La parole animale

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 28/12/2019 par FL

Tout naturellement, comme il figure depuis le commencement dans la peinture, l’animal s’invite dans la littérature. Il devient personnage, il parle et remonte même jusqu’à la source du texte en devenant narrateur.

Il y a plus de 30 000 ans sur les parois de pierre des cavernes nos ancêtres dessinèrent des animaux qui composent d’ailleurs la plus grande majorité des représentations rupestres. Sur les murs de la grotte Chauvet ou sur ceux de la grotte Lascaux on trouve des félins, des mammouths, des chevaux, des taureaux, des bisons, des cerfs, … Certains dessins ne sont pas clairement identifiables : comme celui mêlant ours et panthère dans la grotte Chauvet ou, à Lascaux, celui du cheval affublé de grandes cornes droites faisant songer à une licorne. Comme si l’homme préhistorique avait déjà fait œuvre de fiction en imaginant et en représentant des animaux fabuleux.

En littérature, l’écrivain utilise l’animal et le fait sortir de son silence supposé en le dotant de la voix humaine. Pour exprimer leurs pensées, leurs sentiments et communiquer entre eux les hommes possèdent la faculté du langage. Un texte littéraire se construit à partir du langage. Devenues personnages de fiction, les bêtes vont prendre la parole.

Considérant probablement que la condition animale n’était pas déjà assez difficile comme cela, l’homme prit le parti d’humaniser les animaux. Parmi les conséquences de cette décision, il en est une qui fut essentielle : les animaux se mirent à parler. Le coq prêcheur : de l’utilisation littéraire et morale des animaux / Hugo Loetscher

 

Des animaux qui parlent

Des animaux qui parlent se rencontrent fréquemment et depuis longtemps en littérature. Pline l’Ancien (0023-0079) mentionne dans son encyclopédie Histoire naturelle : Des chardonnerets papegais,& autres oiseaux qui parlent. Le poète persan Farīd ad-Dīn ʿAṭṭār, au 12e siècle, rapporte des paroles animales dans son recueil de poèmes La conférence des oiseaux dont le titre originel est d’ailleurs Le langage des oiseaux.

La dominance des personnages animaux parlants dans les livres d’enfants n’étonne personne. Ils se rencontrent en effet à foison dans les œuvres dites pour la jeunesse : les dessins animés, les albums, les chansons ou les romans. Les personnages sont des animaux qui parlent entre eux, y compris entre différentes espèces. On croise également des animaux qui échangent avec des humains : comme Delphine et Marinette dans Les contes du chat perché de Marcel Aymé. Les deux fillettes devisent en toute simplicité avec le chat, le chien, le loup, … mais les parents des enfants n’ont ni cette chance ni ce pouvoir.

Sans être forcément moralisateurs ces animaux qui parlent incarnent le plus souvent des comportements et des réactions face aux situations et aux émotions qu’un enfant peut vivre. Les animaux apprennent en quelque sorte aux enfants à se conduire, ils sont des exemples à suivre, ou pas, dans la vie quotidienne.

Citons encore Mowgli, le héros humain du Livre de la jungle de Kipling. Mais l’échange verbal entre homme et animal semble ici plus complexe. En effet, Mowgly parle avec de nombreux animaux mais pas avec les buffles car il est précisé qu’il n’a pas appris leur langage. Donc, lorsque Mowgli parle avec l’ours Baloo, sous forme de dialogues lisibles par nous pauvres lecteurs ignorants le parler des bêtes, on peut se demander si Kipling n’a pas en fait l’intention de traduire en paroles humaines un échange qui s’est fait en langage ursin, puisque Mowgli sait le parler de l’ours.

Dans les textes qui s’adressent aux adultes, les animaux parlants incarnent également très souvent les caractères, les qualités et les défauts des humains. La parole humaine est en fait déléguée à l’animal qui devient porte-parole d’une qualité supposée : le renard est rusé, la chouette est sage, le serpent est perfide. Dans la Genèse, c’est d’ailleurs un serpent qui prend la parole pour inciter Eve à goûter au fruit défendu.

tête de serpent

Dans les fables, les animaux ont pris la parole depuis fort longtemps. On pense bien sûr aux fables de La Fontaine qui s’est inspiré des fables d’Esope (7e-6e siècle avant J. C.). Si la dimension moralisatrice des fables peut être débattue, leur caractère instructif est lui certain, La Fontaine ayant déclaré dans une lettre à Monseigneur le Dauphin (fils de Louis XIV) : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes »

Les animaux parlent pour aider les humains à se représenter eux-mêmes et mettre en scène la grande comédie humaine. Les préoccupations de ces animaux sont souvent humaines. Lisons pour nous en persuader:

  • La ferme des animaux de Georges Orwell où les animaux permettent sous la forme d’une fable animalière de dénoncer le stalinisme et au-delà toute forme de totalitarisme.
  • La bande dessinée Maus : les Polonais prennent l’apparence de cochons, les nazis sont représentés en chats et les Juifs en souris (Maus en allemand), Art Spiegelman explique longuement ses choix dans le passionnant MetaMaus.
  • Chantecler d’Edmond Rostand pièce de théâtre dans laquelle le coq Chantecler empli d’une vanité d’artiste est persuadé que son chant fait se lever le soleil chaque matin …

Faire parler l’animal semble donc bien, le plus souvent, un choix stylistique pour parler des êtres humains aux êtres humains. C’est l’homme qui garde la maîtrise du langage, c’est toujours lui qui raconte. Cependant certains écrivains osent faire le choix d’une première personne animale qui devient alors la voix narratrice de l’histoire.

 

Des animaux qui racontent

Les précurseurs

Être doté de la parole est une chose mais avoir la faculté du récit en est une autre qui donne encore davantage de pouvoir. Le narrateur c’est celui qui raconte l’histoire. Grâce à l’auteur qui lui délègue la construction du texte, l’animal narrateur s’empare du langage, c’est alors son point de vue qui est adopté dans le récit.

Un des premiers textes du genre est l’œuvre d’une femme. Il s’agit du roman de l’anglaise Anna Sewell mettant en scène un cheval étalon de couleur noire : Black Beauty. Le livre paraît en Angleterre en 1877 et narre à la première personne les aventures d’un cheval en dénonçant de façon réaliste la maltraitance dont pouvaient être victimes les chevaux à cette époque. Le roman devenu un best-seller participa d’ailleurs à l’amélioration de leurs conditions au Royaume-Uni.

En France, nous eûmes les Mémoires d’un âne sous la plume de la Comtesse de Ségur, en 1860. Cadichon raconte ses aventures : comment il perd sa rancœur et comment il devient bon et serviable.

âneJe ne me souviens pas de mon enfance ; je fus probablement malheureux comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous ; très certainement je fus plein d’esprit, puisque, tout vieux que je suis, j’en ai encore plus que mes camarades. J’ai attrapé plus d’une fois mes pauvres maîtres, qui n’étaient que des hommes, et qui, par conséquent, ne pouvaient pas avoir l’intelligence d’un âne.

Avouons-le, même si le texte présente l’âne comme un animal sensible et intelligent, à l’inverse des croyances en vigueur, le texte a vieilli et sent le ranci en particulier dans sa vision aristocratique de la société.

 

Les modernes

Dans notre choix de romans plus récents, aux 20e et 21e siècles, les animaux qui s’emparent du pouvoir de narration sont des animaux proches de l’homme, de façon prévisible, comme le chien et le chat. Un autre animal, plus inattendu, inspire visiblement les écrivains : le rat, pas moins de trois rats narrateurs dans notre liste, sans doute engendrés par une anxiété plus ou moins consciente des rats si nombreux sous nos pieds dans les soubassements des villes. Ajoutons un ours, un dromadaire, une tortue, une éléphante, une moule, un dauphin, … et des voix animales qui se cachent derrière leur appellation latine comme le lampyris noctiluca qui n’est autre que le ver luisant.

ratours

 

Que nous racontent-ils ? Pour beaucoup la vie des hommes semble indissociable de la leur. Que ce soit en restant auprès des hommes ou en manifestant une volonté de s’en éloigner, les textes de ces animaux raconteurs deviennent le « je » d’un récit où les hommes restent toujours présents, comme s’il était illusoire d’entendre leur échapper.

 

  • OBSERVER

Dans le roman Je suis un chat, d’abord publié en feuilleton de 1905 à 1906, de l’écrivain japonais Natsume Sôseki, un chat nous fait le récit de sa vie mais surtout de celles des humains qui l’entourent dans la maison d’un professeur revêche. Le chat attaché autant à son lieu de vie qu’à son maître constitue un observateur idéal. Ici il permet à l’écrivain de livrer par la voix d’un animal plus intelligent que l’homme une satire d’une société japonaise en mutation. Yves Navarre lui rend un discret hommage lorsqu’il publie son roman Une vie de chat qui commence ainsi : « Je m’appelle Tiffauges. Je suis un chat ». Le maître de Tiffauges est écrivain et semble atteint d’un certain mal de vivre ; l’animal permet à Yves Navarre un petit pas de côté pour évoquer sa propre dépression. Les dernières pages suggèrent une forme de suicide du félin, comme un écho prémonitoire au suicide de l’écrivain quelques années plus tard.

L’animal dit familier semble bien tout désigné pour sonder l’âme humaine : c’est un chien dans la pièce de théâtre Chien, femme, homme de Sibylle Berg qui est témoin et narrateur de l’histoire d’un couple.

roitelet

Dans Anima Wajdi Mouawad donne la parole, chapitre après chapitre, à de très nombreux animaux nommés selon la nomenclature latine : par exemple mus musculus est la souris grise, regulus satrapa est le roitelet à couronne dorée. Le personnage humain découvre sa femme assassinée et va parcourir l’Amérique à la recherche de la vérité. Pour parvenir à évoquer la violence insupportable du monde des hommes les voix animales semblent la seule solution en apportant une forme de mise à distance réciproque. En effet dans Anima émerge une conscience animale témoin d’un échec de l’humanité et du danger d’approcher ce monde de trop près.

 

  • ESPERER

L’animal narrateur ne demande qu’à faire confiance à l’être humain mais il apprend à ses dépens qu’elle ne se gagne pas aisément ; même pire : elle peut se perdre brutalement. Dans la nouvelle Les odeurs et l’os d’Alberto Moravia, un chien amoureux de sa jeune maîtresse se laissera mourir lorsqu’il sera enfermé pour avoir mordu, fou de jalousie, le futur époux de la jeune femme :

Oui le monde est un os. J’ai enfoncé mes dents dedans et je préfère mourir plutôt que de le lâcher.

 

oursLe destin de l’ours de Joy Sorman dans son roman judicieusement intitulé La peau de l’ours n’est pas plus enviable : le narrateur est né de l’accouplement d’une femme et d’un ours ; les hommes ne peuvent tolérer que cela soit, ils refusent d’accepter une telle créature et la laissent dans son statut de bête soumise à leur domination. Il rendra l’âme, il semble bien qu’il en avait une, emprisonné dans un zoo.

Ces formes de trahison poussent l’animal vers d’autres chemins : ceux de la fuite, de l’oubli, et pourquoi pas celui de la révolte.

 

  • FUIR

Une construction en miroir préside à l’écriture des Mémoires d’un rat de l’écrivain polonais Andrzej Zaniewski racontant la vie d’un rat de la naissance à la mort, caché des hommes et tentant de les éviter coûte que coûte. L’écrivain a vécu plusieurs mois caché dans une cave avec sa mère pendant l’insurrection de Varsovie en 1944 ; il avait 4 ans. Le récit passe du « tu » au « je » qui devient un rat narrateur évoquant sa vie en sous-sol comme en écho à l’enfance de l’écrivain qui déclare : « Aussi, cher lecteur, n’oublie pas que, lorsque j’ai décrit de façon minutieuse et naturaliste l’existence d’un rat, c’est à toi que je pensais ».

Au contraire Docteur Rat, rendu fou par les expériences qu’il a subies en laboratoire, a embrassé la cause des hommes et tente de s’opposer à la révolte qui monte du monde animal contre les incessantes offenses infligées par le plus sauvage d’entre eux : l’homme. Tour à tour les animaux prennent la parole : l’arrivée à l’abattoir narrée par un bœuf est une des scènes percutantes du roman. Les animaux espèrent ici un monde vivant débarrassé de l’espèce humaine. C’est justement ce postulat qui régit Demain les chiens de Clifford D. Simak : les hommes ont disparu de la Terre, les chiens les ont remplacés depuis si longtemps qu’ils mettent en doute leur véracité passée. Alors ils inventent des légendes, ils se racontent des histoires où les personnages sont … des hommes.

Même nié, fui, ignoré l’homme n’en finit pas d’imposer son empreinte sur le monde animal. Le lien aussi perverti soit-il semble ne pas pouvoir se rompre.

 

  • (EN) FINIR

En effet, les livres des animaux narrateurs sont des textes marqués d’un pessimisme lucide. Leurs auteurs ont de toute évidence fait un pas vers le monde animal et ce changement de point de vue leur permet de regarder par les yeux des bêtes comment l’homme s’autorise à dominer le reste du monde vivant. Dès lors, en toute logique, les animaux narrateurs connaissent rarement une fin heureuse. Ils sont la plupart du temps victimes des hommes de façon directe ou collatérale. Fréquenter le genre humain nuit gravement à la vie animale.

Les bêtes narratrices des nouvelles de Ceridwen Dovey subissent aussi le monde humain dans toute sa brutalité et son absurdité. L’écrivaine mêle habilement leurs récits autobiographiques à celui de la grande histoire comme celui de la tortue de Virginia Woolf qui termine sa longue vie dans l’espace à l’intérieur d’un vaisseau soviétique ou celui d’une moule qui ne survivra pas à l’attaque de Pearl Harbor.

Le suicide, ou une certaine forme, revient dans de nombreux romans. Même le rat Firmin, de loin le narrateur le plus enjoué, lecteur et philosophe quoique rejeton de Flo une grosse rate ivrogne (« Maman était une sacrée picoleuse »), connaîtra un funeste destin.

singes

De fait, la voix animale relate et interroge l’identité de ses liens avec l’humanité en lui retournant la question de l’attention portée au monde. Les écrivains en dénonçant ce manque de considération envers le monde animal renouvellent cette interrogation légitime qui était déjà celle de Montaigne dans ses Essais (livre II chap. 12):

Ce  défaut  qui  empêche  la communication d’entre elles [les bêtes] et nous, pourquoi n’est-il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par cette même raison, elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons.

 

Pour aller plus loin :

Traduire le parler des bêtes

La parole aux animaux. Conditions d’extension de l’énonciation

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