Girls wanna have sound

À la rencontre d’Anne Morvan

Pianiste accompagnatrice et coordinatrice pédagogique au Conservatoire à Rayonnement Régional de Lyon

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Juliette A

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Anne Morvan Crédits : Indiana Anders
Anne Morvan Crédits : Indiana Anders

Après des études d’accompagnement-piano au CNSMD (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse) de Lyon, Anne Morvan a intégré l’équipe pédagogique du CRR (Conservatoire à Rayonnement Régional) de Lyon en 1993 en tant que pianiste accompagnatrice.
Engagée dans le réseau
HF (Egalité femmes hommes dans les arts et la culture), elle travaille depuis 2014 sur la place des femmes dans l’enseignement artistique. Elle a mené plusieurs projets au sein du conservatoire sur cette thématique, plus particulièrement autour des compositrices, en partenariat avec d’autres établissements de la métropole lyonnaise. Référente Égalité femmes-hommes dans son établissement, il lui paraît essentiel de sensibiliser étudiant-es et enseignant-es à ces questions.  En parallèle des différents projets au CRR, elle anime (en collaboration avec Elsa Goujon-Gregori) des formations sur l’égalité F/H dans diverses structures d’enseignement artistique, notamment au CNSMDL et au CEFEDEM AURA (Centre de ressources professionnelles et d’enseignement supérieur artistique de la musique). 

Image par AP-Berlin de Pixabay

Quel est votre parcours, comment vous a-t-il menée jusqu’au métier que vous avez aujourd’hui ?

J’ai fait des études de piano au conservatoire de Metz, en parallèle d’un DEUG de musicologie. La pratique collective n’était pas très en vogue dans les conservatoires quand j’ai commencé le piano. Mais j’aimais beaucoup les moments de partage musical dans le cadre familial. J’ai découvert plus tard la musique de chambre, quand je suis revenue au conservatoire. Quand la classe d’accompagnement a été créée, cela a été une évidence d’y rentrer. J’ai poursuivi ma formation au CNSMD à Lyon, c’était exigeant, passionnant, riche de rencontres, très complet, de la musique ancienne au jazz, en passant par le répertoire du chant et des instruments, la direction de chœurs, l’improvisation …

En parallèle de mes études, j’ai toujours travaillé, d’abord en enseignant le piano puis en tant qu’accompagnatrice dans différentes écoles de musique, en Lorraine puis en région lyonnaise.
Depuis 1993, je suis pianiste-accompagnatrice au CRR de Lyon.
Je coordonne l’équipe des accompagnatrices depuis une dizaine d’années et depuis deux ans également le Parcours Préparatoire à l’Enseignement Supérieur.

En parallèle de mes activités de musicienne, je pratique et enseigne le hatha yoga.

Pouvez-vous décrire votre métier ?

Mon métier est un peu multiple depuis quelques années…  mais il me semble qu’il y a une pratique qui relie toutes mes activités : l’accompagnement. J’aime bien l’étymologie du mot : cum panis, partager le pain, avec un compagnon.

A la base, je suis pianiste-accompagnatrice. Je partage la musique avec d’autres musicien-nes, étudiant-es ou professionnel-les. Dans le cadre du conservatoire, je la partage en jouant avec des élèves instrumentistes petits et grands, dans le cadre des concerts, concours et examens qui jalonnent leur parcours. Mais c’est un métier qui comprend aussi toute une part d’enseignement, un travail régulier avec ces mêmes élèves, en amont des prestations publiques, où l’on construit l’écoute, la compréhension de la partition, l’interprétation. Enfin, cela implique une collaboration forte avec les enseignant-es d’instruments ou de chant.

Mais l’accompagnement est aussi au cœur de ma fonction de coordination pédagogique avec les étudiant-es dans leurs parcours vers l’enseignement supérieur.
Enfin, l’enseignement du yoga est lui aussi une forme d’accompagnement, en lien fort pour moi avec la pratique musicale dans l’approche de la posture, du souffle et de la concentration, dans un cheminement plus personnel.

Aujourd’hui vous êtes engagée sur la question de l’égalité femme-homme dans l’enseignement artistique : qu’est-ce qui vous a donné envie d’agir sur ces questions ?

En 2014, j’ai découvert une brochure éditée par la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), le mouvement HF et le Laboratoire de l’égalité, « Où sont les femmes ». La lecture des chiffres sur la faible représentation des femmes dans le monde artistique et plus particulièrement musical m’a sidérée : 1% de compositrices programmées dans le spectacle vivant, 4% de cheffes d’orchestre, 21% de solistes instrumentales…

J’ai réalisé que durant toutes mes études de piano, je n’avais jamais joué une œuvre de femme et que depuis le début de ma vie de musicienne professionnelle, pianiste-accompagnatrice et enseignante, je n’avais croisé que peu de fois le chemin de compositrices.

Et alors que je voyais passer, dans les classes que j’accompagnais au CRR et au CNSMD de Lyon, de nombreuses jeunes femmes instrumentistes talentueuses, je n’avais jamais réalisé qu’elles étaient si peu représentées dans le monde professionnel.

Cela a été un vrai choc. Je viens d’une famille féministe et pourtant je n’avais jusque-là pas pris conscience de l’ampleur des inégalités femmes hommes présentes dans le monde dans lequel j’évoluais. (Rapport du Haut Conseil à l’Egalité de 2018).

J’ai cherché à comprendre. Je me suis rapprochée de l’association HF Auvergne-Rhône-Alpes, j’ai suivi une de ses formations sur l’égalité femmes-hommes dans la culture. Dans la foulée, j’ai commencé à monter des projets sur cette thématique au conservatoire, ciblés sur l’enseignement artistique. Avec Elsa Goujon-Grigori de l’ENM de Villeurbanne, également adhérente d’HF, nous avons animé des conférences dans nos établissements respectifs, des formations pour les étudiant-es au CEFEDEM AURA et au CNSMDL.  Une dynamique s’est créée sur le territoire de la métropole, avec notamment un groupe de réflexion rassemblant des personnes issues de plusieurs établissements d’enseignement artistique.

Un certain nombre d’études montrent que les instruments de musique sont genrés, que certains sont beaucoup plus joués par l’un ou l’autre sexe : est-ce que le CRR de Lyon a mis en place des solutions permettant de faciliter l’accès des filles à certains instruments (et des garçons à d’autres instruments) ? Comment agir sur le choix instrumental ?

C’est une question complexe et pour le moment, il n’y a pas eu d’action particulière au conservatoire.

Dans l’étude chiffrée que j’ai réalisée en 2020 au CRR, on constate que, toutes disciplines confondues, les filles sont plus nombreuses que les garçons. Mais quand on affine l’analyse, les chiffres montrent effectivement une représentation sexuée des disciplines. C’est particulièrement flagrant pour la danse où les garçons sont très peu nombreux et à l’inverse la proportion de filles est faible pour les cuivres, la percussion, les musiques actuelles et le jazz. Ces représentations sexuées des disciplines se retrouvent dans d’autres établissements d’enseignement artistique, initial comme supérieur, ainsi que dans les différents milieux professionnels.

Agir sur le choix des disciplines artistiques au sein d’un établissement implique déjà une prise de conscience collective des équipes, donc une sensibilisation aux questions d’égalité F/H avec des présentations d’études chiffrées et de ressources (sociologie, biologie, sciences de l’éducation…) qui permettent de comprendre et d’analyser les raisons de ces disparités et de déconstruire des stéréotypes.

C’est un sujet qui mérite d’être intégré dans le projet d’établissement, pour être pensé de manière globale et traité sur un temps long avec des objectifs de progression :

  • En développant des actions de sensibilisation auprès des enfants et des parents sur les possibilités d’accès à toutes les disciplines artistiques pour tous les enfants.
  • En veillant, lors des concerts de découverte à proposer des groupes d’élèves (et des équipes pédagogiques) mixtes et équilibrés dans toutes les disciplines pour permettre aux enfants et aux parents dans le public de se projeter dans toutes les disciplines artistiques indépendamment du genre fille/garçon.
  • En développant des actions ciblées (pédagogie, diffusion, communication…) dans les secteurs où les disparités sont importantes et constantes : jazz, musiques actuelles, percussion, cuivres et danse.
  • En valorisant la création et l’improvisation dans les cours pour inciter les filles à la création et à la composition.

Les compositrices oubliées sont remises à l’honneur depuis quelques années : publications, associations, actions ont permis de faire redécouvrir leurs œuvres. Est-ce que le CRR propose des événements autour de ces compositions ? Quelle médiation faites-vous auprès des élèves et du public ?

Depuis 2015, j’ai porté avec le CRR de nombreux projets autour des compositrices, avec des concerts, des conférences, des tables rondes … En 6 ans, le regard a changé sur ces projets, avec une prise de conscience de la marginalisation et de l’effacement des compositrices dans l’histoire de la musique et dans nos enseignements.

En mars 2020, un gros projet (concerts, ateliers, conférences, conte musical, quizz…) était prévu dans le cadre de la programmation culturelle de la Ville de Lyon autour de la journée internationale des droits des femmes. Ce projet a été annulé aux premiers jours du premier confinement. Les reports successifs nous ont poussé à trouver d’autres formes d’expression. J’ai ainsi réalisé un podcast en 5 épisodes, « Souvent femme compose ».

L’occasion de (re)découvrir de nombreuses œuvres de compositrices, passées comme contemporaines, interprétées et enregistrées par les élèves du conservatoire. Ce format a aussi permis d’aller questionner plus profondément la place des créatrices dans le paysage musical et dans l’enseignement artistique, tant sur le plan esthétique qu’historique et sociétal. On y retrouve des entretiens avec les étudiant-es, les enseignant-es des classes de culture, de jazz et musiques actuelles, d’instruments et de chant mais aussi avec les bibliothécaires du conservatoire, des musicologues, des professionnel-les du monde musical. Un projet sur 6 mois, qui je l’espère, a permis de faire émerger quelques pistes de réflexion …

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux, y compris de la musique classique. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes, et on voit déjà des prises de positions et des actions pour répondre à ces faits. Quel est votre regard sur cette actualité ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Il est indispensable que l’enseignement artistique ose aborder la question des violences sexistes et sexuelles, sans se retrancher derrière cette phrase que l’on entend souvent : « mais ça n’arrive pas chez nous ». Il est nécessaire de briser le silence, d’informer et de former. Plusieurs grandes enquêtes ont été publiées dans les médias, dans l’Obs en 2018, dans l’Humanité en 2020 et dans Mediapart plus récemment : les témoignages sont effroyables, la question du suivi judiciaire des affaires est posée mais aussi celle des actions à mettre en place pour prévenir et lutter contre ces violences. Le sujet reste encore tabou dans les établissements…

Le ministère de la Culture s’est engagé fortement depuis 2017 sur l’égalité femmes hommes dans l’enseignement supérieur artistique. Après avoir incité les établissements concernés à s’emparer de cette question et à établir une charte, il a fait de la prévention et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une des trois grandes priorités de sa nouvelle feuille de route Égalité. Un plan de formation a été lancé en septembre 2019, à destination de tous les agent-es (cadres dirigeant-es, équipes administratives, techniques, enseignantes et étudiant-es) afin de permettre :

  • De savoir identifier et comprendre ce qu’est le harcèlement sexuel mais aussi toutes les formes de comportements hostiles à connotation sexuelle et de violences sexuelles
  • D’appréhender le cadre législatif et les risques disciplinaires et pénaux encourus.
  • De savoir comment agir avec les personnes se déclarant victimes et celles incriminées.
  • D’accompagner les personnes dans la protection de leurs droits

Mais il est nécessaire de travailler également cette question dans l’enseignement artistique initial, collectivement, au sein des conservatoires et écoles de musique, en lien avec les collectivités territoriales.
Il est important là aussi d’informer, de former les équipes pour favoriser la prise de conscience de ce qu’est une violence sexuelle et sexiste, d’identifier un-e référent-e chargé-e de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au sein de chaque établissement et de mettre en place un cadre qui prévienne toute forme de violence dans la relation pédagogique.

Une réflexion est engagée au CRR de Lyon, à suivre…

Pour le présent et le futur, il me semble important de travailler collectivement la question de l’égalité femmes hommes en profondeur dans l’enseignement artistique, dans toutes ses composantes :

  • Place des créatrices dans l’histoire de l’art et dans le paysage actuel
  • Représentation sexuée des disciplines artistiques
  • Représentation femmes/hommes plus équilibrée dans les équipes, instances de concertation, jurys, artistes invité-es…
  • Prévention et lutte contre les violences sexuelles et sexistes

Cela passe par de la formation pour des prises de conscience des disparités et des problématiques, par une réflexion collective entre les équipes des conservatoires, les collectivités territoriales et le ministère de la Culture, par la prise en compte de l’égalité femmes-hommes dans les projets d’établissements, avec la mise en place d’actions suivies, pour transmettre une culture de l’égalité.

Quels conseils donneriez-vous aux filles et aux femmes qui aimeraient évoluer dans les métiers de la musique classique ? 

Foncer, oser, questionner, ne rien lâcher, jouer, écouter, partager !

 

⇒ Retrouvez l’intégralité des interviews ici

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *