Intelligence collective

Les sciences participatives, sentinelles de la nature

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Dpt Sciences et Tech

De plus en plus de citoyens et de citoyennes, seul·e·s ou regroupé·e·s en associations, s'engagent dans des programmes dits de science participative, mettant leur temps, leurs observations, leur matériel à la disposition des chercheurs.

Papillon machaon ailé de jaune Histoire naturelle des lépidoptères d
Papillon machaon ailé de jaune Histoire naturelle des lépidoptères d'Europe, Hippolyte Lucas. 1834 Bibliothèque municipale de Lyon (393644)

Observer, photographier, identifier

Qu’on les appelle « sciences collaboratives », « citoyennes » ou « participatives », ces initiatives scientifiques permettent à des profanes de tous âges, chevronnés ou dilettantes, de travailler aux côtés des acteurs de la recherche dans des domaines aussi divers que la zoologie, l’entomologie, l’astronomie, la botanique ou encore la biologie, et même la médecine ou les sciences sociales.
Le concept est né aux États-Unis, au début des années 1970 sous le terme « citizen science » mais serait l’héritier des sociétés savantes des siècles précédents, au cours desquels une grande partie du travail scientifique était réalisé sur le terrain par des non-professionnels qui enrichissaient les inventaires.

Lancées au début des années 2000 à la faveur des technologies du numérique, les sciences participatives connaissent ces dernières années un réel engouement, en particulier dans le monde anglo-saxon. En France, 53732 personnes y ont apporté leur contribution en 2017, par de simples signalements ou par des actions plus engageantes (source Les sciences participatives au secours de la biodiversité : une approche sociologique / Florian Charvolin).

Ces initiatives doivent essentiellement leur existence à l’essor d’Internet et aux possibilités de géolocalisation des smartphones et appareils photo dotés d’un GPS. Invité·e·s par les chercheurs qui élaborent des programmes de recherche participative, les contributeurs·trices se postent dans un endroit donné et, pendant une durée souvent prédéterminée, observent, comptent, photographient… puis signalent et commentent leurs observations sur une application ou un site dédié.

 

Remettre la société au cœur des sciences

Pour les chercheurs, il est acquis que la production participative de données scientifiques n’est exempte ni de défauts ni de biais. Elle constitue néanmoins un précieux coup de pouce, en particulier dans le contexte de crise dans lequel se trouve le secteur de la recherche publique, où le manque de financements et de personnels est criant. Or, les sciences participatives permettent de démultiplier les moyens et la puissance de travail, grâce notamment à l’ergonomie des outils numériques individuels et connectés. Cette contribution collective permet ainsi d’obtenir des quantités massives de données qu’il serait quasiment impossible de recueillir autrement à court terme. Cela est d’autant plus vrai pour le suivi de l’évolution de la biodiversité sur de grandes échelles spatiales et temporelles, qui nécessiterait sinon de la main d’œuvre, du temps, des moyens matériels et financiers considérables.

La participation du public est aussi une manière de créer de l’intelligence collective, mais aussi de créer des liens entre amateurs et scientifiques autour de questions environnementales. Elle répond de ce fait à la demande croissante des chercheurs d’ouvrir leur recherche à la société civile. Renforcer le lien entre les citoyens et le monde scientifique est d’ailleurs l’un des objectifs du Projet de loi de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 qui devrait entrer en vigueur en France en 2021.

 

De l’activité de loisir à l’engagement citoyen

Si observer la nature et glaner des données est souvent une activité ludique et stimulante, le fait de contribuer à l’enrichissement des biens communs de l’humanité, de participer à la recherche et à la préservation d’un monde durable est aussi particulièrement valorisant. A cela s’ajoute une dimension sociale : le sentiment d’appartenance à une communauté d’intérêts et la possibilité de rencontres souvent enrichissantes. L’engagement peut aussi s’avérer politique : faire des sciences participatives permet d’interpeller les décideurs et responsables politiques quant à la nécessité de faire évoluer les politiques publiques, pour par exemple lutter contre les effets dévastateurs sur la biodiversité de certaines activités agricoles ou industrielles. Selon Romain Julliard, Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et co-créateur de MoSaic, entièrement dédiée à l’accompagnement de projets participatifs, « co-construire la connaissance par la participation est, sinon une solution, du moins une piste sérieuse pour accélérer la transition. On a d’abord besoin d’une grande quantité de données pour faire avancer la connaissance et se poser les bonnes questions. C’est le but classique et le plus évident. Mais à travers la participation, on rentre soi-même en transition, en changeant directement ses pratiques à petite échelle. D’une manière générale, cela permet aux citoyens d’acquérir une méthodologie en matière de délibération, de recherche d’un consensus, de construction collective. Ces mécanismes seront, je pense, déterminants dans notre capacité à réaliser une transition démocratique. » (source : Usbek et Rica).

 

Confiné·e·s et à l’affût !

La période du confinement d’une grande partie de la population mondiale au printemps 2020 a beaucoup profité aux programmes scientifiques en ligne qui ont enregistré des records de participation. Ainsi, Zooniverse, une plateforme réunissant une centaine de projets en astronomie, biologie, médecine et même en histoire, et près de 2 millions de scientifiques citoyens, a vu son activité augmenter considérablement : au cours de la deuxième semaine d’avril 2020 seulement, plus de 200 000 internautes ont apporté au moins 5 millions d’observations sur tout le site Zooniverse, ce qui représenterait 48 ans de recherche à plein temps (source : Courrier international).

Le programme de sciences participatives Vigie-Nature du Muséum national d’histoire naturelle, fondé il y a plus de 30 ans, a mis en place à cette occasion 4 programmes pour faire connaissance, depuis son jardin ou son balcon, avec la biodiversité (oiseaux, bourdons et papillons) qui nous entoure. L’objectif était de mesurer les effets indirects du ralentissement des activités humaines sur la faune et la flore.


Ces différents programmes de science citoyenne ont également permis aux enfants de poursuivre leur éducation scientifique, dans un vrai moment de partage avec leurs parents, montrant que les sciences citoyennes possèdent également des vertus pédagogiques.

 

Tour d’horizon des programmes de sciences participatives

En France il existe un très grand nombre de programmes de sciences participatives. Des portails comme Open (Observatoires participatifs des Espèces et de la Nature) ou encore Science Ensemble les rassemble pour mieux les valoriser auprès du public. Zoom sur certains d’entre eux.

En botanique, l’association francophone Tela Botanica porte et anime, en partenariat avec des acteurs et organismes de la recherche et du monde associatif, plusieurs programmes. Citons par exemple Flora Data pour participer au recensement des espèces végétales sauvages, les Herbonautes pour contribuer à la création d’une base de données scientifique à partir des millions de photos des plantes de l’Herbier de Paris, Sauvages de ma rue qui permet aux citadin·es de reconnaître les espèces végétales de leur environnement immédiat (trottoir, coin de rue, pelouse…) ou encore l’Observatoire Des Messicoles pour recenser et suivre les plantes “habitantes des moissons” sur les parcelles agricoles.

Du côté des espèces animales, l’Observatoire des Oiseaux des jardins, porté par la LPO et le Muséum national d’Histoire naturelle, permet de transmettre régulièrement ses observations d’oiseaux. Un Dragon ! Dans mon jardin ? est dédié à l’observation des amphibiens et reptiles en France métropolitaine. FlorApis et CSI Pollen sont deux plateformes de science participative au service des abeilles. Pour les insectes, le projet de référence est le SPIPOLL qui a pour but d’étudier les réseaux de pollinisation, en photographiant tous les insectes se posant sur une fleur pendant 20 minutes.

En mer, le programme Cybelle Méditerranée permet aux plaisanciers, professionnels de la mer ou experts naturalistes, de s’engager concrètement pour les espèces marines méditerranéennes (cétacés, tortues marines, raies et requins…) en signalant leurs observations, avec des méthodologies adaptées au bord de mer comme au grand large, quel que soit le type de navigation.

Même les géologues en herbe peuvent faire part de leurs signalements : la diversité géologique est une composante essentielle de la nature au même titre que la biodiversité. Bien qu’a priori moins changeante que les espèces végétales et animales, elle disparait et réapparait au gré de l’érosion, des activités humaines d’aménagement du territoire, des changements climatiques. Ces données échappent souvent aux scientifiques car elles sont rapidement recouvertes par la construction ou la végétalisation. Grâce au réseau Vigie-Terre, tous les publics sont invités à signaler des objets géologiques, souvent des affleurements rocheux, qui pourront être décrits et discutés.

L’astronomie se prête également bien aux sciences participatives : le projet LOFAR Radio Galaxy Zoo permet au public d’aider les scientifiques à interpréter les données recueillies par le radiotélescope LOFAR. « [Cet ensemble d’antennes réparties en Europe] génère une telle quantité de données (50 pétaoctets, soit l’équivalent d’une pile de DVD haute comme 40 fois la Tour Eiffel), que les 200 astronomes ne peuvent à eux seuls interpréter. 150 000 sources complexes ont besoin d’être identifiées, et elles ne peuvent l’être qu’à l’œil », selon Cyril Tasse, astrophysicien à l’Observatoire de Apris-PSL et l’un des initiateurs du projet. A l’aide d’un tutoriel vidéo disponible sur YouTube, chaque participant est appelé à superposer une image radio et une image optique, et trouver ainsi la galaxie hôte du trou noir. » (source : Sciences et Avenir). « En quelques années, des millions d’observations ont été effectuées par des dizaines de milliers de volontaires connectés à un site Internet qui ouvrait à leur description des images du ciel générées par divers télescopes, Hubble compris. Couplé à un forum de discussion, ce site de recherche participative a rapidement abouti à des découvertes originales et à des dizaines de publications scientifiques associant chercheurs professionnels et amateurs. » (source : Le Monde).

Dans le domaine de l’environnement et de la santé publique, l’apport des sciences participatives s’avère aussi précieux, les contributeurs·trices aidant très significativement les scientifiques à identifier et cartographier les espèces envahissantes ou nuisibles à la santé humaine. Ainsi, depuis 2013 l’Institut français de recherche et d’exploitation de la mer (Ifremer) appelle les citoyen·nes à repérer des lieux où les algues vertes prolifèrent et à les signaler sur le site du Projet Phenomer. Le portail de signalement du moustique tigre, qui depuis son lancement en 2014 par l’ANSES et l’ARS a récolté plusieurs milliers de signalements, permet aux chercheurs d’identifier les zones que cet insecte, parfois vecteur de maladies graves, a colonisées (près d’une soixantaine de départements sont concernés en 2020). Dans le même esprit, Citique (géré par le laboratoire « Tous Chercheurs » de l’Institut national de la recherche agronomique) a permis aux scientifiques de mieux connaitre les tiques et les maladies qui leur sont associées, en particulier la maladie de Lyme. En 2 ans, 23 500 piqûres ont été signalées sur toute la France et 20 000 tiques ont été adressées au laboratoire pour analyse. Le programme s’appuie sur l’application gratuite Signalement Tique, qui permet de localiser l’existence et les conditions écologiques des piqûres de tiques sur les humains ou les animaux. Grâce à ces signalements citoyens, le laboratoire a pu cartographier les risques de piqûres en France ou encore confirmer que le printemps et l’automne sont les périodes les plus à risque dans l’année.


Citons enfin une forme de science participative très, très actuelle, qui invite cette fois le public à expérimenter à la maison : D-Mask : Désinfectez vite vos masques ! est porté par un groupe de chercheurs français qui travaille actuellement à la validation d’un protocole de désinfection simple et rapide, permettant de réduire l’empreinte écologique et d’augmenter le nombre de réutilisations possible des masques…

 

Pour aller plus loin

Le portail des sciences citoyennes

Eu-citizen Science : la plateforme européenne des programmes de science participative

L’application INPN Espèces, véritable outil de sensibilisation et de connaissance de la biodiversité française, permet de découvrir la diversité des espèces et de participer à l’inventaire de la biodiversité de sa commune, en transmettant ses observations aux experts.

Natures Sciences Société, 2017/4 (n° 25), « Des recherches participatives dans la production des savoirs liés à l’environnement »

Culture et Recherche, hiver 2019·2020 (n°140), « Recherche culturelle et sciences participatives »

Des sciences citoyennes ? La question de l’amateur dans les sciences naturalistes / coordonné par Florian Charvolin, André Micoud, Lynn K. Nyhart (éditions de l’aube, 2007)

Les sciences participatives au secours de la biodiversité : une approche sociologique / Florian Charvolin (Éditions Rue d’Ulm, 2019). Le sociologue Florian Charvolin animera une conférence à la Bibliothèque municipale de Lyon le 6 octobre 2020.

L’exigence de la réconciliation : biodiversité et société / sous la direction de Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot·Julliard (Fayard, 2012)

La reconfiguration du travail scientifique en biodiversité : pratiques amateurs et technologies numériques / sous la direction de Lorna Heaton, Florence Millerand, Patricia Dias da Silva… [et al.] (Presses de l’Université de Montréal, 2018)

Détournement de science : être scientifique au temps du libéralisme / Jean-Marie Vigoureux (Écosociété, 2020)

 

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