Spoliés.

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - Modifié le 19/02/2020 par bravier-mazzocco

Des livres perdus et volés sur la Côte d’Azur en 1944 refont surface à la bibliothèque municipale de Lyon.

Tri des collections à traiter - bibliothèque de Lyon
Tri des collections à traiter - bibliothèque de Lyon

« Geler le stock, gérer les flux ». Dans les périodes où la quantité de documents à intégrer devient trop élevée, les bibliothécaires font le choix de mettre en attente la masse du stock, afin de se concentrer sur le traitement des nouveautés, des documents qui entrent, des flux. Les grandes opérations de remise aux normes ou de déménagement sont alors l’occasion de se replonger dans ces importantes collections. Un important travail de tri de celles-ci a été effectué en 2017, dans le cadre des travaux du silo à livres de la bibliothèque de la Part-Dieu, à Lyon. Les conservateurs du Fonds ancien s’équipent alors de blouses et masques anti-poussière, pour aller passer plusieurs heures dans ces magasins peu fréquentés et reprendre, un par un, ces livres presque oubliés.

Ils recherchent les marques de provenances (tampons, ex-libris, etc.). Ils tentent de remettre à jour d’éventuels classements réalisés par d’autres bibliothécaires, mais dont la logique semble perdue. Ils déplacent les livres pour les regrouper par ensembles logiques de nature, de provenances et/ou de thème. Certains livres demandent un travail plus long de recherche, qui s’effectue en bureau. De ce travail patient sont issues plusieurs redécouvertes : des revues policières sud-américaines rarissimes voire uniques, des pièces de théâtres des années 1970 annotées pour une diffusion radiophonique, les partitions d’orchestre de l’Harmonie municipale de Lyon au début du 20e siècle, et bien d’autres encore… Parmi toutes ces trouvailles, quelques-unes, mises bout à bout, relatent une histoire qui nous replonge dans les heures sombres de l’occupation nazie, pendant laquelle des bibliothèques entières furent confisquées.

Le livre sous l’occupation, une histoire méconnue

Les déprédations nazies sur les œuvres d’art sont connues et de mieux en mieux documentées. Au fur et à mesure des découvertes, des peintures ou des sculptures sont ainsi rendues aux personnes et institutions spoliées ou à leurs descendants. Les « Monuments men » ont même fait l’objet d’un film hollywoodien en 2014. En revanche, l’histoire des spoliations de bibliothèques est un sujet qui commence à peine à émerger. L’imaginaire collectif retient surtout les grands autodafés de 1933 qui visaient les livres juifs et communistes. Cette logique de censure a continué à irriguer les politiques du livre en Allemagne et dans les pays occupés. Toutefois, s’en tenir à la censure, c’est oublier un autre versant de l’histoire du livre sous le nazisme, à savoir le pillage et la spoliation.

Martine Poulain, pionnière pour la partie française de cette histoire[1], explique comment les bibliothèques juives, maçonnes, slaves sont pillées dès 1940, grâce à des repérages antérieurs. L’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), ou groupe d’intervention du délégué du Reich Alfred Rosenberg (idéologue du parti nazi) organise ce pillage. De plus, pendant toute la guerre, les bibliothèques sont systématiquement pillées après chaque rafle par le Reichssicherheitshauptamt (RSHA), office central de la Sécurité du Reich. Dans les deux cas, les livres sont envoyés en Allemagne : certains sont détruits, mais la majorité rentrent dans les bibliothèques publiques, scolaires et universitaires du Reich. On estime que ce sont ainsi environ dix millions de documents qui ont quitté la France.

Livres spoliés entreposés au dépôt d’Offenbach. Courtesy United States Holocaust Memorial Museum, Washington.

A la Libération, la commission de Récupération artistique (CRA) est chargée de rapatrier les œuvres spoliées en France, et de rendre les œuvres ainsi réunies à leur propriétaire légitime. A la tête des quelques dizaines de bibliothécaires de la sous-commission aux livres est nommée Jenny Delsaux[2], conservatrice alsacienne reconnue son travail sur les catalogues. Elle mène avec rigueur, organisation et persévérance le double travail de réunion des bibliothèques spoliées depuis l’étranger (Allemagne, URSS notamment), et de restitution aux victimes. Le service ferme en 1949. A partir des demandes de réclamations, une base de données est créée par Martine Poulain[3].

Les livres non encore restitués sont vendus ou donnés à des bibliothèques publiques ou des associations. Les plus précieux d’entre eux sont distribués par une « commission de choix » à différentes bibliothèques françaises. La majeure partie des livres demeurent toutefois dans les bibliothèques d’Allemagne, d’Autriche ou d’Europe de l’Est, les soviétiques ayant refusé de participer aux restitutions des bibliothèques prises aux Allemands et considérées comme prise de guerre.

La découverte des livres Jakob Pawlotzky

Revenons à la bibliothèque de Lyon. En reprenant le tri des fonds à traiter, un conservateur repère plusieurs ex-libris manuscrits au nom du « Dr J. Pawlotzky ». Connu comme auteur d’un manuel de germano-russe, édité en 1918, et de plusieurs livres sur le cancer, édités en russe et en allemand, Jakob Pawlotzky, est facilement repéré dans les catalogues et identifié comme étant le possesseur de ces livres. En effet, dans les livres trouvés avec l’ex-libris cité, il y a deux exemplaires de son manuel germano-russe et plusieurs livres de médecine. Des recherches plus poussées permettent de retrouver trace dans la base de données de Martine Poulain, d’une demande de restitution à son nom. Contactée, cette dernière accepte d’aider la bibliothèque de Lyon en envoyant des clichés des pièces d’archives de son dossier de réclamation. Enfin, le blog de son petit-fils, Peter Card Jr.[4], permet de préciser quelques éléments familiaux.

Lettre de Jakob Pawlotzky à Jenny Delsaux pour réclamer la restitution de ses livres spoliés en 1944. Archives du ministère des affaires étrangères. Photographie Martine Poulain.

Jakob Pawlotzky est né le 19 octobre 1881 à Rostov-sur-le-Don, il se marie en 1913 à Cécile Grunberg, elle aussi de Rostov. Diplômé de médecine, il ne peut exercer cependant qu’en Russie. Il migre pourtant en Suisse à une date inconnue. Le pogrom de Rostov en 1905 ou la Première Guerre mondiale sont des causes probables de cette migration. Toujours est-il qu’en 1918, il publie son Deutsch-Russisch Lehrbuch der russischen Sprache à Zürich, et une brochure sur le cancer à Genève. Dans les livres qui portent son ex-libris, on retrouve un agenda de l’année 1921 au nom de Fanny Pawlotzky, petite fille d’1m20 qui vit à Berne. Le 16 décembre 1927, naît une autre fille Eleonore, toujours à Berne. D’après un message sur le blog de Peter Card Jr., le couple aurait eu au moins un troisième enfant : Sonja Pawlotzky. Ne pouvant exercer, il se tourne vers la recherche. Le méta-catalogue mondial Worldcat dénombre plusieurs dizaines de publications en médecine entre 1920 et 1931. Toutes sont publiées en Suisse, ou à Constance, une ville allemande frontalière.

L’activité de Jakob Pawlotzky dans les années 1930 ne nous est pas connue. Il s’installe ainsi à Nice à une date inconnue. Quoi qu’il en soit, il est spolié de sa très imposante bibliothèque située dans son « appartement de 14 pièces » situé au 3 rue Cronstadt à Nice. 12 400 volumes et l’important catalogue lui sont ainsi violemment volés. Ayant survécu à la guerre, il rédige une demande de restitution le 10 mars 1946. Elle est signée de sa main, ce qui permet de confirmer, par comparaison des signatures, que les livres retrouvés à Lyon sont bien issus de sa bibliothèque. Le médecin décrit d’ailleurs celle-ci en détail, dessinant les contours d’une bibliothèque encyclopédique dont les livres sont « presque tous reliés avec dos en cuir orné en lettres or ». En allemand, russe, français et italien, ils couvrent de nombreux domaines : médecine, anatomie, chirurgie bien sûr, mais aussi mathématique, géographie, astronomie, histoire, chimie, philosophie, sans oublier la littérature allemande, russe, italienne, anglaise, ou encore les livres d’arts en édition de luxe et les encyclopédies en plusieurs volumes. Tout cela est complété par des journaux médicaux reliés, et « beaucoup de brochures ». Après plusieurs années, il lui sera rendu 24 livres sur 59 attribués. Les autres n’ayant pas pu lui être rendus avant la dissolution du service. Il publie en 1951 un dernier livre sur le cancer et meurt en 1966, quatre ans après son épouse. Il avait 85 ans et sa bibliothèque est toujours dispersée, et probablement en partie perdue.

A la bibliothèque de Lyon, ont été retrouvés 27 livres -principalement des livres de médecine- portant son ex-libris manuscrit. Il faut y ajouter l’agenda de sa fille, 3 exemplaires de son Lehrbuch et 2 exemplaires d’un autre de ses livres : Die Kulturscheiden unserer Zeit (« Les dégâts culturels de notre temps »), paru en 1930 à Lugano. Au total, 33 livres attendent d’être restitués à ses descendants.

La redécouverte de la collection d’Arpàd Plesch

Lors d’un précédent tri, effectué à la fin des années 2000, un agent de la bibliothèque avait mis à part quelques livres d’Árpád Plesch qu’il avait trouvés, avec un papier indiquant « bibliothèque de jeunesse d’un bibliophile ». Árpád Plesch est un personnage connu des bibliophiles pour sa collection de livres anciens de botanique, vendue en 1975. Les livres retrouvés à Lyon ne font pas partie de cette collection constituée après guerre mais sont plus anciens (années 1900-1940). Un volume du The Statesman’s year book (année 1902) portant son ex-libris a même été intégré aux collections de la bibliothèque en 2012. En 2017, cette collection est toujours bien signalée en magasin. La reprise du tri permet de retrouver d’autres livres portant le même ex-libris. Le tri terminé, 141 volumes qui portent l’ex-libris d’Árpád Plesch ont été mis de côté. Il s’agit principalement de livres de finances ou de littérature. Reste cependant à déterminer les modalités d’entrée de cette collection de jeunesse méconnue, nulle part citée. Interrogée, la base de Martine Poulain signale aussi une trace d’une demande de restitution. Il y a donc deux collection Plesch : l’une de travail, réunie avant-guerre, l’autre réunie par le bibliophile après-guerre.

Né le 25 mars 1889 à Budapest en Hongrie dans une famille de médecins, Árpád Plesch fait des études de droit, puis fait carrière et fortune comme banquier et financier, spécialiste notamment des cours de l’or. Marié une première fois puis divorcé de Léonie Caro, il épouse, vraisemblablement dans les années 1930, Marysia Ulam, fille d’une première union de son ex-femme avec Michael Ulam. Il achète en 1933 la villa Lou Kiani à Beaulieu-sur-mer[5] qu’il renomme villa Léonina, y fait installer un jardin botanique, et constitue une imposante bibliothèque. Celle-ci est spoliée par les nazis le 4 juillet 1944. En 1948, il adresse un courrier à la sous-commission aux livres de la CRA, depuis Lausanne, où il s’était vraisemblablement réfugié. Le courrier comprend un exemplaire de son ex-libris et précise que sa bibliothèque recelait environ 5 000 volumes. Aucun ne lui sera rendu. En 1951 il épouse la comtesse de Wurmbrand-Stuppach, Maria Anna Paula Fernandine, dite « Etty » (née en 1914), avec qui il vit alternativement avenue Foch à Paris et à la villa Léonina. Il commence à réunir une nouvelle bibliothèque spécialisée en botanique, au nom de la « Stiftung für Botanik », fondation officiellement localisée à Vaduz, au Liechstenstein, mais dont les collections étaient situées en réalité à la villa Léonina à Beaulieu-sur-Mer[6].Il meurt à Londres le 16 décembre 1974 à 85 ans. Etty Plesch hérite de tous ses biens. C’est donc probablement à sa demande qu’est vendue la collection de la fondation en 1975. Elle meurt en 2003.

Villa « La Leonina » d’Arpàd Plesch aux environs de 1900. Carte postale. Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général et Musée Berlugan, Beaulieu-sur-Mer.

Traces d’autres collections individuelles

Après ces deux découvertes, le tri des collections à traiter prend une autre tournure. La vérification de la présence des possesseurs dans la base de Martine Poulain est systématique. C’est ainsi qu’une autre victime de spoliation refait surface : Siegfried Aschkenasy. Son ex-libris permet une attribution sans aucun doute possible de quatre livres. Si nous en croyons le magazine russe Seven arts, Siegfried Aschkenasy était un critique d’art d’Odessa né en 1879, et dont le magazine ne dit rien après 1919. Probablement est-il parti avec les armées de la Triple entente qui évacuent Odessa en avril 1919. L’ex-libris décrit est bien le même que celui trouvé sur les livres de la bibliothèque de Lyon[7]. Le dossier de réclamation, envoyé depuis Genève, nous apprend que c’est dans une villa boulevard du Cap à Antibes que la bibliothèque de S. Aschkenasy a été spoliée le 5 février 1944.

Ces trois collections (Pawlotzky, Plesch et Aschkenasy) ont été spoliées sur la côte d’Azur : Nice, Beaulieu-sur-mer et Antibes en 1944. Se pose alors la question : y a-t-il d’autres ensembles issus de spoliations sur la Côte d’Azur ?

Pour répondre à cette question, le conservateur change de méthode. Il part de la base de données de Martine Poulain et repère toutes les spoliations mentionnées sur la Côte d’Azur, puis cherchent des répondants, même sans ex-libris, avec les collections décrites. Trois autres ensembles peuvent ainsi être attribués, quoique de façon davantage sujet à  caution.

Une série de guides de voyage Baedeker, pourraient avoir appartenu à Eldin Oppert, médecin et fils de l’assyriologue Jules Oppert, professeur au collège de France. Toutefois, il est difficile de savoir si la spoliation a eu lieu à Paris ou à Nice (5, avenue Borriglione). Par ailleurs, la spoliation citée a eu lieu en 1943 et non en 1944 comme les autres. Enfin, aucune marque de provenance claire (signature, ex-libris, etc) n’est visible sur les documents. La probabilité est toutefois suffisamment établie pour que son cas soit ici cité et que les livres soient conservés.

Un second ensemble aurait pu appartenir à Georges Cunge, spolié de sa bibliothèque du parc Vallombrosa de Cannes en février 1944. Dans le dossier de réclamation, ce dernier fournit une liste, qu’il faudrait comparer en détail aux différents livres mis de côté. La thématique générale de la collection et la présence dans la liste de « guides bleus » (édités par Hachette à partir de 1916) laisse toutefois penser que des attributions probables peuvent être faites.

Le troisième cas est celui d’Henri Auerbach. Le nom d’Auerbach apparaît sur un exemplaire des Souffrances du jeune Werther, dans une édition du début du 20e siècle. Toutefois, Henri Auerbach ne semble pas avoir de lien avec la Côte d’Azur, et les Souffrances du jeune Werther n’apparaissent pas dans sa liste envoyée à la sous-commission aux livres. Ces circonstances font peser des doutes plus importants sur cette attribution et sur l’identité du « Auerbach » qui a signé l’exemplaire des Souffrances... retrouvé.

Par ailleurs, Martine Poulain cite aussi plusieurs bibliothèques spoliées sur la Côte d’Azur dont la bibliothèque ne contient a priori aucune trace de propriété (ex-libris, etc.) : Georges Berg, dont la villa fut occupée en 1943 à Nice, possédait un exemplaire des Lettres de Bismarck ou des Lettres de Beethoven ainsi que des œuvres d’auteurs allemands. Certains de ces titres ont été retrouvés dans les collections à Lyon, mais ce ne sont pas des éditions rares et rien ne permet de s’assurer plus avant de leur provenance. Charles-Edouard Levy, spolié à Paris et Nice, possédait une bibliothèque d’histoire de l’art, sans plus de précisions. Là encore les collections non traitées contiennent des livres d’histoire de l’art, mais certains ont des ex-libris complètement différents (bibliothèques d’annexes ou de la région lyonnaise) et il est difficile d’attribuer ceux sans ex-libris. Dans aucun des deux cas, il n’est vraiment possible de faire des attributions sérieuses. Dans ce même esprit, il difficile de savoir si les collections non traitées contiennent des livres de littérature moderne ayant appartenu à René Spanjaard, spolié à Lyon d’après la base de Martine Poulain.

Enfin, à ces bibliothèques décrites, dont il est possible que certains livres subsistent dans les collections non traitées de la bibliothèque de Lyon, s’ajoutent des livres dont les ex-libris peuvent laisser penser qu’ils ont aussi été spoliés, mais sans avoir fait l’objet de la moindre demande de restitution. Les ex-libris de Joseph Brodsky (un homonyme de l’homme de lettres russe), Günter Seeligman, J. Fröhlich, Zimmermann, et Richard Shulz ont ainsi suscité la curiosité du conservateur sans qu’il ait pu les lier à des demandes de restitution ou des mentions de spoliation. Il est d’ailleurs possible que ces livres soient arrivés à Lyon par d’autres biais.

Des bibliothèques anglaises

L’histoire des livres spoliés retrouvés à la bibliothèque de Lyon pourrait s’arrêter là. Toutefois, un autre ensemble recèle quelques surprises. Lors de tris précédent, une importante collection de livres en langue anglaise a été rassemblée. Il s’agit principalement de littérature publiés entre les années 1910 et la fin des années 1930. Certains de ces livres anglais possèdent des ex-libris qui attirent l’attention des conservateurs : « Hotel Continental Nice », « Hotel Garavan Palace Menton », « Barnoin brother’s library Nice », « Lounge Library Nice », « Bookclub Menton ». Toutes les mentions renvoient vers la côte d’Azur, et aucun livre de cet ensemble n’est édité après 1944…

Parmi tous les noms répertoriés, seul un fait l’objet d’une mention dans la base de Martine Poulain : la Lounge library. Il s’agit d’une entreprise, dirigée par J.W. Barrett, avec des locaux à Menton, Nice et Cannes. Librairie, papeterie, imprimerie, entreprise de gravure, la Lounge library s’est vu volé environ 10 000 livres par la police allemande dans ses différents locaux en janvier et février 1944. 4 800 volumes lui seront restitués par la sous-commission aux livres entre 1948 et 1949. Les autres étant difficiles à identifier. A la bibliothèque de Lyon, un seul ouvrage porte le tampon de la Lounge library a été retrouvé.

Par ailleurs, de très nombreux livres sont retrouvés avec des étiquettes arrachées. Un travail de reconstitution permet toutefois de lire « Nice circulating library ». La plupart de ces livres ont d’ailleurs, insérés entre leur couverture et leur page de garde, de minces feuilles de couleur reprenant le nom de l’auteur et le titre du livre. Une reprise aussi systématique des informations bibliographiques de base laisse penser qu’il s’agit de livres ayant appartenu à une bibliothèque de prêt, donc publique ou associative. A la suite de plusieurs recherches, le conservateur amené à trier les livres anglais (qui avaient été rassemblés précédemment), trouve trace d’une « English-american library of Nice », qui existe toujours[8].

Affiche de la « Nice Circulating Library ». Sur le site de la English-American Library of Nice.

Le site web de la bibliothèque anglo-américaine de Nice en dresse l’histoire à grands traits. Elle est très liée à la présence anglaise sur la Côte d’Azur. Avant le milieu du 18e siècle, Nice et la Riviera sont associées au « Grand Tour », voyage initiatique en Italie pour tous les jeunes gens de la haute société, mais sans y tenir une place spécifique. A partir de 1760, l’invention, à Nice, d’une villégiature hivernale de riches Anglais change la donne. De 1760 aux années 1910, la présence et l’influence anglaise sur la Côte d’Azur ne cesse en effet de croître. Stabilisée pendant l’entre-deux-guerres, elle tend à décroître lentement à partir de la Seconde Guerre mondiale, tout en restant importante. Le Brexit actuel semble porter un coup de grâce à cette présence anglaise pourtant séculaire.

Dès les années 1820, des échanges de livres sont avérés entre les enfants des différentes familles présentes en hiver à Nice et dans les environs. De premières « circulating libraries » s’organisent dans les années 1840. En parallèle, le culte anglican s’installe à Nice, Cannes et Menton, et les paroisses s’accompagnent de la mise sur pied de « church libraries », dont les livres peuvent aussi circuler. A Nice, dans les années 1880, les « circulating libraries » et la « church library » attachée à l’église Holy Trinity Church (inaugurée en 1862 et détruite en 1959) fusionnent pour devenir la « Nice library ». Elle compte plusieurs milliers de livres à son catalogue, issus d’achats bien sûr, mais surtout de multiples dons des hivernants anglais, qui venaient avec quelques-uns de leurs livres et parfois les donnaient à ces institutions avant de repartir en Angleterre avec les beaux jours. Avec des chronologies différentes, les bibliothèques de Cannes ou Menton connaissent les mêmes étapes.

En 1943, la bibliothèque de Nice est le lieu de réunions de franc-maçons anglais. A ce titre, elle est perquisitionnée en 1943 par des officiers allemands qui emportent plusieurs livres. De façon récurrente, les autres bibliothèques anglaises de la Côte d’Azur sont pareillement spoliées. Elles ferment et ne rouvriront qu’à la Libération, après l’été 1944. A Nice, la Nice circulating library, la W.H. Smith library et les bibliothèques d’églises anglicanes et écossaises fusionnent et deviennent finalement l’English-american library of Nice, qui est celle qui existe encore aujourd’hui. De même, il existe encore une bibliothèque à Menton, et une autre à Cannes, proche de l’église Saint-Georges.

La page web de leur site mentionne deux points étonnants qui jettent le doute sur l’origine des collections présentes à Lyon. Au début de l’année 1944, suite aux premières spoliations nazies, les membres de la bibliothèque tentent de sauver les collections de futures spoliations en remportant un maximum de livres chez eux. Dans ce contexte, la tradition orale de l’association veut que le consul de Suisse se soit fourni une fourgonnette pour envoyer les livres « en lieu sûr ». Autre point intéressant : au début des années 1960, des livres étaient expédiés depuis Lyon vers la bibliothèque.

Comment ces livres anglais sont-ils parvenus à la bibliothèque municipale de Lyon, la question demeure entière. Est-ce par l’intermédiaire du consul de Suisse ? Est-ce au contraire lié à la récupération d’un dépôt allemand ? Plus tardivement encore, Lyon a-t-elle été une ville de transit dans les récupérations d’après-guerre ?

Il est actuellement impossible de connaître exactement les modalités d’arrivée de ces collections à la bibliothèque, toujours est-il que ce sont au total entre 1 500 et 2 000 volumes qui peuvent être rattachés à cette histoire de disparition des livres anglais de la Côte d’Azur. Parmi eux, nous trouvons les ex-libris de personnes liées à des grandes familles anglaises et américaines. Mentionnons notamment plusieurs livres de Ion Keith-Falconer, fils cadet du comte de Kintore et missionnaire anglais sur la Côte d’Azur.

Après une sélection réalisée à Lyon par le trésorier de l’association, 228 de ces livres anglais ont été restitués à l’English-american Library of Nice, qui fait désormais partie des bibliothèques associées à la bibliothèque municipale de Nice. Les autres livres ont été donnés par l’association à la bibliothèque de Lyon, et sont conservés en attente d’un traitement ultérieur.

Livres restitués en 2019 à la English-American Library of Nice, reçus dans les locaux de Nice.

La bibliothèque de Patrick Wood Minto

Lors du tri, avec cet arrière-plan en tête, une autre bibliothèque de la Côte d’Azur fait son apparition : la bibliothèque du « rév. P. W. Minto » comme il signe souvent les livres de sa bibliothèque. Patrick Wood Minto est né en 1840 ou 1841, probablement en Ecosse. Il est connu pour avoir été l’un des premiers et des plus influents pasteurs presbytériens de Cannes. L’église Saint-André de Cannes, presbytérienne, a été fondée en 1880. C’est la dernière des églises anglicanes fondées dans la ville. Elle était située au début de l’actuelle avenue de Grasse à Pont Carnot. Patrick Wood Minto a été ministre du culte attaché à cette église au plus tard en 1885, peut-être dès sa fondation[9]. Il est marié à Isabel Fraser, fille de Mary et Alex Fraser. Il meurt en 1914, son épouse en 1935.

Dans les collections non traitées de la bibliothèque de Lyon ont d’abord été retrouvées 8 cahiers regroupant des sermons qu’il a rédigés entre 1895 et 1907, ainsi que plusieurs sermons de 1911. Tous ont actuellement été regroupés sous la cote Ms 7689. Peu après, 153 livres portant sa signature ont été retrouvés, parmi d’autres livres sans ex-libris et traitant de religion. Ces livres, pour une grande partie imprimés à Edimbourgh, traitent exclusivement de sujets moraux et religieux : bibles (dont une a appartenu à sa belle-mère Mary Fraser), homélies, psaumes, livres de piété, etc. Il s’agit donc très probablement d’une bibliothèque de travail. Une série de livres de cours sur l’écriture sainte, parfois en plusieurs exemplaires, laisse penser qu’il a pu enseigner ces matières, à des enfants ou des adultes, pendant son ministère.

Mort en 1914, sa bibliothèque a très probablement été léguée à la paroisse. L’église a été détruite à une date inconnue, et il est fort probable que la bibliothèque ait fusionné avec d’autres de Cannes, soit avant-guerre, soit après-guerre. Quoi qu’il en soit, la présence d’autant de volumes à Lyon laisse penser que leur sort est proche, si ce n’est commun, à celui des autres livres anglais retrouvés.

Et maintenant ?

La présence de tous ces livres à la bibliothèque municipale de Lyon pose des questions auxquelles nos connaissances actuelles ne permettent pas de répondre. Ils ont permis de retrouver des livres, dont il est difficile de savoir s’ils ont été spoliés ou tout simplement perdus suite à un sauvetage hasardeux. L’important est que leur seule histoire témoigne des multiples raisons qui ont conduit bien des personnes à s’installer sur la Riviera française et de l’attachement de toutes ces personnes à leurs livres, ces compagnons intimes dans leur travail, leur spiritualité et leur vie quotidienne. Des livres qui n’ont pas été abandonnés mais qu’on a tenté de sauver ou de retrouver.

Pour cette raison, ces livres sont conservés en attendant d’être rendus à leurs propriétaires légitimes, descendants des personnes spoliées. Certains ont d’ailleurs déjà été restitués. Les autres, actuellement stockés avec les collections à traiter dans un local extérieur en raison des travaux de réhabilitation du silo, seront catalogués à part, avec une note précisant leur provenance. Ils attendent d’être réclamés et rendus aux descendants des personnes spoliées.

[1] Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées [Livre] : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris : Gallimard, 2018 (https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0001739859.locale=fr).

[2] Voir André Masson, « Nécrologie Jenny Delsaux », dans le Bulletin des bibliothèques de France, 1978, n° 5, p. 289-290. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1978-05-0289-001.

[3] La base de Martine Poulain est disponible à l’adresse suivante : http://www.memorialdelashoah.org/upload/minisites/bibliotheques_spoliees/index.php.

[4] Le blog est disponible à l’adresse suivante : https://pawlotzky.blogspot.com/2009/

[5] Voir le dossier de l’inventaire du patrimoine culturel de la région PACA : https://dossiersinventaire.maregionsud.fr/gertrude-diffusion/dossier/maison-de-villegiature-dite-chateau-marinoni-puis-villa-lou-kiani-actuellement-villa-la-leonina/49b0168c-2223-495f-9d74-ec41f71f53c7

[6] Voir le catalogue de la vente : The magnificent botanical library of the Stiftung fur Botanik, Londres : Sotheby and co., 1975 : https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0000219867.locale=fr.

[7] http://7iskusstv.com/2014/Nomer6/Getmansky1.php (consulté le 9-11-2019), traduit en français par google translate pour la consultation.

[8] L’association dispose d’un site web : http://www.nice-english-library.org/

[9] Sa tombe indique qu’il a été 29 ans ministre de cette église. Mort en 1914, il a donc débuté son ministère en 1885 au plus tard.

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *