Pourquoi n’y a-t-il pas de bons romans sur le foot ?

- temps de lecture approximatif de 3 minutes 3 min - par Benoît S.

Bon d’accord, on exagère un peu. Les bons romans sur le foot existent mais leur nombre reste sans commune mesure avec l’impact du foot comme fait social total. Etrange, tant le football par sa dramaturgie, ses passions, ses héros déchus (on ne parle ici bien sûr pas des produits lisses et markétés que sont Messi et Cristiano Ronaldo), semble propice aux épopées romanesques. Car, comme le disait, Bill Shankly, le mythique entraîneur des Reds de Liverpool (1959-1974) : « Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus important que cela ».

Histoire de la littérature française de foot (cela va être rapide)

Certes, de Camus à Montherlant, les grands noms de la littérature française ont bien sûr concédé quelques lignes à leur sport favori mais cela reste bien mince. Au passage, petit quizz, qui est l’auteur des lignes suivantes, dans son style si caractéristique, bien loin des considérations humanistes de Camus sur le sujet ?

« J’avais la bonne place au football, je tenais les buts… Ça me permettait de réfléchir… J’aimais pas, moi, qu’on me dérange, je laissais passer presque tout… Au coup de sifflet, les morveux, ils s’élançaient dans la bagarre, ils labouraient toute la mouscaille à s’en retourner les arpions, à toute foulée dans la glaise, ils s’emplâtraient, ils se refermaient les deux châsses, la tronche, avec toute la fange du terrain… » 

Vous aurez reconnu … Louis-Ferdinand Céline, bien sûr, dans Mort à Crédit (1936)

Quand la culture snobe le foot

Camus, Montherlant et donc Céline et depuis… Rien ou presque rien, à l’image du palmarès du foot français de clubs en Europe. Ce qui en dit long sur la culture du foot dans ce pays.

Selon Vincent Duluc, journaliste sportif au quotidien L’Equipe et auteur de deux très beaux romans sur le sujet, Le cinquième Beatles et Un printemps 76,

« C’est une question de culture, je pense. Globalement, le sport a été méprisé par toutes les élites (françaises) dans les années 1960-1980. En 1976 encore, lors de l’épopée de Saint-Etienne, la classe intellectuelle parlait du football comme de l’opium du peuple. » (Lire l’entretien dans l’Express)

Le foot peine à se débarrasser, en France, de cette image des 11 types décérébrés qui courent après un ballon. Les stéréotypes ont la vie dure. Et le sujet reste clivant. Ce qui semble exclure toute une partie de la population non intéressée par le jeu, indépendamment de toute considération littéraire pour le texte.

Duluc s’interroge pourtant : « Est-ce que l’on se préoccupe de savoir si Ravel de Jean Echenoz est un livre sur la musique ? » (Lire l’entretien dans Le Télégramme)

Cette analyse est partagée par Jean Hatzfeld, qui avant de couvrir le conflit yougoslave ou encore le génocide rwandais, fut journaliste sportif à Libération, ente 1975 et 1990.

« C’est un mystère que cette dimension cartésienne française qui sépare le corps et l’esprit depuis un siècle et demi. Alors que le sport est un univers éminemment romanesque, avec des histoires d’amour, de trahison, de travail, de société. On ne peut envisager un romancier américain qui n’ait pas écrit sur le sujet ou fait du journalisme sportif. Même Carol Oates écrit sur le sport. Et le pape de la nouvelle aux Etats-Unis n’est autre que Ring Lardner, qui a inspiré nombre d’écrivains avec ses recueils sur le baseball. En France, même Camus le footballeur n’a pas daigné investir cet univers.» (Lire l’entretien dans L’Express)

Le cinquième Beatles

Nous y voilà. La situation du sport et à fortiori du foot semblerait davantage enviable côté anglo-saxon. Ce n’est certainement pas un hasard si Vincent Duluc a choisi comme sujet de son premier roman, George Best, génie nord-irlandais de ce jeu, évoluant à Manchester United, dans les années 60-70. S’il fut, sans l’ombre d’un doute,  un joueur exceptionnel, George Best s’est également taillé une place de choix dans l’imaginaire collectif par son attitude de rock star, qui lui valut le surnom de cinquième Beatles. Une sorte de croisement entre Diego Maradona et Jim Morrison. Le genre de type, capable de déclarer, tout en désinvolture :

« J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste je l’ai gaspillé ».

Il est certain qu’il y a davantage à écrire sur George Best que sur Jean-Pierre Papin.

Le contre-exemple anglais

Il semblerait donc que le foot anglais se prête davantage à l’exercice littéraire. En effet, en Angleterre, le foot n’occupe pas la même place. Il est pleinement intégré à la vie culturelle anglaise au même titre que le rock. Il s’agit donc d’un véritable fossé culturel entre les deux pays. Pour plagier John Lennon, on pourrait ainsi dire que la littérature française sur le foot, c’est un peu comme le vin anglais.

Plus personne en Angleterre ne se pose la question de savoir si le livre culte de Nick Hornby, Carton jaune, qui raconte sa passion pour le club d’Arsenal, est un livre sur le foot. Quant à David Peace, il a très certainement signé deux tragédies shakespeariennes avec 44 jours, the damed united et Rouge ou mort.

En fait, cet article devrait plutôt s’intituler : « Pourquoi n’y a-t-il pas de bons romans français sur le foot ? »

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