Gilets jaunes : de l’histoire ancienne ?

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 18/01/2019 par Département civilisation

Après la sidération qui a saisi la sphère médiatique aux premiers jours de la mobilisation des Gilets jaunes, en novembre dernier, a suivi le temps des « analyses ». Pas toujours bien étayées, celles-ci se sont en revanche souvent appuyées sur des comparaisons entre le mouvement actuel et des révoltes du passé : jacqueries, sans-culotte, communards, poujadistes… les précédents de l’Histoire sont convoqués pour essayer d’éclairer le mouvement des gilets jaunes. L’influx fait le point sur quelques-uns de ces épisodes historiques.

Gaston Fébus et Jean de Grailly chargent les Jacques et les Parisiens qui tentent de prendre la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du Dauphin. (9 juin 1358).
Gaston Fébus et Jean de Grailly chargent les Jacques et les Parisiens qui tentent de prendre la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du Dauphin. (9 juin 1358).

Au Moyen-Age, les révoltes paysannes

L’une des premières comparaisons historiques a porté sur les jacqueries médiévales. Révoltes populaires, elles sont nommées ainsi du nom (erroné) d’un des chefs de file de la révolte de 1358 : Jacques Bonhomme – en réalité Guillaume Carle. L’usage de ce terme était déjà ouvertement dépréciatif chez les commentateurs de l’époque.

illustration de la Jacquerie (XVe siècle)

illustration de la Jacquerie (XVe siècle)

On a tendance à considérer que les Jacqueries, et notamment la Grande Jacquerie de 1358, furent le résultat de la misère paysanne et de la pression fiscale qui s’exerçait sur les couches populaires ; ce qui conforte le parallèle avec le mouvement actuel. En réalité, il faut être plus nuancé quant aux causes de ces révoltes : « les historiens sont de moins en moins convaincus du lien direct qui existerait entre misère et révolte. L’exemple le plus net est celui de la Jacquerie de 1358 où les acteurs sont des paysans cossus des terres riches du Bassin parisiens ou des gens de métier recrutés dans des villes » (Dictionnaire du Moyen Age, dirigé par C. Gauvard, A. de Libera, M. Zink, aux PUF).

De même, la dénomination de « révoltes paysannes » ne semble pas aller totalement de soi. Dans Les Révoltes paysannes en Europe XIVe-XVIIe siècle, Hugues Neveux rappelle que « pour reconnaître une révolte comme “populaire” (ou “paysanne”), il ne suffit pas de déterminer si elle est dominée par le peuple (ou par les “paysans”), il est également nécessaire de savoir ce que l’on entend par “peuple” ou par “paysans” ».

 

extrait de l’article du Monde du 11-12-2018 intitulé « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes »

C’est en partie le même problème qui se pose aux observateurs de la crise des Gilets jaunes. Qui sont-ils ? L‘enquête pionnière réalisée par des chercheurs sur le mouvement, initiée immédiatement après les premières manifestations, est bien en peine de dresser un « portrait type du manifestant puisqu’une des caractéristiques du mouvement est sa diversité ».

Enfin, derrière l’expression « révoltes paysannes » se cachent d’innombrables mouvements de formes et d’origines géographiques diverses. D’autres actions populaires, au-delà des célèbres jacqueries, pourraient faire l’objet d’une comparaison avec les gilets jaunes. C’est ainsi le cas de la révolte des Tuchins au XIVe siècle. Il s’agit de paysans auvergnats et languedociens qui prirent les armes pour assurer leur sécurité et contester les prélèvements seigneuriaux et royaux. L’excellent site actuelmoyenage.fr décrit de façon très claire cet épisode historique méconnu.

 

Sans-culottes mais avec gilets jaunes

La comparaison est sans doute plus convenue. Bien souvent, les mouvements populaires ou les luttes sociales se sont référés ou ont été associés à ce mouvement fondateur, quasi mythique. Ainsi, en mai 68, l’étudiant situationniste René Riésel fonde le groupuscule des Enragés, « hommage aux plus radicaux des sans-culotte ». Sur les murs de la rue d’Ulm on pouvait par ailleurs lire à la même époque : « Déculottez vos phrases pour être à la hauteur des Sans-culottes » !

Sans-culottes en armes, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, 1793-1794, musée Carnavalet.

Plus récemment, en 2000, les essayistes Jean-Christophe Brochier et Hervé Delouche publient Les Nouveaux sans-culottes chez Grasset. Ils y analysent sous cette bannière l’émergence des nouveaux mouvements de la gauche radicale.

C’est d’ailleurs sur la coloration politique des mouvements qu’achoppe d’emblée la comparaison entre gilets jaunes et sans-culottes. On ne peut pas affirmer que les gilets jaunes sont pleinement de gauche, contrairement aux sans-culottes qui portaient dans l’ensemble des aspirations dont une certaine gauche est l’héritière. Dans son classique Les sans-culottes parisiens de l’An II, l’historien Albert Soboul insiste notamment sur leurs revendications de démocratie directe, de souveraineté populaire, de révocabilité des élus…

Alors, au-delà de la métonymie vestimentaire qui les désigne l’une et l’autre, quels liens unissent véritablement ces révoltes ?

Dans un entretien accordé à Médiapart en décembre 2018, l’historienne Sophie Wahnich, spécialiste de la période révolutionnaire, fait le point. « La scénographie qui se déploie [celle des gilets jaunes] ressemble sans doute davantage aux séditions décrites par Machiavel dans les Discorsi qu’aux émeutes révolutionnaires, dont le projet politique, même immanent, est sans doute plus clarifié […]. Cela dit, la structure sociologique des mobilisations actuelles est très intéressante car elle correspond à celle des sans-culottes, en plus féminin. On a affaire, aujourd’hui comme hier, à […] des pères de famille, avec un travail, qui ne veulent pas que les générations suivantes vivent plus mal qu’eux. C’était en tant que tels, en tant qu’ils avaient fondé une famille et qu’ils voulaient une vie bonne que les sans-culottes faisaient la révolution ».

 

Poujadistes, les Gilets Jaunes ?

C’est Emmanuel Macron lui-même qui, en novembre dernier, avait comparé les gilets jaunes à un « poujadisme contemporain ». Les contextes et les orientations politiques des deux phénomènes sont cependant bien différents. Quand Pierre Poujade, commerçant en papèterie dans le Lot, devient une célébrité nationale, c’est pour s’être opposé à la venue des « fonctionnaires de l’Enregistrement [qui] doivent effectuer des vérifications de factures chez certains professionnels de Saint-Céré » en juillet 1953. Il s’agit là d’une lutte corporatiste contre l’administration fiscale et ses nouveaux modes de contrôle. L’Union des Commerçants et des Artisans (UDCA) du Lot ne met d’ailleurs que quelques mois à sortir de terre, en novembre de la même année.

https://catalogue.bm-lyon.fr/in/rest/Thumb/image?id=p%3A%3Ausmarcdef_0001614523&isbn=9782724610062&author=Souillac%2C+Romain%2C+%2819..-....%29&title=Le+mouvement+Poujade+%5BLivre%5D+%3A+de+la+d%C3%A9fense+professionnelle+au+populisme+nationaliste+%281953-1962%29+%2F+Romain+Souillac&year=2007&publisher=Presses+de+Sciences+Po&TypeOfDocument=LyonPhysicalDocument&mat=livre&ct=true&size=512&isPhysical=1En outre, comme l’évoque le titre de l’ouvrage de Romain Souillac, le poujadisme va passer d’une « défense professionnelle au populisme nationale », affichant des idées xénophobes, favorables à l’Algérie française, clairement à l’extrême droite. Toujours selon Souillac, le mouvement évolue vers « des références maurassiennes et pétainistes ». Parmi les 52 députes que le mouvement poujadiste parvient à faire élire en janvier 1956, figure un certain Jean-Marie Le Pen…

Dans sa célèbre émission 2000 ans d’histoire, Patrice Gélinet revient sur cet épisode quelque peu oublié de la IVe République.

 

 

Eté rouge / Gilets Jaunes : fallait y penser !

Dans l’émission d’arrêt sur image du 23 novembre dernier, la chroniqueuse et historienne Mathilde Larrère est revenue sur toutes ces associations historiques faites avec le mouvement actuel. Son billet se termine sur une comparaison pour le moins inattendue. Elle évoque la révolte survenue en 1841, restée dans les annales sous le nom d’ « Eté rouge ». Le montant des prélèvements et les modalités de leur perception sont là encore les motifs premiers du soulèvement. Le ministre des Finances de l’époque, Jean-Georges Hunemann décide de faire appliquer une taxe sur les portes et les fenêtres, que devront mettre en œuvre les agents du fisc. Des émeutes vont ainsi émailler la France durant tout l’été 1841. Le mouvement est important dans le Midi, notamment à Toulouse, qui est au cœur du soulèvement.

pictureLes motifs de la colère sont en fait divers : certains, comme à Toulouse ou dans le Puy de Dôme, se révoltent pour la défense de l’autonomie des municipalités face à l’administration d’Etat, d’autres, en Auvergne, manifestent leur haine du fisc.

Durant cet été rouge, de nombreuses rumeurs ont circulé, notamment celle selon laquelle l’Etat s’apprêtait à recenser le linge, le mobilier et les femmes enceintes ! Fake News dirait-on aujourd’hui, qui ne sont pas sans rappeler celles qui ont pu circuler sur les réseaux sociaux à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes.

 

 


 

Les Gilets Jaunes ont fait l’objet d’autres comparaisons historiques : avec la Commune, avec la révolte des Ciompi à Florence au XIVe siècle, et même avec le soulèvement des banlieues en 2005… Quoi qu’il en soit, la mise en parallèle historique est à double tranchant. Elle permet certes d’éclairer le débat, de situer l’actualité dans des traditions de « révoltes populaires ». Ici, l’histoire alimente notamment la réflexion sur le consentement à l’impôt et à quel moment ce consentement se fissure. Elle oblige par ailleurs à s’interroger sur le statut de la violence, populaire comme institutionnelle, dans ces mouvements. Mais rabattre le mouvement actuel des Gilets Jaunes sur un épisode historique, c’est prendre le risque de lui dénier sa spécificité, son statut d’événement en propre, ce en quoi il peut constituer une nouveauté, une rupture.

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One thought on “Gilets jaunes : de l’histoire ancienne ?”

  1. Bryf dit :

    Bravo pour votre article informé et précis sur les révoltes populaires

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