Ombres au tableau musical baroque

Ombres baroques

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 02/11/2020 par Civodul

Friande de contrastes expressifs, la période baroque exploite largement et magnifiquement le potentiel symbolique et musical de l'ombre. Voici donc, effleurées ici, sans souci d'exhaustivité, quelques ombres au tableau.

« Zone sombre résultant de l’interception de la lumière ou de l’absence de lumière.
Silhouette sombre, plus ou moins déformée, que projette sur une surface un corps qui intercepte la lumière.
Forme sombre qui apparaît sur une surface faisant un écran à demi transparent.
Forme indécise de quelqu’un que l’on voit à peine dans une demi-obscurité. »

(Dictionnaire Larousse)

 

Immatérielle mais indélébile, l’ombre possède un pouvoir expressif inépuisable.  Parmi ses nombreux avatars  musicaux, on pourrait citer :

 

  • L’ombre menaçante

On tente de l’écarter, de la conjurer. Il faut, pour se rassurer,  à tout prix  la dissiper.

« Ombres vides, terreurs injustes qui perturbent mon âme, à présent je vous en conjure dissipez ma terreur et mes souffrances. » Extrait de l’opéra Griselda de Vivaldi :

 

Weichet nur, betrübte Schatten (Dissipez-vous, ombres lugubres) (BWV 202), est une cantate profane de Johann Sebastian Bach composée pour un mariage à Köthen entre 1718 et 1723 :

 

 

  • L’ombre languissante

Dans le tonalité mélancolique d’ut mineur voici les « ombres errantes » de Couperin, pièce de clavecin à exécuter, nous dit la partition « languissamment »

 

  • L’ombre métaphysique

Le néant de l’ (in)existence : unser Leben ist ein Schatten [Notre vie n’est qu’une ombre à la surface de la Terre] – Ecouter le motet sublime et glaçant de Johann Bach, un ancêtre de Johann Sebastian :

 

  • L’ombre du passé

Ombre nostalgique, ombre de ceux qui furent, l’ombre de soi-même.

Ombre de mon amant / Michel Lambert :

 

  • L’ombre divinatoire

David et Jonathas est un opéra du compositeur français Marc-Antoine Charpentier. Le livret s’inspire du récit de l’amitié de David et Jonathan que font les livres de Samuel dans l’Ancien Testament. Saül, roi d’Israël, visite la Pythonisse sous un déguisement pour connaître l’issue de sa prochaine bataille contre les Philistins.  La Pythonisse évoque l’Ombre de Samuel [voix de basse], qui prédit à Saül qu’il perdra tout : enfants, amis, gloire, couronne.

 

  • L’ombre bienfaisante

Le refuge et l’abri

« Bois épais, redouble ton ombre, tu ne saurais être assez sombre, tu ne peux pas trop cacher mon malheureux amour ». (extrait d’Amadis de Lully) :

 

 

« Jamais l’ombre
d’aucun arbre ne fut
ni plus chère, ni plus aimable,
ni plus douce ! » 

Ombra mai fu, extrait de l’opéra Xerxes  [Serse] de de G. F. Haendel :

 

Même idée dans cet air de Michel Lambert : le repos, l’ombre et le silence (Tout m’oblige en ces lieux à faire confidence de mes ennuis les plus secrets. Je me sens soulagé d’y conter mon martyre …)

Ou encore

« Under a poplar’s shadow lay me  » – « From silent shades » [airs de Purcell] …

On peut noter que l’anglais distingue « shade » ( la zone fraîche ou l’on vient s’abriter des rigueurs du soleil) de « shadow », la forme projetée, la lumière objectivement occultée. En revanche  le français, qui n’est pas lui non plus avare de nuances (shades of meaning), propose : ombragé, ombreux, ombré, ombrageux (plus question de lumière car prendre ombrage n’est pas se mettre à l’ombre).

 

  • L’ombre heureuse

Orphée, opéra-ballet  de la pénombre s’il en est  met en scène diverses ombres, pas toutes maléfiques.  Accueilli d’abord avec hostilité par les Esprits infernaux, Orphée est guidé par les Ombres heureuses qui lui rendent Eurydice. Tous deux chantent le bonheur de leurs retrouvailles, hélas temporaires :

Ombres heureuses que l’on retrouve dans la Descente d’Orphée aux enfers / de M.A. Charpentier : la scène 4 (aux Enfers)  fait intervenir, accompagnant des fantômes dansant un « choeur d’ombres heureuses, de coupables et de Furies »  (Acte II)

 

  • L’ombre fidèle

Miroir indéfectible,  Doppelgänger indécollable,  double ancillaire et peut-être servile (Sheila et Ringo si vous voulez)

Qu’ell’ombra esser vorrei, motet à cinq voix de Claudio Monteverdi :

« Je voudrais être cette ombre qui vous suit tout le jour, belle et légère ; du serviteur que je suis, je deviendrais votre servante. Hélas, amour, tu me fais tant languir, je ne suis plus que l’ombre d’un homme, mais jamais tu ne m’uniras à ma bien-aimée. »

Même teneur pour cet air de Riccardo Broschi, compositeur italien baroque, frère aîné de Carlo Broschi, le cèlèbre castrat Farinelli immortalisé par Gérard Corbiau.

« Moi aussi, ombre fidèle, sur les bords du Léthé je veux suivre mon idole, que j’adore tant. »

Pour le Da Capo de la somptueuse Ann Hallenberg c’est ici.

Autre magnifique version de Vivica Genaux.

 

En guise de coda ou de prolongement nous vous renvoyons vers l'(excellent) article de nos collègues du département Arts sur l’ombre portée dans l’art.

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