Quoi de neuf dans l’écoféminisme ?

Écoféminisme : le retour des sorcières

- temps de lecture approximatif de 15 minutes 15 min - Modifié le 26/10/2021 par Anne Heilaud

L'écoféminisme est un courant de pensée original et pluriel qui connaît aujourd'hui un regain d'intérêt. Quelles sont ses revendications et ses positionnements politiques ? De quelles critiques fait-il l'objet ?

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Couverture de l'ouvrage La Révolution écoféministe ! de Sidonie Sigrist, paru le 20 octobre 2021

Dans un article récent, nous faisions le point sur les racines militantes, politiques et théoriques de l’écoféminisme, ce mouvement de luttes protéiforme qui recouvre une grande diversité de pratiques et de positionnements politiques.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Venez rencontrer des militantes et autrices écoféministes lors de la table ronde “Les sorcières, figure contemporaine de l’écoféminisme ?le samedi 4 décembre de 14h30 à 17h30 à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu, dans le cadre de l’évènement A corps et à cris

L’écoféminisme, c’est quoi ?

Pour rappel, ce terme désigne des mouvements politiques qui, à partir des années 1970, luttent contre la destruction de l’environnement en revendiquant pour cela une posture féministe. Car, selon ces pensées, ce n’est pas un hasard si les femmes sont davantage concernées par le combat contre la destruction de la nature : leur place dans les luttes écologistes est en effet induite par la fonction sociale qui leur est assignée, caractérisée par la domination masculine et la naturalisation de leur corps.

A peu près à la même période, des autrices féministes (comme Françoise d’Eaubonne en France ou Starhawk aux Etats-Unis) commençaient à théoriser l’idée selon laquelle il existe une corrélation entre la domination des femmes et celle de la nature.

Mais de quel lien s’agit-il plus précisément ? Plusieurs hypothèses et idées ont été développées au fil de l’histoire de ce mouvement :

  • Un lien spirituel, comme chez Starhawk qui, dans Rêver l’obscur, se réclame d’une forme de spiritualité néopaïenne honorant une entité féminine associée à la nature et à la terre (« Gaïa », « la déesse ») afin de revendiquer une posture permettant de lutter contre la destruction de la nature : cette position relève de ce qui a pu être appelé écoféminisme spiritualiste. Elle est souvent associée à la figure de la sorcière, femme historiquement diabolisée et pratiquant la magie, dont Starhawk se réclame.

  • Un lien culturel, comme dans la perspective de l’historienne Carolyn Merchant qui a effectué une généalogie culturelle de l’association établie de longue date entre les femmes et la nature et montré que, si celle-ci était auparavant caractérisée par la sacralisation de la nature, elle a basculé à partir de la Renaissance et de la colonisation européenne vers une forme de contrôle et de contrainte. Il s’agit d’un écoféminisme déconstructiviste qui critique l’hégémonie des normes masculines, rationalistes et technicistes.

  • Un lien historique comme chez Silvia Federici qui, dans Caliban et la sorcière, établit l’existence d’une généalogie matérielle et économique commune entre l’exploitation des femmes et celle de la nature, toutes deux perçues et traitées comme des ressources à exploiter dans un but productif. Il s’agit d’un écoféminisme marxiste.

  • Un lien politique, comme chez la sociologue Marie Mies (ou encore chez Silvia Federici dans l’ouvrage Le capitalisme patriarcal), qui théorise l’existence d’un système global nommé « patriarcat capitaliste », responsable à la fois de l’oppression des femmes et de l’exploitation de l’environnement : on parle alors d’écoféminisme matérialiste.

  • Enfin, un lien essentiel ou naturel, comme par exemple dans le mouvement Chipko, qui postule que la capacité procréatrice des femmes ainsi que leur « identité féminine » les prédispose à défendre la nature (ou plus exactement, selon la formule désormais célèbre reprise par les mouvements zadistes, à « être la nature qui se défend »), prendre soin des êtres vivants et, par suite, combattre l’usage des technologies qui coupent le lien entre l’humain et son écosystème. Il s’agit d’une écoféminisme essentialiste.

Ces différents liens sont aussi parfois revendiqués ensemble. Les militantes écoféministes peuvent alors s’inscrire dans différents courants du féminisme selon l’analyse à laquelle elles souscrivent. Un certain nombre d’entre elles pensent que ce lien est justement pluriel et que les pratiques militantes qui en découlent doivent donc l’être également. Cependant, il existe des dissensions parmi les écoféministes, ainsi que des critiques, parfois très vives, à leur encontre.

Par exemple, certaines féministes ont dénoncé l’essentialisme de l’écoféminisme, arguant que celui-ci, en reconduisant l’association entre femmes et nature, rationalisait ou même justifiait l’oppression sexiste. D’autres militantes, en réponse à cette idée, soutiennent justement que cette association doit faire l’objet d’un double retournement du stigmate : parce que la nature comme les femmes seraient dévalorisées dans les sociétés depuis la révolution industrielle, il serait justement nécessaire de contester les valeurs masculines et productivistes qui ont toutes deux pour conséquence le sexisme et la destruction du vivant, phénomènes compris comme entremêlés.

Selon ce point de vue, c’est donc la situation sociale (et non naturelle) des femmes qui les place dans cette position privilégiée pour défendre la nature. La philosophe Catherine Larrère parle d’« essentialisme stratégique » pour définir cette position (voir son article « L’écoféminisme n’est pas un essentialisme »).

Les écoféministes s’inscrivent donc contre une vision du monde et de la société qui coupe les êtres humains de la nature et les pousse à ignorer l’importance de la préservation du vivant pour les sociétés humaines.

D’autres critiques ont également été formulées à l’encontre de l’écoféminisme, notamment récemment, depuis que ce mouvement connaît une résurgence à la faveur de la prise de conscience de l’urgence climatique et du renouveau actuel du féminisme.

Affiche du festival écoféministe “Après la pluie” en 2019

Les critiques récentes de l’écoféminisme

Ces dernières années, on a pu assister à des critiques internes à ces mouvements. Celles-ci sont de trois types.

D’abord, certaines reprochent à l’écoféminisme d’être une pensée et un ensemble de pratiques ethnocentrées, ignorant les problématiques nord-sud liées au racisme et au colonialisme, alors qu’il existe pourtant des luttes écoféministes décoloniales, comme celles qui combattent l’extractivisme en Amérique latine. Par exemple, la chercheuse Myriam Bahaffou, dans la préface de la récente réédition de Le féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne, soutient que cette dernière passe complètement sous silence la dimension coloniale de l’oppression conjointe des femmes et de la nature et considère les pays non-occidentaux comme une « altérité radicale » en pensant la condition des femmes de ces pays à travers un prisme misérabiliste. Elle défend alors un écoféminisme qui  prendrait en compte l’historicité de la dépendance des pays du sud envers ceux du nord et les mécanismes de domination qui en découlent.

D’autres critiques se sont concentrées sur la manière dont l’écoféminisme fait actuellement l’objet d’une récupération marchande et néolibérale. La chercheuse Anna Berrard a dénoncé dans un récent article une « dilution du sens même de l’écoféminisme » qui aurait aujourd’hui rompu avec sa radicalité historique. Pour elle, il existe aujourd’hui une récupération capitaliste de l’écoféminisme, phénomène caractéristique à son sens de l’évolution de la plupart des mouvements sociaux. Celle-ci serait notamment visible dans l’existence d’un marché de l’écoféminisme qui, surfant par exemple sur la vague de popularité de la figure de la sorcière, propose de multiples objets de consommation (stages, thérapies, coaching, ressources et produits divers) et s’empare pour cela d’une mode de nouvelles pratiques spirituelles, parfois directement liées à l’écoféminisme. Elle dénonce la manière dont ces pratiques, centrées sur l’accès de l’individu à des techniques d’épanouissement personnel, s’inscrit dans un néolibéralisme dépolitisant qui masque les mécanismes de domination originellement mis au jour par ce courant de pensée critique. Car, en centrant la lutte sur des outils et des pratiques avant tout individuelles, l’écoféminisme s’éloignerait de ses racines caractérisées par des organisations d’abord collectives. Ainsi, selon Anna Berrard, l’attention portée à la pluralité dans l’écoféminisme ne devrait pas nous faire oublier que ce mouvement est issu d’un positionnement politique subversif et radical qui conteste l’ordre social.

Enfin, des chercheuses dénoncent plus particulièrement une forme d’irrationalité de l’écoféminisme, en l’accusant de se perdre dans des pratiques spirituelles centrées sur les émotions plutôt que de mettre en œuvre une authentique critique sociale et politique. Ces critiques ont principalement été formulées par des penseuses académiques de l’écoféminisme.

La chercheuse Julie Cook a montré, dans son article « La colonisation de l’écoféminisme par la philosophie » (disponible dans l’anthologie Reclaim), comment certaines théoriciennes issues de l’université n’ont cessé de dénoncer un essentialisme sous-jacent à ces courants de pensées, dommageable selon elles au combat féministe. Pour Julie Cook, ces théoriciennes se positionnent alors comme des arbitres de la pensée afin de prescrire ce que serait un « bon » écoféminisme en le réduisant souvent à un ensemble de discours. Ces critiques accusent un écoféminisme dit « culturel » (qui s’attache à comprendre comment les représentations dévalorisent les femmes)  de chercher à revaloriser une pseudo-essence et une culture dite féminine qui s’opposerait à la rationalité techniciste et patriarcale contemporaine, en ignorant le piège que constitue pour les femmes la revendication d’une spécificité ou d’une nature féminine. Pour les tenantes de cette position, chercher à montrer que les femmes s’opposent à la rationalité dominante mènerait à une dépolitisation du féminisme et, concrètement, à entraver l’émancipation des femmes. Pourtant, comme l’a montré la philosophe Émilie Hache dans la préface de l’anthologie de textes écoféministes Reclaim, il est possible de défendre la nature tout en s’opposant à la naturalisation des femmes.

Julie Cook, quant à elle, critique le fait que l’académisation de l’écoféminisme s’inquiète toujours d’une essentialisation des femmes sans jamais s’interroger pour autant sur ce que cette dénonciation suppose d’adhésion, même minimale, à la dépréciation de tout ce qui est généralement associé au féminin. En cela, la pensée écoféministe rejoint les théories et éthiques du care qui cherchent à démontrer l’importance et la valeur sociale et politique du soin et du souci d’autrui (aussi appelés « sollicitude » en français), s’inscrivant justement en dehors du cadre théorique qui jette toujours le discrédit sur ce qui est généralement considéré comme féminin.

Afin de sortir de ce dilemme, Julie Cook rappelle que l’écoféminisme est, avant toute chose, une pratique, un ensemble d’engagements et d’actions concrètes, avant d’être une philosophie. Or, c’est précisément cette idée qui sera reprise par Jeanne Burgart Goutal.

 

L’ouvrage Être écoféminisme, théories et pratiques, une position originale

Dans son ouvrage paru début 2020, la philosophe Jeanne Burgart Goutal part des recherches qu’elle a initiées quelques années plus tôt lors d’une thèse sur l’écoféminisme et prend d’emblée position : pour elle, c’est très précisément la pluralité et la complexité des positionnements politiques ; la richesse des pratiques de l’écoféminisme, qui font tout son intérêt.

 

Alors que certaines théoriciennes ont cherché à « séparer le bon grain de l’ivraie » en retirant de l’écoféminisme ses points de vue et partis-pris les plus controversés, ceux qui adhéraient à un féminisme différentialiste (culturel ou naturel), Jeanne Burgart Goutal pense au contraire que c’est précisément les contradictions qu’il abrite et la disparité de ce qu’il crée qui est intéressante :

« Car voilà, c’est un fait : les idées écoféministes n’ont pas vocation à être exactes, rigoureuses, complexes ou sophistiquées. Elles veulent produire des effets. Être efficaces et efficientes. Jusque dans ses aspects théoriques et analytiques, l’écoféminisme est de part en part une pensée politique, un discours performatif qui entretient « un rapport pragmatique à la vérité ». » (Jeanne Burgrart Goutal, Être écoféministe, théories et pratiques, éd. de L’Echappée, 2020, p. 128)

Ainsi, les idées écoféministes ont vocation à être des outils de lutte plutôt que des édifices théoriques cohérents entre eux.

Jeanne Burgart Goutal explore donc l’idée que l’écoféminisme est d’abord un ensemble de pratiques à visée émancipatrice concrète et immédiate. Dans cet ouvrage, elle fait le récit des communautés écoféministes dans lesquelles elle s’est investie et rapporte la transformation que ces expériences ont produite sur sa subjectivité : elle raconte par exemple comment la pratique quotidienne d’une sororité et d’une sobriété radicale ont modifié son rapport au monde et aux femmes, produisant une révolution de son point de vue.

 

Prenant au sérieux l’idée selon laquelle les structures sociales ont des effets sur la perception et la compréhension de notre monde quotidien, elle explique comment les pratiques écoféministes changent notre conceptualisation du monde. Faisant notamment référence aux philosophes Val Plumwood ou Vandana Shiva, elle montre que l’écoféminisme nous incite à aller plus loin qu’un simple renversement des valeurs pour dépasser les dualismes fondateurs des sociétés occidentales contemporaines (nature/culture ; féminin/masculin ; etc.).

Ainsi, pour Jeanne Burgart-Goutal, l’écoféminisme est bien plus que ce qu’il peut laisser entrevoir au premier abord : au-delà d’un ensemble de luttes des femmes pour la défense et la sauvegarde de la nature, il s’inscrit pleinement dans des formes de pensées qui, comme par exemple dans l’anthropologie de Philippe Descola, cherchent à dépasser les dichotomies fondamentales déterminant notre vision du monde. Ce faisant, l’écoféminisme place les concepts de diversité et de plurivocité au cœur de sa pensée et de ses pratiques.

 


Pour aller plus loin :

Cet article fait parti du dossier Féministes tant qu’il le faudra !.

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