Rock lyonnais

90’s à Lyon : les années soniques [1/2]

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 08/04/2020 par Alfons Col

Si le rock lyonnais a connu une certaine gloire au tournant des années 1970-80, il subit les années suivantes une traversée du désert. Frilosité des majors, manque de repères musicaux et difficile installation d'une scène alternative et indépendante en opposition au rock mondial devenu un immense business, ce constat se retrouve un peu partout en France. L'underground lyonnais se remet petit à petit en place à la fin des années 1980.

Pour faire suite à notre article 10 bombes punk made in Lyon (1978-1988) nous poursuivons notre inventaire dans les années 1990 où passer le mur du son n’a jamais été aussi d’actualité. Entre rock alternatif, punk, garage rock et hardcore, voici dix nouvelles bombes de la scène lyonnaise.

 

Keupons et rock alternatif

A la fin des années 1980 c’est l’apogée du rock alternatif en France. Issu du punk, ce mouvement s’élargit musicalement en s’inspirant de la chanson réaliste, des musiques afro-américaines ou des musiques du monde. Autour de labels comme Bondage, Boucherie productions, Gougnaf ou Division Nada, cette scène garde les fondements DIY (auto-distribution, auto édition (fanzines, affiches)….

Derrière les têtes d’affiche nationales (Bérurier noir, Garçons Bouchers, Mano Negra…) s’articule toute une scène à travers le pays dont Lyon n’est pas exempte. Dans cette mouvance hétéroclite on trouve à Lyon du ska punk, comme les Crazy skankers (groupe de Sir Jean de Mei Tei shô), du punk-soul des Greta Sevices ou encore du punk à la sauce mexicaine pour les Viennois de Los Mescaleros .

Côté structures ça s’organise enfin. L’interminable problème des salles lyonnaises voit peut être enfin le bout du tunnel. L’ouverture à Vénissieux du Truck (1988-1990) puis du Glob (1988-1996) redonne espoir aux jeunes groupes lyonnais de se faire connaître.

Mais c’est l’ouverture du Transbordeur le 20 janvier 1989 qui va réellement booster les choses. Avec ces deux salles (1800 et 600 places pour le Club Transbo) non seulement Lyon peut se permettre de faire venir des grandes vedettes internationales mais aussi soutenir décemment ses groupes locaux.

Un studio ouvert en mars 1984 par GG Millet (bassiste des Snappin’ boys) et encore actif aujourd’hui, devient le QG de tout le rock indé de la région.

 

Crabs ! : Crabs ! (1987)

Formé par Jean-Pierre Payrat (chant), Bruno Biedermann (guitare), Yvan Ducreux (batteur), Veronique Tallois (contrebasse), François Hostal (basse)

Mélange détonnant de punk, de rockabilly et de beaucoup d’autodérision, c’est quand même Boucherie productions (label des Garçons Bouchers) qui sort l’unique album des Crabs ! Le groupe ne durera pas longtemps et malgré un passage au Printemps de Bourges, il se sépare.

L’album a été réédité cette année avec un livret de 16 pages (d’interviews et photos) par Euthanasie records qui fait un gros travail d’ethnomusicologie en rééditant les perles du punk français.

 

 

Sale Defaite : L’essence même du mal / Freak out (1992)

A la fin des Crabs le batteur Yvan rejoint le groupe Sale Défaite avec Brelon (guitare/ chant) et Caracas (basse chant) et chose rare aux machines Franck Dumarski (alias Spagg futur Peuple de l’herbe). Le groupe revendique une musique gore-core mêlant passion pour le cinéma gore et musique core. Bien que constamment sur les routes avec plusieurs tournées en Allemagne, en Suisse et en Italie ils n’ont enregistré (mis à part une k7 demo en 1989) qu’un seul disque. C’est le label italien La Bande à Bonnot qui édita ces deux titres sur ce split single partagé avec les célèbres Thugs.

 

Sourire Kabyle : Grunge eater (Combat rock, 1995)

 

Grunge eater est le deuxième album de Sourire Kabyle formé dix ans plus tôt. Bonito… y barato !! (1991) était sorti sur Division Nada, label de François Guillemot, fondateur des Bérurier Noir et Molodoï, ce qui leurs confère une solide réputation, consolidée par des tournées françaises et espagnoles.

Pour Grunge eater (mangeur de grunge) ils rejoignent l’équipe de Combat rock (Montigny les Metz), déjà en charge de plusieurs groupes internationaux. L’album compile des titres enregistrés au studio Grange par Yves Rotacher et des titres live au Caveau de Villefranche. Nous retrouvons ici l’esprit du punk de 1977, plus brut et engagé. Malgré des tournées incessantes et un 3ème album en 1996, le groupe se sépare. Le bassiste Domsk rejoint un autre groupe lyonnais Hors Service, coupable de deux albums de la même veine dans la décennie suivante.

 

On retrouve toute l’effervescence punk des 90’s lyonnaises dans la compilation Punk rock’n’gones

 

 

 

Les Partisans : les Partisans (1997)

 

C’est peut être la grande fierté du mouvement punk lyonnais. Les Partisans formés fin 1994, sont encore là aujourd’hui et ils ne lâchent rien. Après un album partagé avec les Américains de JackThe Lad leur premier album éponyme sort en mai 1997 sur le réputé label allemand « Teenage rebel records » et sera réédité à trois reprises. Inspiré par les rude-boys jamaïcains ou le mouvement mod, l’album a un ton résolument groovy, leur punk jovial étant mâtiné de ska et de soul-music sans pour autant oublier des textes conscients ou engagés (Planète Marx)

 

Après 3 albums et une dizaine de singles en plus de 25 ans de carrière, ils viennent de sortir un dernier 45 tours « Encore et toujours », titre révélateur !

 

 

Garageland

Le début des années 1990 comme partout en Europe connait un regain pour le rock garage des 60’s appelé « garage revival ». La réédition en CD des énormes catalogues de perles oubliées des années 60 telles que les compilations Nuggets donnent des idées à plus d’un.

 

Deadly Toys : Web of lies (1995)

Viennois d’origine , c’est sur les bancs de leur fac lyonnaise que Eric Lebrun et Olivier Michel concoctent un rock âpre mais mélodique très inspiré par la pop sixties, avec orgue et harmonica. Après deux singles très remarqués, ils se séparent en 1992 lors d’un concert d’adieu au Glob. Le chanteur Olivier continue le groupe, et arrive à stabiliser le line-up pour enregistrer leur premier album fin 1994. « Web of lies » sort sur le label chambérien Larsen records, référence hexagonale en la matière et est enregistré au Studio 8PM à la Croix Rousse. Les influences sixties s’estompent pour laisser place à un power-pop très efficace et plus actuel.

 

Un deuxième album, aux accents plus pop, verra le jour en 1997. Mais lachés par Larsen recordz, ils décident de sortir l’opus eux-mêmes et Oddball sera la première référence du label lyonnais Sideline.

 

Universal Vagrants : Universal Vagrants (1993)

 Au sortir des Crabs, le guitariste Bruno Biedermann a ouvert la boutique Dangerhouse en 1989. Haut lieu du rock à guitares, le disquaire est devenu une référence nationale et reste l’un des plus anciens disquaire lyonnais qui a vu passer plusieurs générations de rockeurs.

Parallèlement il monte un nouveau groupe avec d’anciens Ramblers (groupe garage-rock d’Orange). Nous sommes en 1991 et les Universal Vagrants s’apprêtent a enregistré leur unique album toujours chez le fidèle G.G. « Goldfinger » Millet. Le groupe exécute avec maestra un mélange de punk et de multiples influences dues à leur grande culture rock. Ils jouent bien et connaissent leurs classiques avec des reprises de groupes méconnus en France : les anglais de The Gothfathers, Montrose ou encore du New York Dolls David Johansen. S’amuser tout en étant didactique. Sorti sur Larsen recordz l’album va rapidement être réédité sur le label américain Get hip recordings. De quoi s’attendre un succès international. Même si il reste un des piliers du Garage-rock français, le succès ne viendra malheureusement pas. Après trois singles le groupe jette l’éponge.

 

Hardcore une scène lyonnaise reconnue ?

En 1988 Gougnaf Mouvement (les Rats, Parabellum, Shériff…) s’installe à Lyon, rue Burdeau. Le label de Rico Maldoror fondé à Juvisy en 1984 et passé par Angers, vient finir sa course à Lyon. Pendant deux ans le label continue son activité en sortant notamment les premiers disques de Parkinson Square. Il monte aussi un disquaire, Gougnafland dans lequel toute la scène hardcore naissante vient s’abreuver d’imports, de fanzines et de rencontres.

D’autres initiatives privées permettent d’installer doucement Lyon sur la carte du hardcore hexagonal.

Silly Hornets est une association de passionnés de hardcore et consort qui a pour but de faire passer tous les groupes américains encore inconnus à Lyon et par la même occasion de placer les groupes lyonnais du genre en première partie. L’asso se créé en 1989 mais c’est la venue de Nomeansno en mai 1990 qui va accélérer les choses. Soutenue par une pléiade de bénévoles les efforts sont surtout l’apanage de Maïe, ex-Gougnaf et manageuse de Condense. Avec une émission de radio, un fanzine et beaucoup de travail Silly Hornets fera venir sur nos terres Nomeansno, Samiam, Fugazi ou Mudhoney et d’autres bien moins connus. L’aventure se termine en 1996 au moment même où ouvre une nouvelle salle mythique à Villeurbanne.

 

La période Pez Ner (1996-2002) fut une parenthèse enchantée où se côtoyaient toutes les franges de l’underground lyonnais. Créé Cours Tolstoï à Villeurbanne par Christophe Dodard (tenancier du disquaire de Central Service) et Marie Claire Cordat (plasticienne) , ils ont proposé  aux oreilles des jeunes lyonnais toutes les musiques les plus extrêmes et subversives : hardcore, noise, indus, metal, musiques improvisées et expérimentales avec quelques 150 concerts par an mais aussi plasticiens, performeurs et expositions…Tout l’underground était là et il y avait toujours une bonne raison d’aller au Pez Ner.

 

Toutes ces énergies nouvelles vont profiter à la scène hardcore émergente.

Parkinson square : Square up (1989)

C’est à la suite d’une rencontre rue Mercière entre deux musiciens déjà expérimentés : le guitariste Gilles Laval (ex-Lust sacrifice) et le batteur Hugo Maimone (ex-Tales) que se forme Parkinson square qui deviendra l’une des gloires du hardcore hexagonal. Les deux compères sont sur la même longueur d’ondes et vénèrent les mêmes groupes de hardcore américains. Très vite ils trouvent un bassiste, Akis Abrazis et un chanteur Laurent Frick, rencontré aussi à l’époque dans Lust Sacrifice.

Tout va très vite puisque à l’issue de la fête de la musique 1988, ils rencontrent Rico Maldoror de Gougnaf qui sort leur premier EP « Whorehouse Muzak » à la fin de la même année. Les trois titres sont enregistrés sur les pentes de la Croix -Rousse au studio 8PM.

Le disque est bien accueilli à sa sortie…aux Etats-Unis (!), parce qu’en France le hardcore on n’en parlera que dix ans plus tard. Un bref article encourageant dans Maximum rock’n’roll , LE fanzine californien de référence et des concerts bien remplis en France donne à Gougnaf l’envie de continuer l’aventure. Le premier album est enregistré dans la foulée, en mars 1989 à Montpellier sous la houlette de Christophe Sourice (Thugs).

Square up ! sort chez Gougnaf qui est en train de couler. C’est donc Bondage qui récupère l’affaire et le ressort 3  mois plus tard avec une nouvelle pochette et en format CD. Ce coup ci c’est la couv’ de Maximum Rockn’roll !

Square up! est l’archétype du travail bien fait, la technicité des musiciens est irréprochable, la production est impeccable. Les Lyonnais sont réputés aussi rapides et efficaces que les combos californiens. Plus encore si on peut retrouver sur certains titres la filiation directe avec la première vague américaine (Dead Kennedys, Black Flag) d’autres titres révèlent une appropriation totale du genre et une pâte personnelle qui les font passer déjà dans le post-hardcore. Et c’est peut être ça le problème. Ils étaient certainement trop en avance. Avec deux autres albums Back to front (1991) et Shaking palsy (1995) ils deviendront les fers de lance du hardcore français…10 ans plus tard !

 

Garlic Frog Diet : 12 killer disco tunes (1995)

Ayant quitté Parkinson Square en 1990, le batteur Hugo Maimone rempile très vite en formant un trio de choc avec l’ancien bassiste de l’Enfance éternelle. L’arrivée du Montpeliériain Thierry Holweck donne au groupe un équilibre total et une impression d’invincibilité.

Leur devise : le fun avant tout, pas de plans compliqués, des mélodies accrocheuses sur une rock décomplexé et carré.

Ils auront les faveurs de la presse française qui depuis le succès de Nirvana s’attache à valoriser une scène française bien loin du ridicule.

Faut dire qu’en dix ans de carrière avec quatre albums, deux EP et cinq splits (dont un avec les Américains de Samiam) et des dizaines de concerts un peu partout en France, ils sont peu de groupes en France à revendiquer un tel bilan. Nous avions déjà fait une critique de 12 killer disco tunes.

 

Leur dernier album A decade of dumbitude, sorti 10 ans après leur séparation compile des inédits, des titres live et des singles rares.

Toute leur discographie est à prix libre sur leur bandcamp.

 

Straight Royeur : Fear of a female planet (1992)

Straight Royeur c’est le groupe de Virginie Despentes et Cara Zina pendant leur séjour lyonnais. Descendue à Lyon pour faire des études de cinéma, la future écrivaine traînera quelques années dans les squats de la Croix-Rousse (d’où son pseudonyme) et sera même un temps disquaire à Gougnafland. Avec Gilles Garagos ancien guitariste de Haine Brigade elles forment ce groupe de rap-core, mélange de rap de hardcore et de riot grrrl, unique à notre connaissance dans la région. Il n’est sorti à l’époque qu’une K7, aujourd’hui introuvable . En 2018 la réédition bien venue du label Dangerhouse Skylab nous permet d’apprécier 13 titres ressortis des tiroirs.

 

Plus de titres en écoute sur leur soundcloud.

 

Coche Bomba : 5 years of trash guerilla (1995-1997)

Cette compilation rend bien compte du radicalisme du groupe avec 53 titres (d’une minute en moyenne) exécutés à une vitesse supersonique . Ces stakhanovistes du hardcore en auraient écrit plus du double. Proche de la mouvance autonome, le groupe écrit des textes sans ambiguïté : anarchisme, anti-capitalisme et mondialisme sont leur trinité. Plusieurs musiciens se relayeront autour du noyau dur des deux chanteurs Ivan Brun (aussi illustrateur) et Jean-Pierre Davila. Grâce à leurs paroles en différentes langues (espagnol, français, anglais) et à des tournées dantesques, ils sont connus aussi bien au Japon qu’en Amérique latine.

Après une parenthèse sous le nom de Karuma Bakudan (1998-2000) le groupe continue dans la décennie suivante.

Pour aller plus loin :

Je suis souterrain : la scène lyonnaise en nage, en rage et en images 1980-2020

Scènes de rock en France

Les Crabs en tournée (vidéo de Sophie Tallois)

*Le deuxième volet sera consacré à la scène Noise-rock (et il y a de quoi faire)

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