Quand le fait divers fascine les écrivains

De l’enquête judiciaire à l’enquête littéraire

- par Benoît S.

La France n’a plus besoin de regarder le Journal Télévisé de 20H pour avoir peur ! En effet, la rubrique fait divers se taille une place croissante dans les romans français (mais peut-on encore parler de romans ?). On observe ainsi, ces dernières années, un désintérêt pour la fiction au profit du réel et plus particulièrement du fait divers. Une hérésie dans un pays où le roman occupe une place bien particulière dans l’imaginaire collectif, quelque part entre la gastronomie et la Révolution. Alors, est-ce que le diagnostic est grave, Docteur ?

CCO Creative Commons - Pixabay.com
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Un véritable phénomène éditorial

Impossible d’y échapper sur les tables des libraires … et des bibliothèques. Le fait divers est partout. De plus en plus d’affaires criminelles font ainsi l’objet d’une nouvelle enquête, mais littéraire cette fois-ci.

Signe des temps, la vénérable institution Grasset n’a-t-elle pas décidé de lui consacrer une collection, « Ceci n’est pas un fait divers » ? Une reconnaissance impensable il y a encore peu.

Car, si dans le monde anglo-saxon, cet exercice a conquis sa légitimité depuis bien longtemps, le paysage littéraire français s’était davantage distingué, jusqu’à présent, par son extrême frilosité envers le fait divers (à l’exception notable du Polar).

Mais, en 2001, Emmanuel Carrère s’attaque à l’affaire Jean-Claude Romand. Et, de ce matériau, il compose une œuvre romanesque majeure, l’Adversaire,  qui vient battre en brèche l’idée selon laquelle la grande littérature – la littérature blanche – ne peut écrire sur le fait divers. Ce livre va exercer une influence décisive et engendrer une flopée de publications plus ou moins convaincantes. N’est pas Emmanuel Carrère qui veut.

Les affaires criminelles les plus célèbres sont ainsi opportunément prises d’assaut et revisitées telles celles du petit Grégory par Philippe Besson, des bébés congelés par Mazarine Pingeot ou encore de l’assassinat d’Ilan Halimi par Morgan Sportès (déjà auteur de l’Appât, adapté au cinéma par Bertrand Tavernier).

L’âge d’or du fait divers : le 19e siècle

Le fait divers comme source d’inspiration pour les romanciers ? Si l’on parcourt l’histoire de la littérature, on s’aperçoit tout d’abord que le phénomène n’est pas si nouveau. [Cette partie s’appuie largement sur Les écrivains et le fait divers : une autre histoire de la littérature de Minh Tran Huy].

On ignore souvent que Flaubert, Stendhal ou encore Alexandre Dumas n’étaient pas hermétiques à l’air du temps et n’ont pas hésité à s’emparer de cette matière pour trouver un souffle romanesque à leur œuvre si puissante soit-elle.

Et pourtant, Le Comte de Monte-Cristo, le Rouge et le noir, Madame Bovary doivent tous leur existence à des affaires bien réelles. Jugez-en par vous même :

« Un cordonnier parisien d’origine nîmoise, François Picaud, qui avait été dénoncé comme agent anglais par trois hommes jaloux de ses succès. Emprisonné pendant 7 ans, il avait été ensuite engagé comme domestique par un ecclésiastique italien qui lui légua une fortune. Revenu dans la capitale française, il obtint d’un certain Allut les noms des traîtres qui l’avaient envoyé en prison, partit à leur recherche et les élimina. »

Ce rapport de police ne vous rappelle rien ? Remplacez l’ecclésiastique italien par l’Abbé Faria et François Picaud par Edmond Dantès …

Quant aux Mystères de Paris, véritable best-seller de l’époque, leur auteur, Eugène Sue en aurait eu l’idée alors qu’il assistait au procès d’une bande organisée parisienne, jugée pour vols et assassinats. De la même façon, il se dit qu’il puisait de nombreux détails et ressorts narratifs dans la Gazette des Tribunaux.

Le 19e siècle marque, incontestablement, l’irruption du fait divers dans l’imaginaire de la société française. Son essor est indissociable de celui d’une presse populaire à grands tirages et à la diffusion massive.

Mais, à la grande différence d’aujourd’hui, au 19e siècle, les écrivains ne reconnaissaient pas explicitement leur dette envers le fait-divers. Cette inspiration était encore considérée honteuse.

Le journalisme littéraire : une tradition américaine

Car, le phénomène qui nous intéresse ici trouve plus sûrement sa généalogie outre-Atlantique dans ce que les Américains nomment la narrative non-fiction. La narrative-non fiction ? Une expression intraduisible en français et qui révèle peut-être cette difficulté, si française, à appréhender d’autres formes que celle du roman dans le champ littéraire.

« En France, tout se passe comme si littérature était synonyme de roman, un point c’est tout. Le roman exerce une prééminence absolue » remarque Emmanuel Carrère. [lire l’article de Télérama]

Les écrivains américains ne semblent pas s’être embarrassés d’un tel complexe à en juger par le pedigree impressionnant de ceux qui se sont livrés à cet exercice : Ernest Hemingway, Joan Didion, Tom Wolfe, Norman Mailer ou encore Truman Capote ont ainsi donné ses lettres de noblesse au genre. A ce stade, on peut réellement parler de tradition littéraire américaine.

Mais que désigne exactement cette narrative non-fiction ? Truman Capote en a donné une définition précise dans la biographie que lui a consacrée George Plimpton:

« Il me semblait que l’on pouvait tirer du journalisme, du reportage, une forme d’art nouvelle et sérieuse : ce que j’appelais en mon for intérieur le roman-vérité », précisant qu’il s’agissait d’une « forme narrative qui utilisait les techniques de l’art de la fiction, tout en restant on ne peut plus proche des faits ».

De Sang-froid de Truman Capote

S’il devait y avoir un palmarès du genre, le prix reviendrait incontestablement à De sang-froid de Truman Capote, modèle indépassable selon ses nombreux admirateurs littéraires, à commencer par son propre auteur, qui ne s’en est jamais complètement remis. Capote n’a, en effet, plus rien écrit de significatif après son chef d’œuvre.

En 1959, Truman Capote décide d’écrire sur le meurtre d’une famille de fermiers aisés, à Hollcomb, au Kansas, par deux repris de justice, convaincus à tort que la famille était en possession d’un coffre contenant dix mille dollars. Il propose au New Yorker de se rendre sur place pour relater ce fait divers. Il y restera finalement cinq ans.

Loin de mener une simple enquête, Capote va s’investir personnellement dans ce drame comme l’explique JMG Le Clézio, admiratif :

« Capote ne s’est pas contenté de suivre une affaire. Mû par un désir irrésistible d’en savoir davantage, Capote a effectué ce long voyage dans l’abîme. Il a suivi la trace des assassins en même temps que la police. Il a enquêté lui-même sur le lieu du drame, il a interrogé des centaines de personnes, visité des centaines de lieux. Quand les assassins ont été pris, il les a rencontrés, les a aidés, leur a donné de l’argent, a gagné leur amitié. Il les a suivis jusqu’à leur mort, et s’est occupé lui-même de leurs funérailles. […] » [lire l’article du Magazine Littéraire]

Une dimension métaphysique

Si en apparence, proches de l’insignifiance, les faits divers restent limités dans leur portée – selon Pierre Bourdieu, dans son célèbre essai,  Sur la télévision, « les faits divers ce sont aussi des faits qui font diversion », détournant ainsi l’attention du téléspectateur de l’essentiel – ils témoignent, pourtant, d’une dimension métaphysique voire sacrée.

Pour Roland Barthes, le fait divers renvoie ainsi « à l’homme, à son histoire, à son aliénation, à ses fantasmes, à ses rêves, à ses peurs ». [Essais critiques de Roland Barthes]

En s’emparant du fait divers, les écrivains tentent ainsi de percer le mystère de la nature humaine et de s’approcher au plus près de l’insondable.

Lorsqu’il évoque Jean-Claude Romand et sa vie entière bâtie sur le mensonge, Emmanuel Carrère ne dit pas autre chose :

« un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand, il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand. » [L’Adversaire]

« A l’origine de L’Adversaire, il y a une phrase très précise dans Libération. Je me souviens encore de la fin de l’article de Florence Aubenas : il garait sa voiture sur un parking et s’en allait marcher seul dans les forêts du Jura. Pour faire quoi ? A la base d’un fait divers qui donne envie d’écrire, il y a toujours quelque chose d’irreprésentable ».  [lire l’article des Inrockuptibles]

Minh Tran Huy ajoute que les ressorts narratifs du fait divers ne sont pas sans rappeler ceux de la tragédie et « la présence d’un fatum – une fatalité inexorable qui broie les êtres quelles que soient les tentatives pour en dévier le cours ». [Les écrivains et le fait divers : une autre histoire de la littérature de Minh Tran Huy]

Cette référence à la tragédie est ainsi présente dans de nombreux livres. C’est bien d’une image quasi mythologique dont nous parle Régis Jauffret comme point de départ de Claustria (sur l’affaire Fritzl, du nom de cette femme violée et séquestrée pendant 24 ans dans une cave par son père).

“J’ai tout de suite pensé à la caverne de Platon. Il y a des gens qui sont nés là-dedans, qui n’ont jamais rien vu d’autre, et il y avait les ombres portées puisqu’il y avait la télévision. Platon, au fond, parlait de ça.” [lire l’article des Inrockuptibles]

 

Et aussi …

D’autres vies que la mienne / Emmanuel Carrère 

Les bonnes / Jean Genet

Laetitia ou la fin des hommes / Ivan Jablonka

La Serpe / Philippe Jaenada

La petite femelle / Philippe Jaenada

California girls / Simon Liberati

Ce que j’appelle oubli / Laurent Mauvignier

 

 

 

 

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