Un groupe, une fille

Girl in a band

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 15/07/2021 par pj

Dans son livre autoportrait Kim Gordon, chanteuse et bassiste de Sonic Youth, raconte que lors de la première tournée du groupe en Europe, les journalistes anglais lui posaient immanquablement la même question : « Qu’est que ça fait d’être une fille dans un groupe ? »

Frontwoman

Historiquement le rock est grosso-modo une affaire de garçons, la domination masculine est la règle. Et les exceptions – c’est à dire les filles – n’ont qu’à bien se tenir.

Le punk et le post-punk ne sont pas les genres les moins inclusifs. Et c’est bien à l’aube des années 80 que la donne change un peu. Bien sûr Debbie Harry avec Blondie, Tina Weymouth avec Talking Heads, Siouxsie Sioux et ses Banshees, mais aussi une multitude assez inédite de groupes féminins ou mixtes.

Dans l’après punk, une véritable respiration permet à de nombreuses personnalités féminines d’investir l’exclusivité du champ masculin. Et passionnément puisque ces filles-là sont terriblement fantasques et arty.

Greil Marcus ne s’en est jamais vraiment remis – il écrit dans Lipstick Traces :

Une aimable jeune fille juive appelée Susan Whitby prit pour nom Lora Logic et s’empara de la scène du Roxy dans une brume de violence et de confusion […]

Lora Logic balançait son solo de saxophone comme si elle abattait une porte à coups de pied, ce qui était exactement ce qu’elle était en train de faire.

Du murmure au cri, bienvenue dans le petit monde de la vague Art Punk à travers les brefs portraits de trois figures féminines, discrètes et pourtant remarquables, de cette période particulièrement stimulante : Lora, Su et Vanessa.

Essential Logic | Lora Logic

Commençons par un groupe souvent et tristement ignoré. Et un disque largement sous-estimé encore aujourd’hui et donc à redécouvrir de toute urgence.

Paru en 1979, Beat Rhythm News – Waddle Ya Play ? est l’unique album du groupe Essential Logic de Lora Logic.

Née en 1960, Susan Whitby, le vrai nom de Lora, joue du saxophone depuis l’adolescence. Cet instrument sera le sien pendant toute la période punk. Elle débute en compagnie de Poly Styrene au sein du groupe X-Ray Spex en 1976.

Lora Logic à propos du premier concert de son groupe :

Il ne devait pas y avoir alors plus d’une centaine de vrais punks dans toute l’Angleterre

La promesse du punk est celle d’une émancipation. Devenue Lora Logic elle quitte Poly Styrene et X Ray Spex l’année suivante avant l’enregistrement de Germfree Adolescents.

Elle forme son propre groupe en 1978. Accompagné de quelques singles avent et après, l’album Beat Rhythm News est enregistré et sort en 1979.

Indéniablement, la personnalité de Lora Logic irrigue ce disque et insuffle la musique du groupe de sa grande liberté et de toute son énergie vibrante.

Wake Up ! l’impeccable single extrait de l’album contient les ingrédients qui font l’efficacité, de l’intro guitare à la basse qui roule et rebondit. La voix saisissante de Lora est élastique et c’est vraiment ce qui donne corps aux chansons du groupe. Collecting Dust possède la même immédiateté.

Chacun des morceaux d’Essential Logic contient une bonne dose de folie, la plupart du temps logée dans la voix de Lora et dans la façon qu’elle a de modeler les diverses altérations de son chant. Elle joue de sa voix comme elle joue du saxophone.

Si elle chante ici, elle n’abandonne pas son instrument fétiche. D’ailleurs un second saxophone s’ajoute au sien sur certains titres, comme sur le très ska World Friction.

Marjorie Alessandrini, dans son beau livre de 1980 jamais réédité Le Rock Au Féminin, écrit :

Mais peut-être la personnalité féminine la plus originale qui se soit affirmée ces derniers temps est-elle Lora Logic, ancienne saxophoniste d’X-Ray Spex, qui anime Essential Logic […]

Dans le premier album d’Essential Logic, elle invente une musique aux rythmes cassés à la Beefheart, écrit des textes bourrés d’images apparemment désordonnés, produisant des effets curieusement surréalistes.

Moins célébré à l’époque et resté moins célèbre jusqu’à aujourd’hui, le quintet créé par Lora Logic est tout aussi essentiel au puzzle post-punk de ces années-là.

En 1982, Lora Logic concrétisera encore une des étapes de son autonomie avec la réalisation d’un album solo, Pedigree Charm.

New Wave et inventif, le disque mérite plutôt bien son titre et aurait dû constituer le deuxième album d’Essential Logic.

 

  • Suburban Lawns | Su Tissue

Une présence déjà presque fantomatique suivie d’une disparition et d’un silence éternel. Susan McLane est un mystère.

Si son évanouissement semble définitif, on lui consacre pourtant depuis un culte souterrain depuis, qui marque et se matérialise parfois, puisque successivement deux labels, Futurismo en 2015 et Superior Viaduct en 2021 rééditent les très bons morceaux du groupe.

A l’origine, Susan McLane alias Su Tissue et William Ranson (Vex Billingsgate) rencontrent d’autres étudiants à la California Institute of the Arts et démarrent ensemble Suburban Lawns (…Pelouses de Banlieues, quel nom !).

Formé en 1978 à Long Beach au sud de Los Angeles, le groupe enregistre entre 1979 et 1983, quatre disques et une vingtaine de chansons et s’inscrit nettement dans un post-punk tendance ligne claire, à la fois sage et déjanté – on pense à Devo et aux B-52’s.

Suburban Lawns jouera notamment Whisky a Go Go en première partie de Lydia Lunch et Siouxsie & The Banshees, ou encore avec Wall of Voodoo et U2.

Sur scène, Su Tissue ne regarde pas vraiment le public. Elle ne regarde pas vraiment les musiciens du groupe.

Elle ne regarde rien, vraiment.

Le non-sens de ce qui est chanté s’incarne sur scène par cette présence-absence à l’étrange allure d’enfant catatonique – une beauté grotesque et captivante qu’elle détermine elle-même.

Souvent l’excentricité prend forme et c’est heureux. Le décalage ne réside pas forcément dans l’outrance d’une extraversion. Ici c’est même plutôt le contraire, sauf que la modération, parfois, déstabilise et inquiète.

Tout comme sa posture, le chant de Su Tissue étonne. Elle fait l’expérimentation de sa voix neutre, du lisse au grinçant, du sobre au criard. A l’image des tenues hétéroclites qu’elle adopte avec méthode et liberté.

Elle est moderne, seule, et mutique lorsqu’elle ne chante pas.

Su Tissue est ensuite seule pour un projet si différent qu’il peut sans l’ombre d’une hésitation être classé hors catégorie.

Salon de Musique est enregistré en 1982 et parait en 1984. Parce que Susan a étudié le piano, les trois pièces que contiennent ce Salon font résonner en nappes un piano minimaliste et répétitif et une basse discrète. Sur la pièce intitulée Salon de Musique, la voix psalmodiante et éthérée de Su Tissue se fait entendre une dernière fois. Enivrant.

On l’aura compris, ce disque est une véritable rareté. Il n’a jamais été réédité et on ne peut que regretter cet oubli.

 

  • Pylon | Vanessa Briscoe Hay

D’Athens en Georgie, viennent les inaltérables R.E.M. et B-52’s…il existe forcément un moyen d’exister au milieu de ces deux gros morceaux.

Lorsqu’on écoute Pylon, on en est immédiatement persuadé.

Formé en 1978, le groupe est au complet lorsque Vanessa Briscoe Hay rejoint le trio déjà réuni et devient la seule fille du groupe. Elle sera la chanteuse de Pylon.

Elle explique ainsi le projet de départ :

Nous trouvions drôle le fait de lancer un groupe, d’avoir un article dans New York Rocker, puis de nous séparer .

Sauf que cette idée « artistique provisoire » dixit Vanessa se transforme vite en carrière de groupe à gérer, suite au succès du single Cool et des prestations live.

Elle a 25 ans lorsque sort en 1980 le premier album du groupe, Gyrate. Le deuxième intitulé Chomp est daté de 1983. Un troisième suivra bien plus tard (1990) et sans l’éclat des premiers.

Ces deux disques forment à eux-seuls un indiscutable diptyque, mix réussi de Television, Gang of Four et de Talking Heads.

A ceci près donc, et la différence est de taille, qu’une fille est au chant.

Corin Tucker, guitariste et chanteuse de Sleater-Kinney souligne :

Vanessa était si vive, si animée sur scène, elle donnait une performance physique vraiment viscérale et qui était différente de tout ce que j’avais vu auparavant. La musique était si terrible à cette époque […] les femmes n’étaient que des objets sexuels et n’avaient aucune influence dans le monde musical. Donc, voir ce groupe qui était emmené par une femme et qui était une telle protagoniste sur scène était tellement excitant…

Vanessa Briscoe Haye écrit aussi les textes qu’elle chante. Sa voix est l’énergie modulable du quatuor géorgien, parfois d’une douceur apaisée et brusquement grinçante. En concert, sa façon de bouger reflète bien l’énergie bouillonnante et profonde qui ne demande rien de mieux que de pouvoir s’exprimer.

Dans Rip It Up And Start Again , Simon Reynolds identifie Pylon comme l’une des formules américaines émanant du Gang Of Four, selon ses termes :

Un rock agressif et violent mais cependant débarrassé de toute oppression machiste.

 

A propos du punk, Greil Marcus écrit encore :

[…] des adolescents ont hurlé une philosophie, des brutes ont fait de la poésie, des femmes ont démystifié le féminin.

Et notamment à propos d’Essential Logic, il revient sur le caractère spécifique et bien trempé de la musique produite à ce moment-là :

Ce qui reste irréductible dans cette musique, provient de son désir de changer le monde. Un désir manifeste et simple, mais qui dessine une histoire infiniment complexe – aussi complexe que les interactions des gestes de la vie quotidienne qui reflètent la façon dont tourne le monde. Ce désir commence avec le besoin urgent de vivre non pas comme objet mais comme sujet de l’histoire.

 

En savoir plus :

 

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