La Lyre et le Pixel

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 29/03/2017 par Bib 4

Dans les années 90, l’avant-garde poétique était chez POL, Al Dante, Carte Blanche, Derrière la salle de bains. Dans les années 2010, elle est sur Wordpress, Overblog, Hautetfort, Bandcamp, Soundcloud – parfois, aussi, Facebook et Twitter. C’est un fait, il faut l’accepter : la poésie est sur le web. Pourquoi donc ? D’abord pour les avantages que cela représente en termes de visibilité et de promotion. Mais pas uniquement. Internet a inauguré une nouvelle façon d’échanger, mais aussi une nouvelle façon de lire. Et donc de nouvelles façons d’écrire. Si on voulait rendre justice à la diversité des pratiques poétiques sur internet, il faudrait une thèse de huit cents pages, et un tel ouvrage serait dépassé le lendemain de sa sortie. Mais rien ne nous empêche de proposer un florilège subjectif.

la lyre et le pixel
la lyre et le pixel

Diaristes
L’intérêt du blog, c’est sa fluidité. De nombreux auteurs ont saisi l’intérêt de la chose, notamment dans sa parenté avec un genre littéraire aussi remarquable par sa souplesse que par sa non-viabilité commerciale : le journal.

C’est le cas d’Eric Chevillard. Autofictif autoproclamé, Chevillard a, depuis 2007, investi la pratique du blog comme sacerdoce. Chaque jour, il poste trois textes. Courts. Très courts. Parfois c’est du vers, parfois de la prose, et ça tient, selon les cas, du bulletin météorologique, du haïku, de l’aphorisme, du micro-récit. Peu à peu un monde parallèle se développe, dont le centre est fait d’humour absurde et de merveilleux. On y croise quelques personnages récurrents, le narrateur, sa fille, etc. On les voit grandir, évoluer. On peut perdre le fil, on peut y revenir à son gré, on retrouvera toujours avec plaisir ces vieilles connaissances.

 

Cette impression de proximité, on la trouve aussi chez Heptanes Fraxion. Depuis vingt ans, ce Toulousain ne publie pas de livre. Par contre, il développe sur son blog une poésie crue, fraternelle, sans esbroufe, immédiatement reconnaissable. Il est question de solitude, d’incompréhension, de déprime, mais surtout des autres, de leurs vies aussi insignifiantes qu’épiques, source d’inspiration intarissable. Et bien que la médiocrité soit toujours au bout du chemin, on est bien content d’avoir à portée de main, et gratuitement, un poète qui écrit comme s’il murmurait des confidences sur un coin de comptoir.

 

Portée sur les confidences, mais où il manquerait le comptoir, c’est-à-dire un tantinet plus dark, est aussi Pénélope Corps. Sur son blog Poésie accidentelle, elle le proclame : j’écris pas. Elle ment, ou alors elle ne le fait pas exprès. En tout cas, elle y déploie un univers-déprime impeccable de cohérence, dans un style néo-décharné/écorché 2.0. Ce qui ne veut pas dire dénué d’humour. Sinon à quoi bon la noirceur ? A noter : certains textes existent en versions sonores, notamment avec le compositeur Jim Floyd.

De la vie comme bazar créatif

Car finalement, le net est un espace de confidence où l’auteur peut définir un espace esthétique en tête-à-tête avec son lecteur, sans intermédiaire (si on excepte l’hébergeur et les services secrets américains).

Jérôme Leroy le sait. Connu comme auteur de polars, c’est aussi un poète, celui d’un seul sujet : la nostalgie. Les poèmes sont publiés sur son blog à intervalles irréguliers entre déclarations d’amour à la musique et aux actrices des années 60-70, des diatribes politiques (avec faucille et marteau), des « exergues possibles à des mémoires désobligeants », recueils de pensées et de citations toujours très stimulantes d’auteurs toujours très injustement oubliés.

 

Pauline Catherinot pratique un autre type de mélange des genres. Son site, Encéphalogramme du spectateur, contient des interviews, des comptes rendus de spectacles, des récits de voyages, et… de la poésie. Pas que la sienne, d’ailleurs. Et pas que de la poésie qui chante les fleurs et les petits oiseaux, mais de la poésie qui pense, qui pense la poésie, et qui, de temps en temps, envoie des questionnaires en forme de bouteille à la mer et ramène, de temps en temps, les bons vœux des collègues. On l’aura compris, Encéphalogramme est un lieu de vie et de rencontre, sans que pour autant on perde de vue la patte inimitable de son animatrice, ni ses textes à l’écriture brisée, haletante, anguleuse, serrée, écorchée. Autant de tentative pour briser toutes les formes d’enfermement.

 

Sons et lumières

Mais le blog a un autre avantage sur le livre : il est multimédia. On le sait, depuis que Charles Cros et Thomas Edison ont trouvé le moyen d’enregistrer la voix humaine, la poésie a retrouvé l’oralité qu’elle avait perdue vers la fin du XVè siècle. Mais avec la technologie moderne, la création et le partage de vidéos et de fichiers sonores ne demandent plus de compétences techniques particulières. De nombreux auteurs, qui souvent, publient par ailleurs des livres, se sont engouffrés dans la brèche. Désormais, la voix, le visage, le corps, font partie intégrante de l’œuvre.

C’est particulièrement vrai pour Charles Pennequin. Pennequin, c’est d’abord une carrure balèze d’ancien gendarme surmontée d’un crâne rasé, en-dessous duquel deux yeux exorbités plaquant partout le bleu qui manque à leur décor, le tout relevé d’un accent chti brandi comme un étendard. Pennequin, c’est celui qui écrit des textes en gras, qui déteste revenir à la ligne presque autant que reprendre sa respiration – en témoignent nombre de textes, accessibles sous toutes les formats possibles : pages textes, vidéos-selfies à bout de bras, captations sonores à écouter en streaming, bidouillages au dictaphone, seul ou avec des musiciens, ainsi qu’au sein du collectif à géométrie variable l’armée noire.

Avec Natyot aussi, beaucoup pour les oreilles, beaucoup pour les yeux. Du haut de ce blog et de ces deux chaînes Youtube – une pour l’auteure seule, un avec le musicien Denis Cassan  – un éventail de techniques pour auto-charcuter votre vie banale vous contemple. Cela va donc du simple texte mis en ligne à  la greffe réussie entre le disco et la parole poétique – ce qui n’est pas si fréquent. C’est l’exploration chirurgicale d’une certaine incommunicabilité de soi à soi, de soi aux autres et des autres à eux-mêmes. Un monde brutal et décevant, mais construit d’une voix à demi éteinte semblant indiquer qu’il n’y a pas de quoi en faire un plat.

 

Et puis, vint Julien d’Abrigeon. Poète-perfomeur ayant fait ses classes dans le collectif lyonnais BoXon, d’Abrigeon est à l’origine du site Tapin², anthologie mouvante de toutes les poésies expérimentales. Ici aussi, beaucoup de vidéos et de fichiers audio. Outre le maître des lieux et ses acolytes, on croisera toutes les tendances et toutes les générations de l’avant-garde, du saint patron Bernard Heidsieck à la toujours très photogénique Laura Vazquez. On aura aussi un aperçu appréciable de ce qui se fait en Turquie, au Chili, en Ukraine ou en Irak, entre autres.

 Laura Vazquez, donc : génie des réseaux sociaux, cette Marseillaise d’une trentaine d’année a su hausser le selfie au rang de genre poétique. Rien de ce qui est numérique ne lui est étranger : poèmes du mois auto-filmés à raison d’un mot par jour, SMS-poésie en temps réel – et – en duo avec Simon Allonneau (LE génie de la poésie française contemporaine, mais on n’aura pas l’occasion d’en dire plus, le bestiau n’animant point de blog), festival de poésie organisé dans trois ville en même temps via Skype.

Poetflix

Des vidéos ? Des clips ? Des films ? Et pourquoi pas des séries tant qu’on y est ? C’est la question que se sont posés certains. Ils n’ont pas tardé à y répondre.

Sammy Sapin, par ailleurs co-directeur de la revue en ligne REALPOETIK et videur-physionomiste de la base de donnée sonore Le Cérumen, a trouvé la faille cognitive du cerveau du lecteur. Ses poèmes fonctionnent par série, et prouve qu’avec un peu d’humour, de tendresse et de suspense, de sexe avec des poulpes, on peut jouer sur le circuit des récompenses pour créer une addiction. La série Guide de la Poésie Galactique est exemplaire à cet égard : série de science-fiction autobiographique, elle met en scène l’auteur, cryogénisé dans une cinquantaine d’années, qui se retrouve un jour décongelé avec le cafard et une grosse envie de whisky tourbé. Et ça marche : on est accro à la première prise, et on se traîne, comme le héros, le gosier sec, jusqu’au prochain post. A noter aussi : une très jolie série de poèmes en blouse blanche, et une très jolie série de poèmes sans blouse blanche.

 

Boris Crack fricote lui aussi avec les dimensions spatio-temporelles, mais chez lui, ce sont des grands-mères qui racontent des obscénités et des petits hommes verts qui reprennent des classiques de Michel Sardou de façon créative. La chanson n’est pas loin, les girafes tueuses non plus. Tout ça dans l’optique d’une vaste réflexion sur l’influence des presse-agrumes de Philippe Stark sur la pensée contemporaine.

 

Pour aller plus loin : car internet, c’est des réseaux

La constellation de la poésie est infinie, on peut s’y perdre sans espoir de retour. Heureusement, des explorateurs défrichent l’infini du web pour nous. Ces passeurs se remarquent à la quantité de liens qu’on trouve sur leur blog : regardez à gauche de la page d’accueil, et si ça ne marche pas, regardez à droite, ça ne trompe pas.

Parce qu’internet, c’est des réseaux, la plupart des auteurs insèrent dans leurs tuyaux des liens vers les sites et/ou les œuvres des autres. Mais certains s’en sont fait une spécialité. Frédérick Houdaer et François-Xavier Farine sont de ceux-là. Poètes du quotidien tous deux, dans la lignée de Bukowski pour l’un, de Carver pour l’autre, ils ne sont pourtant pas les premiers à user du pixel pour leur propre gloire. Mais c’est pour mieux mettre en avant la poésie des autres. Donc : coups de chapeau. Donc coups de gueules. Il faut dire que ces lecteurs infatigables, l’un éditeur, l’autre bibliothécaire, qui par ailleurs organisent des cycles de lectures de poésie, se dépensent sans compter. Pourquoi ? Tout simplement : pour que quelque chose existe. Pour montrer que c’est vivant, que ça grouille, que c’est à l’état sauvage. Car tout ça n’est qu’une histoire de curiosité. Et de générosité.

Et ça tombe bien : la poésie, ce n’est pas autre chose. (article écrit par Grégoire DAMON)

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