Swing verboten

Quand les nazis faisaient la guerre au jazz

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 04/09/2020 par Luke Warm

Dans le viseur du national-socialisme, beaucoup de champs artistiques étaient considérés comme dégénérés, entartete Kunst. Ainsi, toutes les œuvres écrites, composées, peintes, réalisées produites par des juifs ou des communistes étaient bannies mais plus globalement l’art moderne était considéré comme décadent. Le jazz, considéré comme une invasion nègre d’une musique afro-américaine, donc non allemande, faisait bien évidemment partie des entartete Musik au même titre que l’atonalité en musique classique.

Quand les nazis faisaient la guerre au jazz
Quand les nazis faisaient la guerre au jazz

Les années folles allemandes

A la fin de la Première Guerre Mondiale succède les années folles. La République de Weimar se caractérise par une forme d’effervescence culturelle et l’émergence d’une modernité artistique (dadaïsme, cabaret, musique sérielle,…) qualifiée par les conservateurs férus de tradition germanique de « bolchevisme » culturel (Kulturbolschewismus). Berlin est notamment le nouveau creuset de la modernité musicale en Europe et connaît une vie nocturne trépidante rythmée dans ses cabarets par le jazz.

Beaucoup de musiciens américains, notamment noirs, jouent en Allemagne mais dès 1919, le clarinettiste et saxophoniste Eric Borchard, pionnier du jazz allemand, fonde le Eric Concerto’s Yankee Jazz Band.

Puis ce sera les Weintraub’s Syncopators et Comedian Harmonists (dont 3 des membres étaient juifs). Le plan Dawes de renégociation de la dette de guerre et l‘afflux de capitaux notamment américains favorisent ce qui sera considéré par le NSDAP comme de l’impérialisme culturel.

 

Le groupe Comedian Harmonists sera dissout en 1935 suite à l’adoption des lois de Nuremberg sur la protection du sang allemand et de l’honneur allemand qui interdit notamment aux juifs de se produire dans les opéras et les théâtres. Un film sera inspiré de leur histoire.

 

Dès l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l’Éducation du peuple (Volksaufklärung), met en place la Chambre de musique du Reich (Reichsmusikkammer) qui encadre l’ensemble des métiers de la musique, de la fabrication des instruments à la composition. La musique est considérée comme l’art allemand (notamment avec Wagner) par excellence et sert la propagande nazie. Les valeurs de la société nationale-socialiste doivent être incarnées dans la musique : la germanité, le sentiment patriotique, l’obéissance, la discipline, la famille, la religion, la ruralité, les traditions populaires,… La modernité (l’abstraction, l’atonalité…) est rejetée en bloc.

Musique typiquement américaine et même noire-américaine, le jazz et plus particulièrement à cette époque le swing était donc bien évidemment dans le viseur de cette politique qui distinguait la musique  pure  de l’Entartete Musik. Le jazz est l’incarnation de la musique nègre (le NSDAP parle de niggerjazz), immorale et primitive. Très vite, les importations des disques anglo-saxons sont interdites et la diffusion du jazz sur les ondes proscrite dès 1935. Le jazz est aussi associé à la figure du juif, Bernhard Sekles, directeur (juif) du Conservatoire de Francfort ouvre la première classe de jazz en Allemagne en 1928.

Le swing, jazz dansant, est particulièrement visé, le régime essayant de lui substituer la Neue Deutsche Tanzmusik (nouvelle musique de danse allemande), mélange de jazz et de musique de salon formatée : interprété par de purs aryens, pas d’improvisation, pas de saxophone (instrument honni par les nazis),…

Mais le bannissement total du jazz était impossible, les artistes trouvant souvent la parade devant l’ignorance des contrôleurs : traduire en allemand les titres anglais sur les programmes ou jouer de la neue deutsche tanzmusik à l’entrée des inspecteurs dans les clubs.

 

Les Swing Kids

C’est ainsi qu’écouter et danser sur du jazz swing devint un geste politique même chez une jeunesse jusqu’ici frivole, non violente et apolitique. Ce sera l’émergence, d’abord dans le quartier St Pauli de Hambourg puis à Berlin au milieu des années 30, du mouvement des Swing kids, ces jeunes allemands éloignés du carcan dirigiste des jeunesses hitlériennes, fans de swing, de danse et de mode anglo-saxonne (prénoms américanisés, cheveux longs, pantalons larges, jupes courtes, maquillage, cigarettes…), équivalent allemand des Zazous français.

 

Les Swingjugend (leur nom allemand), parfois très jeunes, dès 14 ans, représentent une menace pour la propagande nazie. Souvent issus des milieux bourgeois, ils recherchent avant tout le plaisir et la liberté (ils sont qualifiés de schlurf (fainéants) ou lottern (oisifs) et traitent avec ironie la propagande nationale-socialiste en détournant le Sieg Heil, le salut nazi, en Swing heil ou Heil Hitler par Heil hotler (en référence aux hot clubs). Leurs soirées clandestines, leur apparence marginale, les anglicismes qu’ils aimaient à utiliser suffisaient pour être réprimés par le régime nazi surtout que ces jeunes refusaient catégoriquement de travailler pour la patrie.

La répression de ce mouvement devenu contestataire avec le déclenchement de la guerre était permanente : le 18 août 1941, 300 Swing kids furent arrêtés, au mieux placés sous surveillance ou envoyés dans des écoles (non sans avoir été tondus), les leaders étant envoyés en camp de concentration. Ces arrestations massives encouragèrent les rescapés à entrer en résistance en distribuant de la propagande anti-nazie, certains ayant même été soupçonnés d’appartenir au groupe de résistants la Rose blanche. En janvier 1942, Himmler ordonne que « ce mal soit complètement exterminé » exigeant la fermeture des derniers clubs, l’arrestation des derniers meneurs et l’envoi en camp des personnes raflées :

« Tous les meneurs, à savoir les meneurs de l’espèce mâle ou femelle […] doivent être envoyés dans un camp de concentration. Les jeunes doivent tout d’abord y recevoir des coups, pour être ensuite éduqués de la manière la plus sévère et forcés à travailler ».

Le mouvement est cette fois-ci bel et bien mort et fera l’objet d’un film (qui prendre quelques libertés sur les faits historiques) en 1993.

 

L’exposition ENTARTETE MUSIK

Inspiré par l’exposition Entartete Kunst de 1937 à Munich, Alfred Rosenberg, idéologue du parti nazi soutient l’organisation d’une exposition sur la musique dégénérée. Ainsi, quand la Reichsmusikkammer inaugure l’année suivante les Journées musicales du Reich à l’initiative de Goebbels et promouvant la musique dite pure, y est intégrée, à partir du 24 mai 1938, au Kunstpalast à Düsseldorf, l’exposition Entartete Musik sous le commissariat de Hans Severus Ziegler :

« Ce qui est réuni dans l’exposition Musique dégénérée représente le portrait d’un véritable sabbat de sorcières et du bolchevisme culturel artistique et intellectuel le plus frivole, ainsi que du triomphe de la sous-humanité, de l’impudence juive et d’une imbécilisation intellectuelle totale. […] La musique dégénérée est donc, dans le fond, une musique étrangère à l’essence allemande. » (extrait de son discours d’inauguration)

Pêle-mêle y sont listés les compositeurs et les musiques considérés comme dangereux car juifs, étrangers, modernistes ou relevant du jazz ou du cabaret. L’exposition présentait ainsi des photographies, des portraits, des peintures, des caricatures, des affiches censés illustrer l’infériorité (raciale, intellectuelle, culturelle,…) de ces musiciens, leur dégénérescence et la médiocrité de leurs travaux.

Le meilleur exemple en est l’affiche de l’exposition qui amalgame tout ce que rejette la propagande nazie : un détournement de l’affiche de l’opéra-jazz Jonny spielt auf (Jonny mène la danse), du compositeur autrichien Ernst Krenek, représentant sur fond rouge (référence au communisme) un saxophoniste noir de jazz, caricaturé avec des lèvres démesurées, portant l’étoile juive à sa boutonnière, une boucle d’oreille (le sauvage) et un chapeau haut de forme (le banquier juif américain). Une façon de condenser en une seule image tout ce qui est diabolisé : le juif, le noir, Weimar, l’Amérique et le jazz.

Les intitulés des différentes sections de l’exposition sont aussi particulièrement parlants et définissent clairement les cibles : « Vie musicale, éducation, études théâtrales et presse durant l’ère Kestenberg » (référence à Leo Kestenberg, directeur de la musique au ministère de la Culture à partir de 1918), « Théoriciens de l’atonalité », « Dégénérescence dans la création musicale », « L’opérette juive de jadis au rythme du jazz »…

 

50 ans après cette exposition, en 1988, les musicologue Albrecht Dümling et Peter Girth ont proposé une reconstitution critique de cette exposition pour sensibiliser le public aux dangers de politiques culturelles totalitaires et initièrent la collection Entartete Musik (label Decca) qui présente des compositeurs bannis, exilés, déportés et tués dans des camps ou tombés dans l’oubli du fait de leur esthétique non-conforme aux idéaux nazis.

 

Pour aller plus loin :

 

  • Une série : Babylon Berlin, qui même si très romancée, laisse imaginer les années folles de la République de Weimar

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