Marionnettes

Ilka Schönbein fait corps avec ses marionnettes

- Modifié le 17/10/2017 par Hélèna du département Arts vivants à la médiathèque de Vaise

On ne ressort pas indemne d'un spectacle d'Ilka Schönbein. Cette marionnettiste allemande vivant en France, a l'extraordinaire faculté d'émouvoir et bouleverser le public au plus profond. Au-delà du talent et de son savoir-faire, elle a comme un engagement suprême dans son art, un don de soi au public et semble se mettre en danger dans chacun de ses spectacles.

Ilka Schönbein dans Le voyage d
Ilka Schönbein dans Le voyage d'hiver

L’artiste est inclassable par sa technique : elle manipule avec ses mains, ses pieds, sa tête ou ses fesses. Elle est actrice, mime, danseuse, marionnettiste, auteur, créatrice de masques et de costumes.

Au cours de sa formation, Ilka Schönbein a appris la gestuelle eurythmique, auprès de l’anthroposophe Rudolphe Steiner, prônant « l’alliance de l’âme et du geste, plutôt que l’effort et la technique ». Puis, avec le marionnettiste Albrecht Roser , elle a découvert la manipulation et la construction des marionnettes à fils. Elle développe alors un rapport personnel à la marionnette.

Les « masques de corps »

Depuis plus de vingt ans, elle fabrique des masques et des marionnettes à partir de moulages de ses bras, de ses jambes et de son visage comme des « empreintes » de son propre corps. Ces empreintes se transforment en masques et en marionnettes incarnant des émotions, des affects et des pulsions. Ils se matérialisent dans des personnages hybrides. L’artiste brouille les frontières entre l’inerte et le vivant, entre l’humain et l’animal, entre le masculin et le féminin. On ne sait plus où le corps de la marionnette se termine et où le corps de l’artiste commence.

Son théâtre a quelque chose du culte macabre où un acteur enfile le masque de la personne défunte et lui donne vie. Elle explore la question de l’identité du côté des formes primitives et inquiétantes du double. Elle pose la question de définition du « moi ». La marionnettiste est tantôt sujet, tantôt objet.

« J’ai laissé la marionnette prendre possession de moi, de mes mains, puis de mes jambes, de mon visage, de mes fesses, de mon ventre et de mon âme. »

Parole et musique

Dans ses spectacles, la musique semble propice à l’apparition de tous ces êtres que l’artiste semble extraire de son corps. Ilka Schönbein ne parle pas pendant ses spectacles, mais elle est souvent accompagnée par un musicien ou un chanteur. En mettant la voix à côté du jeu, les gestes sont libérés de tout rapport illustratif aux mots proférés.

L’esthétique de la monstruosité

Ilka Schönbein incarne dans ses créations des figures grotesques, des créatures mi-animales mi-humaines. Par combinaison, soustraction, multiplication, déplacement ou collage, elle fait apparaître des formes monstrueuses, notamment par exemple un personnage qui a 2 têtes, 4 jambes, une tête plus grosse que le reste du corps… L’esthétique expressionniste de la laideur est, nous dit l’artiste, une trace de traumatisme qui date de son enfance, période du « miracle économique quand tout est fabriqué en plastique, quand tout était propre, joli et stérile. »

Elle détourne des objets ou des résidus naturels, comme le papier mâché, pour créer ses marionnettes ou ses décors. Elle applique cette esthétique a son propre corps : elle se vieillit, s’enlaidit, boite… Nous sommes frappés dans ses spectacles par de nombreuses images de violence et d’horreur, c’est le cas par exemple de l’enfant avec un peigne planté dans le crâne dans Chair de ma chair.

Poursuivons en parlant de 3 spectacles caractéristiques de son travail.

Métamorphoses / 1994

Le spectacle Métamorphoses est une tragédie burlesque, dont les personnages émergent d’un vieux landau, d’une carcasse de parapluie ou de son propre corps. Aucun texte n’est dit. Le fond sonore est composé de chansons juives. Un personnage féminin, naïf et sans âge, découvre l’enfantement et l’amour maternel. Les visages des marionnettes, souvent de taille humaine, expriment la tristesse et la faim. La scène de l’accouchement est particulièrement impressionnante.

L’art d’Ilka Schönbein est alors profondément marqué par le souvenir de l’Holocauste. Sans être juive, elle donne à sa compagnie en 1992 un nom yiddish, théâtre Meschugge, qui veut dire « fou ». Le spectacle évolue d’un humour acide, si typique pour l’Europe Centrale, vers une vision intensément noire du monde.

En 1994, le jury du festival Mimos lui décerne le Grand prix de la critique. Depuis, elle a beaucoup travaillé en France.

Ilka Schönbein réalise, dans les années 90, quelques spectacles pour enfant dont Le roi grenouille. Malgré son succès, elle ne considère jamais ses spectacles comme achevés. Elle présentera plusieurs versions de cette création.

Le voyage d’hiver / 2003

Le Voyage d’hiver s’inspire de l’œuvre éponyme de Franz Schubert et de Wilhelm Müller. Le spectacle incarne la souffrance, parle de désespoir et de la folie d’un amour trahi.

« Comme dans tous mes spectacles précédents, je souhaite ici illustrer les thèmes essentiels de l’existence d’une femme : l’enfance, l’amour, la naissance, la vieillesse, la peur de la mort.[…] C’est la danse contre et avec la mort. »

Elle est dans la peau d’un jeune homme trahi par sa fiancée. Elle utilise les uns après les autres une effrayante garde-robe de masques de latex ou de papier mâché. Elle peint le trouble amoureux dans toute son intensivité, de l’extase au désespoir.

Un processus d’auto-engendrement semble être à l’œuvre. La pièce semble suivre un cycle : à la fin du spectacle, elle avale du papier, ce même papier mâché avec lequel elle fabrique ses marionnettes…

La Vieille et la bête : « A mon père » / 2010

Dans cette création, Ilka Schönbein crée un univers où l’humain et l’animalité s’entremêlent dans quatre contes populaires où rôdent la vieillesse et la mort. Elle rend dans ce spectacle un hommage à son père qui vient de disparaître.

On observe une tendance à la prolifération, à la multiplication et à l’auto-engendrement. Les « masques de corps » naissent de l’union de masques, de prothèses et de la propre chair de l’artiste. Ils prennent vie en déformant le corps d’Ilka Schönbein.

 

Au-delà de toute pudeur, Ilka Schönbein crée d’extraordinaires spectacles, où se mêlent son art de la marionnette, son talent de comédienne presque contorsionniste, mais aussi son humour, son univers sombre et ses influences – les contes et la culture d’Europe de l’Est… Un théâtre visuellement unique qui en fait l’une des artistes les plus fascinantes de la scène contemporaine. Un travail artistique qui ne ressemble à rien d’autre.

Pour aller plus loin

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *