Le faisceau et le goupillon ou comment est né l’Etat du Vatican

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 20/09/2019 par Guillaume

Le plus petit Etat du monde, le Vatican, a soufflé cette année ses 90 bougies. Ce sont les pactes du Latran, signés à Rome après trois ans de négociations, le 11 février 1929, entre Mussolini et le cardinal Gasparri, secrétaire d’Etat du Saint-Siège, qui mettent fin à la « question romaine » et créent une nouvelle entité politique : l’Etat de la Cité du Vatican. Il s’agit d’un compromis : le pape Pie XI renonce à ses prétentions sur les anciens Etats pontificaux, reconnaît la maison de Savoie comme famille régnante d’Italie et Rome comme sa capitale. En contrepartie, l’Italie admet la souveraineté du Saint-Siège sur la Cité du Vatican. Les pactes comportent trois conventions distinctes : un traité qui règle la question romaine, une convention financière qui dédommage le Saint-Siège pour les territoires confisqués et un concordat qui statue sur la position de l’Eglise en Italie - le catholicisme devient la religion officielle de l’Etat italien. L’Influx vous propose de faire la lumière sur le contexte politique et les perspectives historiques qui ont vu naître l’Etat du Vatican pour comprendre la portée des accords du Latran sur la société et sur la politique italiennes.

Rome, St-Pierre, photo de presse 1926, collections BnF Gallica

Le Risorgimento n’avait pu aboutir qu’après la réunification de l’ensemble de la péninsule italienne. Par conséquent, l’annexion des territoires des Etats Pontificaux, occupant la botte par le milieu, s’était avérée inévitable. Le 20 septembre 1870, lorsque les troupes piémontaises entrèrent dans Rome, en rattachant la Ville Eternelle à l’Italie, le pape Pie IX quitta le Quirinal pour se réfugier au Palais du Vatican, où il se considérait dès lors comme prisonnier. Son refus de l’annexion confère une dimension politique et diplomatique au conflit qui l’oppose au nouvel Etat italien. C’est ainsi que naît « la question romaine », controverse politique relative au rôle de Rome, siège du pouvoir temporel du Pape, mais aussi capitale du nouveau Royaume d’Italie.

Un an plus tard, l’Italie promulgue une « Loi des garanties » qui accorde au pape et au Saint-Siège quelques avantages. Parmi eux, l’inviolabilité de la personne du Pontife, son immunité devant la juridiction des tribunaux italiens, la liberté de correspondance et de célébration du culte, le droit d’entretenir des relations diplomatiques ainsi que la jouissance des palais du Vatican, du Latran et de Castelgandolfo, mais sans bénéfice d’exterritorialité, y compris pour la basilique Saint-Pierre. De par la nature de ce texte législatif, qui est un acte unilatéral, l’Etat italien considère qu’il s’agit de ses affaires intérieures. En effet, l’Italie ne reconnaît au Pape aucune souveraineté sur les territoires qu’il occupe. Aux termes de la « Loi des garanties », Pie IX se trouve dans une situation inédite qu’il refuse d’accepter. Il riposte en réaffirmant le non expedit de 1868. Cette expression latine implique qu’il ne convient pas aux catholiques italiens – et donc à la grande majorité de la société – de participer à la vie politique ni en tant qu’élus, ni en tant qu’électeurs.

Portulan, Carte de la mer Adriatique et des côtes occidentales de l’Italie. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 177

Lorsque Mussolini devint Président du Conseil des ministres en Octobre 1922, la crise dans les relations entre l’Italie et le Saint-Siège était installée depuis plusieurs décennies dans la réalité politique. La levée définitive du non expedit par le Pape Benoît XV en 1919, permettant au parti d’opposition, appelé Parti Populaire Italien de Don Luigi Sturzo d’obtenir 100 sièges à la Chambre des députés, ne suffisait pas pour normaliser les rapports entre les deux pouvoirs se partageant la Ville Eternelle. A peine unifiée, l’Italie rêvait de grandeur. Une fois au gouvernement, le fascisme ne pouvait donc négliger l’importance de l’Eglise, étant donné qu’une très grande majorité de la société italienne confessait le catholicisme. D’autre part, un thème introduit pas le Duce lui-même, celui de la romanité (romanitas), allait bientôt devenir central : l’idée de la tradition impériale de Rome, dont l’Eglise était héritière. Dans « Il Popolo d’Italia » du 24 Janvier 1922, Mussolini avait réaffirmé sa conviction que l’inclusion du catholicisme dans la rhétorique fasciste devrait s’opérer dans le cadre de l’idée de la romanité. Car ce fut Rome qui conférait à l’Eglise, et par là également à l’Italie, une vocation universelle et impériale.

 


Les deux signataires, en apparence opposés, étaient intéressés par l’extension de leurs zones d’influence et le gain de prestige qui l’accompagnait.


Le Saint-Siège, pour sa part, n’était pas hostile à l’arrivée au pouvoir du fascisme. Comme de nombreux catholiques, dont bon nombre de prélats, le pape redoute le danger bolchévique, contre lequel, à ses yeux, le fascisme constitue un rempart potentiel. Après une ouverture accomplie par Léon XIII, Pie XI propose une vision plus autoritaire du catholicisme, fortement hiérarchisée et anti-démocratique, ce qui constitue un point commun avec le fascisme, en instaurant parallèlement, pour le même motif, une naturelle concurrence entre les deux pouvoirs. Mais les raisons de cette réconciliation sont plus nombreuses et surtout plus profondes, inscrites dans le climat politique de l’époque, tendant à armer le pouvoir avec toutes les armes à disposition. Si la signature des Pactes du Latran a été possible, c’est parce que les deux signataires, en apparence opposés, étaient intéressés par l’extension de leurs zones d’influence et le gain de prestige qui l’accompagnait. Les deux signataires avaient élaboré au préalable une stratégie politique efficace pour garantir le succès de l’action, conscients des incontestables avantages politiques qui les attendaient.

 

 

Le Cardinal Gasparri, secrétaire d'Etat du Vatican

Le Cardinal Gasparri, secrétaire d’Etat du Vatican. Collections BnF, Gallica

Le jubilée de 1925 en était un exemple parlant. Ce fut l’occasion d’une célébration politico-religieuse particulièrement fastueuse, dans la mesure où les deux éléments se conjuguèrent pour créer une nouvelle propagande de synthèse à travers le langage, les images, la symbolique. Une hagiographie de Mussolini, rédigée la même année par Margherita Sarfatti, intitulée « Dux », forgeant le lexique relatif au nouveau culte du dictateur, s’était avérée une publication inspirante. C’est alors que prit corps l’idée d’une forme nationale de sainteté, née dans les cercles catholiques libéraux au milieu du XIXe siècle. Le concept convenait aux politiques et aux ecclésiastiques en tant que ciment, promouvant leur action auprès du citoyen du royaume, fidèle de l’Eglise catholique. Petit à petit, naissait un homme nouveau

Par ailleurs, la politique de droite, ouvertement expansionniste de Francesco Crispi menée pendant les vingt dernières années du XIXe siècle avait préparé le champ à l’avancée du fascisme avec son arsenal rhétorique et mythologique. C’est ainsi qu’apparut un nouveau panthéon, recruté parmi les saints italiens, essentiellement sur deux critères : celui de leur naissance dans la péninsule, mais aussi de leur contribution notoire à la gloire nationale. Au sommet du panthéon, sur proposition du Duce, fut placé Saint François d’Assise, désigné saint patron de l’Italie et déclaré « le plus italien des Saints et le plus saint des Italiens ».

Il poverello était un homme du sacrifice, ce qui permit de faire le lien éminemment politique entre le culte du saint et l’idée du sacrifice en temps de guerre. Dans le discours en vigueur, Saint François était facilement assimilé aux victimes du premier conflit mondial, qui constituaient l’expression d’un ultime sacrifice patriotique. L’exploitation de cette image à l’occasion d’un anniversaire de l’armistice paraissait particulièrement agile. Cependant, les rapprochements plus audacieux ne se limitaient pas à assimiler le Saint à un simple soldat des tranchées, mais à Benito Mussolini. Que le Duce incarnait l’idéal de la renonciation, de la souffrance et du sacrifice, cela paraissait évident à certains religieux comme le père Paolo Ardali, auteur d’un petit livre sur « Saint François et Mussolini ». Le fascisme s’est donc réapproprié la figure du poverello, très populaire en Italie, pour renforcer habilement sa rhétorique nationaliste, la rendre plus assimilable pour les masses catholiques et élever le culte de la personne du Duce vers des hauteurs propres à la mystique.

 

Saint François d'Assise

Médaille fasciste de Saintfrançois d’Assise, Filippo Sgarlata, 1926

 

 


Inévitablement, la fascisation du religieux et en regard, la sacralisation du fascisme, aboutirent à la création d’une forme syncrétique de mythologie nationaliste, manifestation par excellence de la conciliation qui s’opérait entre l’Etat fasciste et l’Eglise catholique.


 

Theatre dans l'eglise St Pierre dressé pour canonisation

Théâtre dressé dans l’église de Saint-Pierre pour la canonisation de quelques saints sous le pontificat de Clément XI en 1712 par Picart, Bernard, 1673-1733
Bibliothèque municipale de Lyon

Le message politique de cette conciliation retentissait d’autant plus fort que les antagonismes entre les militants fascistes et organisations ecclésiastiques se multipliaient et l’Etat opérait de plus en plus souvent par la violence. L’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti le 10 juin 1924 en a été une illustration des plus emblématiques.

L’efficacité de cette stratégie ne peut pas surprendre. Pour « faire entendre la voix du peuple », un référendum est organisé le 29 mars 1929. Dans le cadre d’un régime dictatorial, la grande majorité des Italiens approuvent l’action politique du Duce. Les chiffres officiels peignent une image sans équivoque – avec une participation de 89%, 98% d’Italiens confirment leur avis positifs, renforçant ainsi la légitimité du régime.

« Au-delà de leur portée juridique, les Pactes du Latran ont changé la nature de l’Etat italien, ses valeurs, sa raison d’être. Grâce à eux, le fascisme atteint son objectif d’élargir ses bases sociales dans le monde catholique italien et d’intégrer une partie importante de ses classes inférieures et moyennes, ce qui n’était pas un maigre avantage, étant donné que l’unification des différentes composantes (sociales, culturelles, religieuses) représentaient la prémisse nécessaire pour les revendications totalitaires du régime. (…) Cependant, bien que la réconciliation avec l’Eglise semblait renforcer les tendances modérées et traditionnelles du fascisme lui-même, au détriment de ses éléments les plus intransigeants, l’ambition totalitaire du régime n’avait jamais été remise en cause et n’avait jamais faibli »  constate Lucia Ceci.

 

Les Pactes du Latran ont marqué l’histoire italienne du XXe siècle. Ils mettent fin à 59 ans de conflit entre les deux partis. l’Eglise catholique et l’Etat fasciste en sortent triomphants. Les accords permettent au Saint-Siège de disposer d’une pleine souveraineté territoriale, ce qui lui assure une reconnaissance étatique. Ils font du jeune Royaume d’Italie un Etat fort, ralliant de larges parties de la société au régime dictatorial. Ce renforcement intérieur ouvre le passage à l’étape suivante : le lancement d’une politique d’expansion territoriale qui sert la création d’un empire. L’idée de la romanité trouve là son application purement pratique. La perspective de christianisation de nouveaux territoires réjouit l’Eglise. Peu à peu, la société est emmenée vers la guerre, alors que la diplomatie vaticane ne parvient pas à empêcher les accords de Munich entre l’Allemagne et l’Italie.

L’inestimable appui de la hiérarchie catholique dont a bénéficié le régime a été passé sous silence après la guerre. La question des responsabilités collectives et institutionnelles qui avaient contribué à son avènement et à sa puissance a été étouffée, prix de la paix et de la concorde nationale. Cette fois-ci, l’Etat républicain voulait naître loin du conflit avec l’Eglise. Un Etat mis en place par des gouvernements successifs animés par Alcide De Gasperi, fondateur de la Démocratie Chrétienne, héritière du Parti Populaire italien de Don Luigi Sturzo.

 

Si une longue maturation a précédé la signature des pactes, la révision du concordat de 1929 et la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’a été possible qu’en 1984 avec les accords de Villa Madama. La Constitution italienne de 1948 imposait la redéfinition des espaces de l’Etat et de la foi, ce qui a engagé les gouvernements italiens dans plusieurs décennies de négociations avec le Saint-Siège. C’est là l’expression de l’ancrage puissant des Pactes du Latran dans la nature de l’Etat italien.

 

Pour aller plus loin :

Histoire du fascisme de Frédéric Le Moal, Perrin, 2018.

Le Pape et Mussolini. L’histoire secrète de Pie XI et de la montée du fascisme en Europe de David I. Kertzer, Les Arènes, 2014.

La foi et le pouvoir : le Vatican et l’Italie de Pie IX à Benoit XVI de Sergio Romano, Paris, Buchet Chastel 2007.

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