Les dimanches de la brocante

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 01/08/2020 par prassaert

A Lyon ou à Villeurbanne, les puces accueillent depuis plus d’un siècle les promeneurs du dimanche en quête de l’objet rare. Lieu propice au dépaysement et à la flânerie, elles reçoivent chaque année jusqu'à huit millions de visiteurs, dont 20% d’étrangers. Malgré la crise sanitaire de 2020, les Puces du Canal, avec ses 400 marchands-exposants, se portent bien. Merci pour elles !

Marché aux Puces du Tonkin © René Dejean [BM Lyon, P0747 002 00066].
Marché aux Puces du Tonkin © René Dejean [BM Lyon, P0747 002 00066].

Histoire de Puces

À la fin du XIXe siècle, les Hospices civils de Lyon, propriétaires des terrains de la Cité Tête-d’Or aux confins de la ville de Lyon, confient à l’urbaniste Rivière – homonyme du commandant de l’Indochine qui donne son nom à la place – la réalisation d’un nouveau quartier doté de voies d’une largeur inhabituelle pour l’époque. Un quartier est né, le Tonkin, avec ses rues aux noms exotiques qui évoquent les conquêtes coloniales de la France : rue d’Hanoï, rue Son-Tay, rue du Niger… Cédée à la commune de Villeurbanne, la place Rivière n’est encore en 1914 qu’un immense cratère occasionnellement traversé par les cuirassiers de la Part-Dieu se rendant au Grand-Camp.

Le marché aux puces de la place Rivière, à Villeurbanne [BM Lyon, P0546 SA 02-11].

Dans les années d’après-guerre et pendant près d’un demi-siècle, le marché aux Puces s’invite en ce lieu pour permettre aux riverains d’améliorer un ordinaire très modeste. Chaque dimanche matin, le pittoresque et les bonnes affaires attirent sur la place la foule des puciers et des chineurs. Dans chacune des allées poussiéreuses, amateurs, collectionneurs, amoureux de vieilleries, maniaques de l’occasion ou de l’objet rare, se retrouvent dans un capharnaüm qui redonne une âme aux objets dépareillés, usés, brisés. Car ici, un seul mot d’ordre qui tient presque lieu de tradition : rien de neuf, que de l’occasion… et beaucoup de drouilles* ! En résidence dans un quartier pauvre, le bric-à-brac des Puces réunit sans complexe les bourgeois endimanchés, les immigrés nord-africains et les déshérités en quête d’objets vitaux à vil prix. Plus que les objets – Christ portant sa croix, buste de Molière, caisse de clés rouillées –, ce sont aussi quelques figures locales, héros anonymes et bonimenteurs qui animent le quartier ces matins là, comme le célèbre René Nonin, dit le « Roi des vipères ».

Malgré son aspect pittoresque, le marché aux Puces n’a cependant pas été décrit. A de rares exceptions près, il faut attendre la fin du XXe siècle pour que paraissent enfin la première monographie sur ce marché atypique. Mais les Puces lyonnaises ne se sont pas toujours tenues à Villeurbanne. Depuis le Second Empire, un marché aux chiffons, parfois appelé « Trou aux Vêtements », puis un « Marché aux Poux », accueille les fripiers sur la rive gauche du Rhône dans la continuité du pont de la Guillotière, jusqu’à ce qu’il soit délogé par la construction de l’actuel Palais de la Mutualité (ca.1908-12). C’est dans ce quartier que le bâtonnier lyonnais Charles Damiron (1868-1964) commence une fabuleuse collection de faïences et majoliques, sujet sur lequel il laisse une importante étude. De ce lieu, le journaliste lyonnais Pétrus Sambardier donne aussi au début du siècle une description détaillée qui peut correspondre aux futures Puces du Tonkin : « un carrefour animé, souvent grouillant, où se parlaient toutes les langues d’Europe, d’Afrique et du Dauphiné, où l’on rencontrait tous les costumes, qui avait l’air à la fois de quelque quartier populaire de Paris, d’un vieux faubourg lyonnais et d’un port méditerranéen ».

En décembre 1961, la présentation du grand projet national de rénovation portant sur les 45 hectares du Tonkin annonce pourtant la fin de ce marché historique. Le conseil municipal de Villeurbanne dans sa séance 26 janvier 1970 présidée par Etienne Gagnaire, signe en effet l’arrêt du marché dont ont fait remonter les origines à 1922. « Le projet de rénovation du quartier du Tonkin modifie complètement la structure actuelle de ce quartier (…) et nous sommes amenés à supprimer les marchés de la place Rivière », stipule la délibération municipale. De fait, le projet définitif de l’architecte-urbaniste Michel Marin (1922-1989) encercle la place Rivière dans un quadrilatère délimité par le boulevard Stalingrad, le boulevard de l’Hippodrome, la rue Condorcet et la Grande-rue des Charpennes. Chassé de la place, tout le quartier, commerçants en tête, se mobilise contre cette mise à mort. Une mobilisation payante qui conduit la municipalité à accorder un sursis supplémentaire aux « antiquaires des quatre vents » qui s’exilent pendant deux ans dans les rues alentour.

Signez la pétition contre la disparition des Puces… © Marcelle Vallet, 1970 [BM Lyon, P0701 001BIS N308 C286].

Chine interdite aux Puces du Tonkin

Le 8 mars 1974, la modernisation du quartier et les promoteurs mettent un terme définitif au marché de la place Rivière. Les marchands se répartissent alors sur quatre sites. Certains s’installent dans les cases des galeries marchandes d’un vieil entrepôt acquis quelques années auparavant par Maurice Bramy (1932-1976), sorte de marché couvert appelé à devenir une foire permanente de l’antiquité : la Brocante Stalingrad. Pour les autres, c’est la scission entre une usine désaffectée à Saint-Fons (le marché Sampex), une enclave de cinq hectares sur la commune de Vaulx-en-Velin, à la sortie du pont de Cusset, et une zone inondable du quartier de la Feyssine, au-delà du boulevard périphérique Laurent-Bonnevay et en bordure du Canal de Jonage.

Puce de la Feyssine (un jour de fermeture) © M. Quinones, 9 oct. 1992 [BM Lyon, P0741 FIGRPT0065B 01].

Sur ce terrain de 4 hectares, le deuxième marché de France après les Puces de Saint-Ouen – mais devant celui d’Hyères dans le Var – va connaître une seconde vie. En se déplaçant, les Puces de la Feyssine perdent cependant en pittoresque et poésie ce qu’elles gagnent en professionnalisme. Il est loin en effet l’aspect bon-enfant de la place Rivière où, dans les cris et les discussions, marchands et particuliers se disputaient le client. Désormais, les puces sont devenues la chasse gardée de quelques 360 professionnels de la brocante et de l’antiquité où les affaires sont aussi synonymes d’illusion. On ne marchande plus, ou presque plus. Car le rêve a un prix, celui du marché. Et dans les premiers temps, rares sont les particuliers à obtenir le précieux sésame les autorisant à déballer leurs marchandises dans ce dédale d’allées rectilignes, numérotées et aux emplacements bétonnés.

Les Puces demeurent à La Feyssine une vingtaine d’années. Mais en septembre 1992, l’histoire bégaie. Le marché est une nouvelle fois frappé d’une mesure d’expropriation menée, cette fois, par le Grand Lyon (ex CoUrLy) qui le sacrifie sur l’autel du périphérique Nord. Un accord avec les propriétaires du terrain est proposé par la Société d’équipement du Rhône et de Lyon (S.E.R.L.) à qui a été confiée la délicate tâche de l’expropriation. Certains des commerçants anticipent leur départ en s’installant par exemple à la Cité des Antiquaires ouverte depuis 1989 sur le boulevard Stalingrad. En octobre 1992, un premier projet d’ « Espace européen pour la brocante et l’antiquité » est présenté sur un terrain aux Echets (Ain), mais c’est finalement la Ville de Lyon qui accepte d’accueillir ces commerçants du dimanche pour vingt-trois mois de bail précaire.

Site envisagé pour les Puces lyonnaises aux Echets (Ain) © M. Quinones, 13 oct. 1992 [BM Lyon, P0741 FIGRPT0065C 19].

Premier dimanche de chine pour le Marché temporaire de Vaise © M. Quinones, 29 août 1993 [BM Lyon, P0741 FIGRPT0065A 03].

De la Feyssine au Canal, en passant par Vaise…

Sur le site des anciens docks du quartier de l’Industrie, le marché temporaire de Vaise ne bénéficie pas du succès dont a joui celui de la Feyssine. La déception se fait sentir parmi les amateurs qui estiment que le lieu manque d’âme et le fréquentent de moins en moins. Sur un terrain tout en longueur et d’une relative exiguïté, d’accès peu commode et sans possibilité de stationnement, l’expérience fait long feu. Cela tombe bien, elle n’est pas faite pour durer…

En transit à Vaise depuis le 29 août 1993, un protocole d’accord est finalement signé en octobre 1994 entre les maires des communes de Lyon, de Villeurbanne et de Vaulx-en-Velin. Il donne le feu vert pour l’ouverture au grand public du Marché aux Puces du Canal, sur un terrain « entre deux eaux » de 4,6 hectares, propriété du promoteur lyonnais Constant Giorgi et situé à cinq cent mètres à peine, à vol d’oiseau, des anciennes Puces de la Feyssine. Un espace de poésie assez excentré à rallier soit à vélo à la lisière du canal de Jonage, soit en voiture par l’autoroute A6 ou à pied pour les nostalgiques de la Feyssine. A cela s’ajoute un parking de huit cent places et un hangar flambant neuf de 5000 mètres carrés, incluant une loge de gardien et une buvette. Au cœur du quartier Saint-Jean à Villeurbanne, les Puces du Canal ont dignement fêté en septembre 2015 leurs vingt ans d’existence. Et l’histoire continue.

Puces du Canal – Halle Louis la Brocante © Ph. Rassaert, 23 août 2015 [BM Lyon, P0910 001 00094].

* Note : D’après le Littré de la Grand’Côte [BM Lyon, 6900 X1.1 NIZ], « drouilles » est un substantif féminin qui ne s’emploie qu’au pluriel et qui signifie « vieilles hardes » ou « vieilles nippes ». Son auteur, Nizier de Puispelu (alias Clair Tisseur), l’apparente au vieux français « drilles » (chiffons), avec substitution de la syllabe « ouilles » ayant ici un sens péjoratif, comme dans ripouille, niguedouille, arsouille, etc.


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