en livrons là une petite sélection, issue des collections des départements Civilisation, Sciences, Société.

Au boulot !

Les maux du travail

Le travail, c’est la santé ! Le proverbe a fait long feu… Tout du moins au regard de la masse d’essais, de documentaires, de films, de romans qui traitent de près ou de loin des pathologies qu’il provoque. On pense aux souffrances physiques bien sûr, mais on insiste très largement aujourd’hui sur les souffrances psychiques plus récemment reconnues par le droit et les pouvoirs publics.
Organisations pathogènes, délitement des collectifs de travail, surcharge permanente, personnalités nocives… La liste des causes de troubles musculo-squelettiques et autres risques psycho-sociaux serait-elle sans fin ?

Parmi ces risques pour la santé, certaines techniques managériales font tout particulièrement l’objet de critiques, parfois virulentes.

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Michel Feynie, Les maux du management : chronique anthropologique d’ une entreprise publique, Le Bord de l’eau, 2010

L’auteur, anthropologue et psychologue du travail, livre les résultats d’une enquête menée au sein d’une entreprise publique qui a décidé d’introduire des méthodes de management issues du privé. Infiltré, puis reconnu officiellement, il dénonce la théâtralité, voir le ridicule du management de restructuration. Parce qu’il conduit souvent à des décisions absurdes et déconnectées de la réalité, ce management vide de son sens le travail. L’auteur observe l‘attitude de cadres en souffrance, pris entre l’injonction d’appliquer ces méthodes et les tentatives pour s’y soustraire. A la demande de la hiérarchie, ils doivent endosser le rôle d’organisateur de spectacles, officiant avec un discours neutre, lénifiant, loin du vécu des salariés. Trente ans après les grandes restructurations qui ont secoué les entreprises publiques françaises, l’auteur dresse un bilan. Le manager se met moins en scène, le harcèlement est encadré par la loi, les salariés s’aguerrissent face à un management dévalorisant. Cependant, l’entreprise ne cède pas davantage de place au psychologue du travail encore perçu par les dirigeants comme un élément subversif.

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Danièle Linhart, Travailler sans les autres ?, Le Seuil, 2009

A l’issue d’enquêtes de terrain, la sociologue et directrice de recherches au CNRS met en évidence les rivalités de valeurs du travail. Ce décalage entre le travail comme il est vécu et comme il est mis en scène par un management moderne conduit parfois jusqu’au déni de la personne. Les critères de gestion du privé dans le secteur public mènent à une restructuration permanente, à la recomposition des métiers, voire à leur externalisation. Aussi les salariés n’ont-ils plus d’expériences professionnelles pour s’opposer à cette réorganisation, ce que l’auteur intitule la « déstabilisation subjective ».
Dans le cycle Questions de société, Danièle Linhart était intervenue le 9 juin à la Part-Dieu, la conférence est disponible en ligne
Vous pouvez aussi l’écouter dans l’émission Service Public sur France Inter : Le travail, est-ce bon pour la santé ?

Christophe Dejours, La Panne, Bayard, 2012

Cet entretien mené par Béatrice Bouniol retrace l’itinéraire intellectuel de Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, et remet en contexte ses différents travaux.
La souffrance au travail, la perte de sens qu’ont induites les nouvelles formes de management et de gestion des salariés ne sont pas une fatalité. Elles ne sont là que parce que d’une certaine manière les travailleurs consentent à cette organisation, à cette domination symbolique qui a détruit les solidarités. Ce système est proche de la panne, d’où le titre.
Dans la réalisation de sa tâche, le travailleur met en œuvre une intelligence du métier qui s’affranchit des ordres et des procédures prescrits et le conduit à coopérer avec ses collègues. La non-reconnaissance de ce « travail vivant » donne lieu à la mise en place de stratégies de défense qu’on appelle à tort résistance au changement. L’auteur préconise de revenir à la matérialité du travail, à la délibération et la coopération, car se découvrir plus intelligent après avoir accompli une œuvre commune contribue au narcissisme et au développement de la culture et du lien social.

Dominique Lhuilier, Placardisés : des exclus dans l’ entreprise, Le Seuil, 2002

En livrant ces témoignages poignants de placardisés, l’auteur, professeur au Centre de Recherche sur le Travail du CNAM, jette un pavé dans la mare. Ce phénomène concerne les entreprises privées, publiques et les associations. ll invite à se questionner sur les raisons qui conduisent une entreprise à garder des salariés avec de faibles revenus alors que les licencier coûterait moins cher. L’auteur nous répond que sur le plan de la rationalité économique, le placard est une aberration mais que c’est aussi un moyen de contrôle social et de reproduction de l’ordre établi. Les raisons qui conduisent au placard sont multiples : âge, maladie, changement politique, changement de management. Le placard est un observatoire, il transforme le regard porté sur l’entreprise, sur soi, sur les jeux de pouvoir…C’est également un risque psychosocial majeur dont l’image de l’entreprise ne sort par ailleurs pas indemne.

Psychologues, sociologues, médecins du travail, conseillers en prévention, etc. sont autant de professionnels qui s’efforcent de mettre des mots sur les maux du travail. Leur expertise vient compléter et souvent renforcer les témoignages édifiants des salariés eux-mêmes. De nombreux documentaires, dont certains ont fait date, relaient leurs paroles.


Jean-Michel Carré, J’ai très mal au travail : cet obscur objet de haine et de désir, Ed. Montparnasse, 2007

Ce documentaire nous propose en cinq films de ½ heure à 2 heures un panorama des nombreuses conditions de travail à l’heure des nouvelles méthodes de management et de ses conséquences : stress, harcèlement, violence, dépression, suicide. Le réalisateur nous montre au prix de quelles douleurs ou de quels bonheurs le salarié fabrique, résiste, crée, s’épanouit ou craque dans le monde d’aujourd’hui.

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Marie Pezé, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés : journal de la consultation « Souffrance et Travail » 1997-2008, Pearson, 2008

Marie Pezé nous retranscrit les souffrances confessées par ses interlocuteurs en butte au stress ou au harcèlement moral dans le cadre de leur travail. Elle dresse un constat terrible : les troubles liés au travail s’aggravent et se généralisent ; l’hyper-productivisme est devenu la norme de fonctionnement de toutes les entreprises, fragilisant l’ensemble des salariés. Les mêmes maux reviennent : surcharge mentale et physique, mort subite, hyperactivité, suicides…
Au-delà de ce constat, elle présente ses outils de diagnostic pour que chacun, victime potentielle ou proche de celle-ci (collègue, manager, responsable des ressources humaines, psychothérapeute, médecin) puisse identifier le danger et intervenir.
Marie Pezé est psychologue clinicienne, docteure en psychologie et a créé en 1997 à Nanterre la première consultation « Souffrance et Travail ». En 2007, elle a été nommée experte en psychopathologie du travail, auprès de la cour d’appel de Versailles.
Elle était intervenue lors d’une conférence sur le sujet à la bibliothèque de la Part-Dieu en avril 2013.

Mais le risque psycho-social qui est sur toutes les lèvres, la pathologie qui fait régulièrement la une des magazines de psychologie, c’est le burn-out. Même les philosophes s’emparent de ce sujet… Est-ce à dire qu’il est le mal du siècle ? Que recouvre exactement cette notion ?


Pascal Chabot, Global Burn-Out, PUF, 2013

Le burn-out comme mal du siècle et pathologie de civilisation, c’est bien ce à quoi nous invite à réfléchir Pascal Chabot. Il explore tous les sens du mot des premières apparitions du terme dans un roman de Graham Greene à la théorisation de la notion par le psychiatre Freudenberger, en passant par un parallèle avec l’acédie, ce burn-out du moine du Moyen-âge. Cette maladie serait la réaction à une société hautement technologique, qui privilégie le progrès utile (productivité, profit, capitalisation) au progrès subtil (accompagnement, don, humain) jusque dans le travail qui se vide de son sens et prive le travailleur tant de plaisir que de reconnaissance. L’auteur prône un pacte technique à élaborer, pour retrouver l’équilibre entre ces deux formes de progrès, un pacte qui permettrait d’adapter le travail à l’homme plutôt que l’inverse.

Jean-Emile Vanderheyden, Le Burn-out des quinquas, De Boeck, 2013

Le burn-out, de très nombreuses personnes en souffrent : femmes au foyer, cadres supérieurs, employés, médecins. Dans ce groupe, les quinquas, toutes professions confondues, forment une catégorie à part, surreprésentée.
Cet ouvrage très complet, pratique et accessible, rassemble l’expertise de nombreux spécialistes aux horizons variés. La première partie du livre explique les raisons physiologiques, environnementales et autres facteurs responsables du burn-out, en particulier les facteurs spécifiques aux personnes de cette tranche d’âge. La deuxième partie fait le tour des pathologies spécifiques à certaines professions. Concret, l’ouvrage propose à l’individu, à l’employeur et au soignant des conseils psychologiques et des pistes de réflexion pour prévenir l’apparition du burn-out.

Réinventer le travail

Les traumatismes et pathologies liés au travail ne seraient ils pas le résultat d’une survalorisation généralisée du travail ?
Les analyses de plusieurs enquêtes menées récemment en Europe (Réinventer le travail, Dominique Méda, Particia Vendramin, PUF, 2013) rendent compte de la très grande place qu’accordent les individus au travail dans leur vie, particulièrement en France.
Les attentes à son égard prennent un caractère vital tant le travail participe à la construction de l’être social : il permet de montrer à l’autre et à soi même qui on est, de contribuer à la société et de tisser du lien. On assiste ainsi à un paradoxe majeur de notre société qui oscille entre des attentes très élevées à l’égard du travail et le souhait de réduire sa place dans nos vies parce qu’il serait devenu insupportable voire impossible.
Aussi, les notions de qualité, de sens, d’utilité si présentes dans l’expression des attentes des individus à l’égard du travail pourraient constituer le fil d’Ariane de son ré-enchantement.

De nouvelles formes de travail ?

Yves Clot et Michel Gollac, Le Travail peut-il devenir supportable ?, Armand Colin, 2014

A rebours des pratiques actuelles qui enjoignent le salarié à s’adapter toujours plus aux conditions de travail, le psychologue Yves Clot défend, au travers d’une « clinique de l’activité », l’idée selon laquelle c’est le travail qu’il faut soigner prioritairement. Ce serait la condition sine qua non de la santé non seulement des individus mais aussi des organisations. Contre le « boulot ni fait ni à faire », il s’agit de réinstaurer du conflit positif sur les critères de qualité du travail, au sein même des collectifs professionnels. La contribution de Michel Gollac, sociologue, insiste sur les organisations à risque et propose, tout comme Yves Clot, une plus grande démocratie de l’entreprise, grâce à laquelle le travail pourrait devenir supportable !

De nombreuses pratiques professionnelles portent déjà en germe ce potentiel de transformation du travail. L’analyse des activités de création où accomplissement rime avec incertitude est à cet égard très éclairante.


Pierre-Michel Menger, Le travail créateur, Gallimard, 2009

Depuis 20 ans, l’auteur poursuit un travail de recherche autour de l’artiste. Les logiques de ce travail échappent largement aux catégories habituelles de la sociologie et de l’économie. Ainsi, le travail de l’artiste est modelé par l’incertitude. Dans le travail créateur, la formation n’est pas la clé du succès. Le marché, la concurrence, l’expérimentation, les consommateurs, la chance départagent les gagnants des perdants. Le travail du créateur se nourrit de celui des autres en y ajoutant sa vision personnelle. L’incertitude est également juridique : le statut de l’artiste est souvent précaire. Au fil de ce tour d’horizon, l’auteur nous livre les clefs d’un univers où travailler c’est s’accomplir, mais d’une façon incertaine. Peut-être le paradigme du travail de demain…

La révolution du travail ne passe-t-elle pas nécessairement par le rejet définitif du modèle consumériste, du progrès permanent guidé seulement par l’intérêt économique et que l’on nous impose ? Pour le sociologue Bernard Stiegler (Pour en Finir avec la mécroissance : quelques réflexions d’Ars industrialis) la solution se trouve dans le développement d’une « économie de la contribution » vertueuse, en gestation dans le modèle du logiciel libre, laquelle permettrait de réhabiliter le savoir, la connaissance, la créativité. C’est également un point de vue que reprend Michel Lallement dans L’âge du faire : Hacking, travail, anarchie, une contribution efficace à la crédibilisation du mouvement du « faire » comme alternative au travail salarié traditionnel.

Transformer le travail sans en perdre le sens nécessite également de l’envisager sous l’angle du partage et de la collaboration. Cette nouvelle économie collaborative vient de fait heurter profondément le modèle classique de l’entreprise et oblige à repenser ses modes de gestion : libération des temps de travail, transformation du dialogue social, nouveaux statuts adaptés aux pratiques collectives de travail…

Se réapproprier son corps ?

Corps productif, corps assujetti, corps meurtri : il est la caisse de résonnance des maux du travail. Cet impact du travail sur les corps évolue-t-il avec les innovations technologiques et le changement des mentalités ?


Thierry Pillon, Le corps à l’ouvrage, Stock, 2012

L’analyse de Thierry Pillon part des témoignages, des récits de vie, des autobiographies d’ouvriers qui mettent en avant la relation intime entre le corps et le travail. A partir de ce matériau, il liste des ressentis qu’il classe en six grands thèmes : l’environnement, les gestes, les regards, l’intimité, les usures, les rêves. Au-delà de la simple description, il cherche à savoir si les constats qu’il peut faire sur cette relation travail-corps de la fin du XIXème ou dans les années 1930 sont encore valables dans les années 1990 et 2000.

Laurence Roux-Fouillet, La sophrologie au travail : et autres techniques pour rester zen, Le Passeur, 2013

En s’appuyant sur dix années de suivi et d’accompagnement de personnes stressées, ce livre propose un éventail d’outils efficaces, positifs et réalistes aux salariés désireux de trouver des solutions individuelles pour faire face aux contraintes subies au travail qu’ils rencontrent. La sophrologue a listé plus de 50 déclencheurs de stress susceptibles de survenir dans le contexte du travail, et propose de mettre en place une stratégie personnelle soutenue par des techniques de sophrologie largement éprouvées.

Changer de vie ?

Changer LE travail rime souvent avec changer DE travail, voire changer de vie. La linéarité du parcours professionnel n’est plus de mise. S’il est au centre des questions sur l’emploi et la formation, le changement est aussi une exigence sociale. Dans les mentalités contemporaines, il est un témoin du dynamisme et de l’esprit gagnant.
Et si ce n’était pas tout simplement une tentative pour répondre à la soif de découverte et d’épanouissement qui réside en chacun ? Vivre tout simplement, dans ou en dehors du travail.

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Catherine Negroni, Reconversion professionnelle volontaire, Armand Colin, 2007

La reconversion professionnelle initiée par le seul individu prend une place grandissante dans le monde du travail. Pour saisir ces changements, Catherine Negroni a rencontré des personnes à différents moments de leur démarche de reconversion. Éclairant la logique de ces trajectoires et la manière dont elles rencontrent l’exigence sociale de « changement », cette recherche permet de comprendre toutes les formes de bifurcations.

Pour finir : la mort du travail ?


Vivre de son travail, vivre pour son travail… On vous le disait, le travail c’est la santé ! Mais il peut tout aussi bien conduire à une mort inéluctable. Ainsi, travailler et chercher en sciences n’immunise pas contre cette tragédie. C’est là le propos du livre de Pierre Zweiacker, Morts pour la science : relater les tribulations, les tracas et pour finir l’issue fatale d’un certain nombre de chercheurs en mathématiques, statistiques, astronomie, physique, sciences de la vie. Des chercheurs qui furent confrontés à l’incompréhension de la société de leur temps, la jalousie de leurs confrères, l’autoritarisme de l’Etat ou les caprices de la nature. A lire avant de mourir idiot !

Alors, devant ces maux et ces risques professionnels, certains intellectuels et citoyens en arrivent à proposer la mise à mort du travail tel qu’il est pensé dans l’économie capitaliste. Il n’est qu’à voir les thèses de Baptiste Mylondo (Pour un revenu sans condition, Utopia, 2010) qui déboulonne le système du salariat avec sa proposition d’un droit au revenu inconditionnel, à une allocation de base pour tous.
Vous pouvez l’écouter débattre de ce sujet dans l’émission Du Grain à moudre sur France Culture.


De même, l’enquête de la journaliste Camille Dorival, Le Travail, non merci ! met au jour des parcours « obliques » de citoyens qui, refusant les nouvelles normes de l’emploi, choisissent de renoncer au monde du travail.
Bien sûr, ces positions ont leur contrepartie, mais surtout, ce choix du non-travail indique en creux ce que devrait être et pourrait être le travail. Même « sans activité », on se figure un idéal du travail !

Pour aller plus loin, une sélection d’articles à partir de la base Cairn.

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