Philosopher avec les enfants, un enjeu pour demain ?

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - par Médiathèque de Vaise

Philosopher avec les enfants c’est possible ? Oui ! A condition, sans doute, de prendre un peu de recul et de reconsidérer ce que « philosopher » signifie concrètement. Synthèse et pistes de réflexion sur le sujet

Questions
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Depuis la fin des années 90 la philo a fait son apparition à la maternelle et à l’école élémentaire sous forme « d’ateliers philo », mais sans être au programme.

Cette pratique innovante a même été encouragée par l’UNESCO en 2015 par la création d’une Chaire UNESCO “La pratique de la philosophie avec les enfants : une base pour le dialogue interculturel et la transformation sociale“.

Aujourd’hui un nombre sans cesse croissant d’enseignants d’école et de collège animent dans leurs classes des « discussions philosophiques », et ce mouvement essaime depuis peu en dehors de l’institution : on voit se développer des ateliers de discussion philosophique pour les jeunes dans des MJC, mais aussi des bibliothèques !

Pourquoi un tel engouement ? Au-delà d’un effet de mode, « faire philosopher les enfants » comporte de réels enjeux pédagogiques et sociétaux.

Si l’intérêt pédagogique de la philosophie pour les enfants peut apparaître clair (puisque l’enfant étant incité à exprimer ses idées,  renforce, non seulement sa capacité de raisonnement logique, mais aussi sa confiance en lui et ses capacités d’expression orales), certains pédagogues y voient aussi un véritable enjeu politique et éthique : Matthew Lipman (1922-2010), philosophe et pédagogue américain, a été le  premier à avoir fondé des « ateliers de discussion à caractère philosophique », avec la conviction que seul le développement d’esprits libres peut garantir la santé des démocraties.

Plus près de nous, en France, pour Michel Tozzi,  chercheur en philosophie et sciences de l’éducation, ces ateliers ne sont ni plus ni moins qu’un modèle de « débat démocratique » pour les enfants.

Enfin du point de vue éthique,  il s’agit de considérer l’enfant qui formule une question philosophique comme un « interlocuteur valable » (Jacques Lévine) de l’adulte, un être en devenir qui contribuera à la société de demain :

Cependant, n’est-il pas paradoxal qu’une discipline jugée aussi difficile et abstraite que la philosophie puisse s’adresser aux enfants ? Alors, pourquoi, comment, faire philosopher les enfants ?

 

Philosopher avec les enfants ? : de quoi parle-t-on ?

Tout d’abord, il y a une différence entre l’enseignement traditionnel de la philosophie et sa « pratique ». Philosopher avec les enfants c’est surtout favoriser cette pratique de la philosophie, c’est-à-dire une activité de la pensée, une  démarche de réflexion propre à l’activité philosophique, qui, devant certaines questions, « permet de s‘interroger, argumenter, répondre aux objections. »

Pour les spécialistes, cette pratique se traduit par l’acquisition de «compétences», qu’ils définissent par : approfondir, problématiser et conceptualiser.

Et cela n’est pas inné, mais s’apprend au même titre que la musique, la danse, les maths ! L’objectif  est donc d’apprendre à penser, à réfléchir philosophiquement et l’adulte n’est pas en position/obligation de transmettre un savoir établi.

En second lieu (que ce soit en classe ou dans un cadre non institutionnel), la pratique philosophique c’est aussi recourir à une « activité de groupe » où les enfants vont, avec l’accompagnement de l’adulte, dialoguer ensemble pour approfondir une question.

En effet,  si  « philosopher en famille » est aussi une autre façon de considérer la parole de l’enfant à sa juste valeur, c’est surtout lors d’ateliers de groupe que la discussion philosophique devient un véritable processus de socialisation et trouve donc toute sa valeur.

 

La philosophie permet aux enfants de co-construire leur réflexion en établissant un autre rapport au savoir.

Pour la philosophie, le savoir ne s’énonce pas d’une seule façon, ce qui est recherché ce n’est pas « la bonne réponse » susceptible d’évaluation.

La philosophie introduit en effet un rapport exigeant au savoir : de quoi parle- t-on ? Est-ce que ce que l’on dit est vrai ? Est-ce que les autres pensent comme moi ? A l’illusion de savoir, philosopher est une démarche d’investigation  qui permet de se confronter à l’autre, et à accepter une « mise en commun » dans la discussion.

Dans ce contexte, l’enfant ne dépend plus du savoir de l’adulte. Dans un atelier philo (et surtout dans une DVDP), l’enseignant ne dit ce qu’il pense. Cette attitude du « maître ignorant »  favorise chez l’enfant une authentique attitude de recherche, puisqu’il n’est plus dans le « désir » de donner la bonne réponse attendue par l’adulte.

https://philoenfant.org/2015/12/13/qui-a-peur-de-la-philosophie-pour-enfants/

 

Quelles questions peut-on aborder avec les enfants dans un atelier philo ?

Tout est possible ! On peut aborder une question classiquement philosophique (le beau, l’existence, la politique, l’art, Dieu…), mais aussi toute question apparemment non philosophique qui peut être traitée philosophiquement : ce qui compte, c’est moins la nature des questions que la manière de les aborder.

Une réserve cependant, car une bonne question philosophique doit retenir certains critères :

  • Elle doit être universelle et intéresser tout le monde
  • Elle doit susciter une réflexion plus qu’une connaissance
  • Elle doit pouvoir se discuter avec les autres car elle n’implique pas de réponse certaine et unique

Bien sûr, l’adulte doit adapter son langage, son dispositif, aux « différents publics » : par l’âge (enfants adolescents), scolaires ou non scolaires, de niveaux différents,…

 

A partir de quel âge un enfant peut-il apprendre à philosopher ?

Philosopher avec des enfants dès trois ou quatre ans, c’est possible ! Pourquoi ? Simplement parce qu’un tout petit de maternelle est déjà capable de se poser des questions existentielles.

« Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et, dès l’âge de trois ans, face à l’étonnement devant le monde, les enfants se posent des questions insolubles et éternelles sur la vie, la mort, les relations humaines, la morale, la politique…. [l’enfant] serait par excellence celui qui, selon l’expression de Gilles Deleuze, fait « l’idiot » et pose la question du pourquoi et de l’essence des choses en toute naïveté et intensité », nous confie Edwige Chirouter .

Certains peuvent rétorquer qu’un jeune enfant est incapable de raisonnement philosophique car il est incapable de manipuler les concepts, ce à quoi Jacques-Pascal Bryf, professeur de philosophie à l’IUFM de Lyon nous répond dans son article publié dans la revue Diotime :

« […] on peut répondre, avec J. Bruner, que la conceptualisation, même philosophique, est un processus qui n’a pas de commencement assignable. Dès que l’enfant est capable d’employer des expressions comme « on n’a pas le droit », « c’est pas juste », « il ne faut pas mentir », il est dans l’élément du « concept », encore balbutiant certes, peu dégrossi, mais qui s’enrichira par le travail éducatif. », (Diotime, n°27 (10/2005)

 

A lire : Les ateliers de discussion à visée philosophique en maternelle

Et sur la revue psychologie : Y’at-il un âge pour philosopher ?

 

Les différentes approches pour philosopher avec les enfants.

S’il n’est pas indispensable d’être prof. de philo pour mettre en place un atelier avec un groupe d’enfants,  il est toutefois nécessaire de se former et de mettre en place une didactique particulière. Il existe en existe plusieurs :

La méthode de Matthew Lipman

Précurseur dans le domaine, Lipman lance au début des années 70 la « philosophie pour enfants » : les enfants sont conviés à réfléchir sur les questions philosophiques à partir de petits romans qui développent des situations dans lesquelles ils retrouvent des héros de leur âge. Lipman s’appuie sur la notion de « communauté d’enquête et de réflexion », celle qui est constituée par les enfants d’une classe qui pensent.

Pour aller plus loin sur la Méthode Lipman, vous pouvez lire cet article d’Oscar Brenifier.

 

Atelier de groupe Lalanne

La méthode d’Anne Lalanne, aussi appelée « atelier de groupe » est plus directive et accorde un rôle important à l’adulte. Celui-ci organise le débat et garantit le respect de ses règles. Il pose des questions, répartit la parole et fait progresser la réflexion en reformulant les idées.

Pour aller plus loin : http://philohorsclasse.free.fr/spip.php?article27*

 

Atelier philo Lévine – Agsas (Association des Groupes de Soutien Au Soutien)

La méthode élaborée par Jacques Lévine et le groupe Agsas,  s’appuie sur la psychanalyse et le protocole « Je est un autre ». Durant un atelier de 10 minutes, la discussion est introduite par une question ou un mot. L’adulte n’intervient pas.

Informations précises : sur le Site Historique des Ateliers-Philosophie-Agras-LEVINE de 1997 à 2004, et, depuis 2005, une actualisation ici.

 

Dispositif Delsol

Alain Delsol préconise de scinder le groupe d’enfants en deux : un groupe d’intervenants et un groupe d’observateurs. Des enfants interviennent, tandis que d’autres observent leur comportement et leur prise de parole. Les enfants peuvent avoir des responsabilités dans l’animation du débat (président, reformulateur, synthétiseur) ; l’adulte, quant à lui, canalise la parole des enfants.

A lire : Un dispositif à visée philosophique en maternelle

 

La méthode de l’intervenant

Une personne reconnue comme philosophe vient rencontrer une « communauté de recherche ». Le principe de fonctionnement est qu’autour d’un thème central, un débat collectif s’installe entre les élèves. Le « philosophe » est une sorte de médiateur qui peut intervenir ou être sollicité à tout moment.

A lire : http://pratiquesphilo.free.fr/contribu/contrib33.htm

 

La méthode de Michel Tozzi ou Discussion à Visée Démocratique et Philosophique (DVDP).

La dimension philosophique de l’atelier est ici reliée à une dimension démocratique : apprendre à philosopher, c’est apprendre à penser à plusieurs, dans un cadre très réglementé pour la prise parole, avec un travail sur l’écoute dans le respect de la différence.

A lire : http://www.philotozzi.com/

 

Philosopher en partant d’un livre, d’un conte ou d’un album (Une méthode qui devrait intéresser mes collègues bibliothécaires !)

C’est la méthode qu’utilise Edwige Chirouter. Après la lecture, on commence par échanger sur l’histoire qui vient d’être racontée, afin de vérifier que tous ont bien compris. Ensuite, on mène le débat sur une question précise : Qu’a fait le héros ? Quel personnage est le plus moral, le plus libre,…

Vous trouverez ici un extrait de vidéo pour illustrer la démarche.

A lire aussi : http://soissons2.ia02.ac-amiens.fr/soissons/IMG/pdf/L_atelier_philo_a_partir_de_la_litterature_de_jeunesse.pdf

 

Mais au-delà de la diversité de ces méthodes, il existe une règle d’or pour mettre en place un atelier philo avec les enfants : patience et écoute bienveillante !

Cylvi Aupin en a pris conscience quand elle s’est attelée au projet de réaliser un documentaire sur un atelier de philosophie dans une classe de maternelle en région parisienne, Ce n’est qu’un début  

 

Pour aller plus loin :

Des ressources pratiques

  • Le blog d’Edwige Chirouter : Il propose régulièrement des ouvrages, et donne accès à sa thèse qui met en lien la démarche philosophique avec les enfants et le support narratif: « A quoi pense la littérature de jeunesse » (décembre 2008)
  • Philosophie par tous : Un protocole souple et général est proposé sur le site pour mettre en place un atelier philo.
  • pratiques-philosophiques.net : une centaine de documents intéressants sur les nouvelles pratiques à visée philosophique à l’école en France
  • Atelier philo d’Yvan Raymond. Ce site propose des outils pour la mise en place d’atelier philo en école avec la méthode Jacques Lévine

Des ressources théoriques

Ecrit en collaboration avec des enseignants praticiens et des participants de « Café-philo », cet ouvrage a pour ambition d’aider tous ceux qui souhaiteraient commencer des activités philosophiques avec des enfants. (Vous pouvez emprunter cet ouvrage à la bibliothèque municipale de Lyon)

 

Vous pouvez bien sûr trouver à la bibliothèque municipale de Lyon des ouvrages sur les thèmes suivants :

 

Et pour finir, en cadeau, cette citation à méditer !

« La plupart des gens s’imaginent que la philosophie consiste à discuter du haut d’une chaire et à faire des cours sur des textes. Mais ce qui échappe totalement à ces gens-là, c’est la philosophie ininterrompue que l’on voit s’exercer chaque jour d’une manière parfaitement égale à elle-même [. .. ] Socrate ne faisait pas disposer des gradins pour les auditeurs, il ne s’asseyait pas sur une chaire professorale,· il n’avait pas d’horaire pour discuter ou se promener avec ses disciples. Mais c’est en plaisantant parfois avec ceux-ci ou en buvant ou en allant à la guerre ou à l’Agora avec eux, et finalement en allant en prison et en buvant le poison, qu’il a philosophé. Il fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, dans tout ce qui nous arrive et dans tout ce que nous faisons, la vie quotidienne donne la possibilité de philosopher. »

Plutarque, Si la politique est l’affaire des vieillards, 26, 796d (cité par Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, p. 69)

 

 

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