La poésie dans tous ses états 1/2

Petit tour d'horizon d'un genre à part

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - par Léa G

À l'occasion de l'exposition - Sous les mains de qui aurait l'audace, Cheyne, éditeur de poésie et typographe depuis 40 ans - qui est à visiter à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à Lyon, du 15 juillet 2020 au 30 janvier 2021, il nous a paru opportun à l'Influx de vous proposer un petit tour d'horizon d'un genre à part : la poésie.

©LG - poème de J-M Barnaud dont est issu le titre de l'exposition BmL
Dans ce premier volet de notre feuilleton estival, il s’agira d’aborder la poésie à part entière et son lien avec les autres genres littéraires.

Aujourd’hui marginale dans la production littéraire et presque inexistante en termes de promotion médiatique, la poésie se situe pourtant à la source de notre histoire littéraire avec les poèmes homériques (l’Iliade et l’Odyssée), l’Énéide de Virgile et Les Métamorphoses d’Ovide, quatre textes fondateurs qui prennent la forme de longs poèmes.

S’en suit, si l’on peut dire, un âge d’or poétique, allant de l’époque médiévale à celle romantique : qu’il s’agisse du XIème siècle avec la chanson de geste, du XVIè siècle avec les poètes de la Pléiade ou, plus tard, des poètes romantiques au XVIIIè siècle, le genre poétique dominait alors la littérature mondiale, avant que la forme romanesque ne lui vole la vedette… Un tel revirement de situation donne à la poésie une place à part au sein de la littérature contemporaine : celle à la fois d’un art désuet, réputé difficile d’accès, et pourtant, vecteur de tous les possibles.

 


La poésie et les poètes d’aujourd’hui

Plutôt que de tenter l’impossible définition de la poésie contemporaine (tant ce genre est polymorphe et ne peut se cantonner à tel ou tel courant esthétique), il nous semblait plus avisé de vous présenter quelques figures incontournables de la poésie francophone contemporaine : l’occasion pour tous d’entrer en douceur dans les œuvres parfois complexes de nos poètes bien-aimés…

 

herbe verte sur laquelle sont inscrits de toutes les couleurs les noms des poètes cités

Un petit « herbier de poètes contemporains » ©LG

 

Phillipe Jaccottet naît en 1925 en Suisse romande, et s’est d’abord révélé en tant que traducteur des grands poètes allemands comme Rilke et Hölderlin. Jaccottet puise son inspiration dans la lumière sous toute ses nuances, jusqu’à la transparence, et selon lui, un « effacement » pourrait bien être « la meilleure façon de resplendir » ; très discret, il est néanmoins l’une des figures les plus marquantes de la poésie d’aujourd’hui et inspire grand nombre de ses pairs.

Charles Juliet naît en 1934 ; il est lui aussi une figure majeure de la poésie contemporaine reconnu pour l’épure de sa langue pourtant saisissante ; il côtoie Samuel Beckett, Pierre Soulages et sa poésie se nourrit en partie des arts plastiques. En 1993, il entreprend l’écriture d’un journal mêlant poésie, écrits de voyages, pensées sur l’art et sur la vie, qui compte aujourd’hui 9 tomes, tous édités chez P.O.L.

Yves Bonnefoy naît en 1923 et s’impose comme figure de proue des poètes « lyriques » ; en alliant la rigueur formelle au lyrisme intérieur, Bonnefoy dit vouloir atteindre « directement à l’universel ». Il meurt en 2016 et laisse derrière lui une œuvre magistrale, notamment le recueil  Du mouvement et de l’immobilité de Douve dont voici un extrait du poème « vrai nom » :

« Je nommerai désert ce château que tu fus,

Nuit cette voix, absence ton visage,

et quand tu tomberas dans la terre stérile

Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.

Mourir est un pays que tu aimais. […]»

 

extrait d'un poème de jacques Réda

extrait d’un poème de J.Réda issu du recueil Treize chansons de l’amour noir paru chez Fata Morgana ©LG

Jacques Réda naît en 1929 et est de ces poètes flâneurs qui retranscrivent dans leurs écrits d’infimes moments du quotidien. Paysages urbains, rues et scènes familières que chacun s’approprie et dans lesquelles émane une certaine nostalgie. Son œuvre est foisonnante et présente une unité remarquable, avec une tonalité toujours curieuse du monde autour de lui, non sans humour, d’ailleurs.

Antoine Emaz naît en 1955 ; il disparaît l’année dernière, laissant derrière lui une œuvre d’une justesse rarement atteinte qui lui vaut les hommages de tous ses compères ; sa langue épurée, ses mots rares et simples, ses poèmes nus, semblent s’accorder vers un réel à peine palpable dans son immensité, et dont seuls les mots peuvent mesurer l’ampleur.

« Elle se détache

Il n’y a plus beaucoup à parler

on triche un peu on ment

il n’y avait peut-être jamais eu

de vraie parole possible »

in De peu, « sur la fin » aux éditions Tarabuste, 2014.

extrait d'un poème de J.Roubaud

extrait d’un poème de J.Roubaud issu du recueil Octogone paru chez Gallimard ©LG

Jacques Roubaud naît en 1932, il est « compositeur de mathématiques et de poésie », membre de l’OULIPO ; il est une des figures de proue du formalisme en poésie, c’est-à-dire que le langage (construction, sonorité, rythme) prime sur le sens des poèmes. Roubaud est inclassable et se revendique en tant que tel ; son œuvre n’est pas la plus praticable pour un novice en poésie, mais il est facile de s’en délecter une fois la barrière franchie.

Christophe Tarkos naît en 1963, nous quitte en 2004 ; il est l’auteur d’une œuvre unique, qui a révolutionné le genre dans les années 80. Grand performeur, il est avant tout un « défendeur de la langue française », qu’il déconstruit et reconstruit sans cesse à travers ses poèmes. Selon lui, il est vital de s’amuser de la langue quitte à repousser ses limites, afin de lutter contre sa dégénérescence, contre les langues scolaire, professionnelle et médiatique qu’on nous impose et qu’il nomme la « Patmo ». Le voici récitant son poème « je gonfle », une performance devenue culte qui caractérise parfaitement le style du poète.

 

Marie-Claire Bancquart naît en 1932 et est l’auteur d’une œuvre importante en poésie, pour laquelle elle reçut de nombreuses distinctions dont le prix Max Jacob et celui Kowalski. Disparue l’année dernière, elle reçoit de nombreux hommages de ses pairs, elle qui maniait une langue simple pourvue d’images fortes, elle qui aimait faire des poèmes « avec des choses de rien ».

Valérie Rouzeau naît en 1967 et traduit de grands poètes américains tels que Sylvia Plath et William Carlos Williams. Elle aussi, aime jouer avec la langue et dérouter le lecteur par une poésie qui puise à la fois dans nos quotidiens mais s’émancipe des règles formelles. Percutante, drôle et souvent surprenante, Valérie Rouzeau fait désormais partie des poètes incontournables de notre époque.

« J’ai l’amour spontané de mon prochain sauf quand

Mon prochain s’intéresse de trop près à mon goût

À ma personne gentille et froide et solitaire

Alors là je m’éloigne à grandes enjambées

Du buffet dînatoire où j’étais conviviée

Et je rentre chez moi savourer mon congé. »

In Vrouz aux éditions La table ronde, 2012.

Pierre Vinclair naît en 1982 et pourrait incarner la relève poétique : il n’est pas à son premier recueil de poèmes, loin de là, publie également des essais sur le genre, et dirige la nouvelle revue poétique Catastrophes, disponible aussi en version numérique. Sa poésie est faite de mots simples mais peut paraître complexe sur le plan formel ; Il n’en demeure pas moins un grand espoir à suivre.

Cette sélection est loin d’être exhaustive mais vous donne un aperçu de ce qu’est la poésie aujourd’hui ; et comme l’a dit un jour Jean-François Revel, « Il n’y a pas de grands poètes, seulement des grands poèmes » !

 


La poésie et le théâtre

Le lien entre les genres du théâtre et de la poésie est incontestable, tant les deux arts se rapprochent et se croisent depuis toujours.

Sous sa forme classique d’ailleurs, le théâtre est en rimes, et certains dramaturges n’ont rien à envier aux vers des poètes qui leur sont contemporains.

C’est le cas de Jean Racine particulièrement, dont les dialogues de ses pièces Bérénice, Phèdre et bien d’autres, sont écrits comme autant de poèmes, si bien que ce dernier est souvent cité dans les anthologies de poésie française.

réplique de Bérénice en alexandrins

© LG
réplique de Bérénice (en alexandrins) issue de la pièce éponyme de J.Racine.

Alfred de Musset en France, William Shakespeare en Angleterre, sont tous deux reconnus pour leur œuvre de dramaturges, mais aussi de poètes. Et il n’est pas rare encore aujourd’hui de porter la « double casquette », tels Jean-Pierre Siméon et Mariette Navarro par exemple, tous deux édités chez Cheyne éditeur pour leur travail poétique, aux solitaires intempestifs et chez Quartett quant à leurs pièces respectives.

Il est vrai que du côté du théâtre contemporain, le dialogue entre ces deux genres ne s’est pas perdu, mais s’est au contraire renforcé : beaucoup de dramaturges manient une langue poétique, même si elle n’est plus forcément en rimes comme autrefois.

Un très bon article paru à l’influx recense de nombreuses pièces théâtrales et poétiques, nous vous en conseillons vivement la lecture pour aller plus loin à ce sujet.

 


La poésie et le roman

Si l’on opposait dans notre introduction la forme poétique à celle romanesque, sur le plan formel, il convient de souligner combien les deux genres dialoguent et se répondent, et combien la langue poétique vient nourrir celle romanesque.

En effet, même des auteurs comme Michel Houellebecq en France ou Jim Harrisson aux USA, s’ils sont célèbres pour leurs romans (Les particules élémentaires, Sérotonine pour l’un, Dalva ou les Légendes d’automne pour l’autre), sont entrés en littérature par la voie du poème, et ont publié de très beaux recueils de poésie, dont Configuration du dernier rivage pour Houellebecq, Lettres à Essenine pour Harrisson.

Houellebecq va d’ailleurs encore plus loin dans la création poétique, avec son album Présence humaine sorti au début des années 2000, qui demeure une sorte d’ovni musical, avec des textes en prose aussi désabusés que poétiques.

Plus récemment, d’autres auteurs viennent repousser les limites entre la forme romanesque et celle poétique, voire les font exploser.

C’est le cas notamment d’Anne Serre, dont l’œuvre discrète mais foisonnante regorge de phrasés poétiques et tournures enivrantes. Lisez Les débutants, l’histoire d’une femme qui vacille d’amour entre deux hommes, ou bien Grande Tiqueté, sorte de conte étrange écrit dans une langue nouvelle, que l’auteure invente en hommage à son père disparu ; cette année, elle reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour son dernier livre, Au coeur d’un été tout en or.

L’an dernier, c’est le jeune auteur Joseph Ponthus qui bouscule le monde littéraire avec son magnifique ouvrage A la ligne, Feuillets d’usine, qui raconte l’histoire d’un ouvrier intérimaire : son travail, sa vie, et de manière plus générale, la vie ouvrière d’aujourd’hui. Et si on lit ces « feuillets » comme une histoire, la forme d’écriture adoptée est pourtant bien plus proche du poème que du roman.

Beaucoup d’auteurs seraient encore à citer ici, qui oscillent constamment à travers leurs écrits entre les formes narratives et celles poétiques, des auteurs incontournables qu’on qualifierait volontiers d’« esthètes de la langue », tels que Christian Bobin, Pierre Bergounioux, Alain Veinstein, Nathalie Quintane et bien d’autres, sans compter les nombreux auteurs étrangers se jouant, eux-aussi, des codes littéraires comme dernièrement Asli Erdogan avec Requiem pour une ville perdue, une magnifique évocation de la ville d’Istanbul, et Maggie Nelson avec l’étonnant Bleuets, sorte d’interrogation philosophique et poétique construite à partir du prisme de la couleur bleue.

couverture des romans cités d'Anne Serre, Joseph Ponthus, Maggie Nelson et Asli Erdogan

Couv. des ouvrages cités d’A.Serre, J.Ponthus, M.Nelson et A.Erdogan

 


La poésie et la bande-dessinée

Notre cher « neuvième art », quant à lui, ne manque pas de poésie non plus.

De nombreuses bandes-dessinées célèbrent d’ailleurs la vie d’illustres poètes, et permettent de remettre au goût du jour de grands classiques poétiques.

C’est le cas de David Vandermeulen  qui signe un bel album sur la vie de Gérard de Nerval , l’inconsolé  et de Xavier Coste qui fait le portrait d’un autre grand poète avec son Rimbaud l’indésirable.

Hervé Bouhris rend hommage à Prévert, avec son ouvrage Jacques Prévert n’est pas un poète, qui retrace la vie de ce dernier, de son service militaire en Turquie à sa rencontre avec Louis Aragon et André Breton.

Mais d’autres vont plus loin qu’une simple biographie et inventent des personnages dans ce sens, comme Pascal Rabaté avec son Alexandrin ou l’art de faire des vers à pieds, l’histoire d’un vieux poète vagabond qui prend sous son aile un adolescent en manque de repères auquel il apprend la vie à travers la marche et la poésie.

couvertures de quatre bande dessinées citées dans ce paragraphe

Couvertures d’une partie des ouvrages cités ci-dessus

Et puis il y a ces auteurs dont les oeuvres graphiques sont poétiques en elles-mêmes ; C’est le cas de Didier Comès, qui parvient à créer dans chacune de ses intrigues une atmosphère aussi envoûtante que mystérieuse, onirique et fascinante. Edmond Baudoin propose, lui aussi, une vision très poétique du monde à travers ses albums, dont Le portrait, Un air de paradis et La diagonale des jours pour ne citer que ses plus récents.

 


Mais au-delà de son lien logique avec les autres genres littéraires, la poésie a pour particularité de se glisser allègrement sous toutes les autres formes d’Arts, qu’il s’agisse de la peinture, de l’art urbain, du cinéma et bien sûr, de la musique. C’est sous ces différents aspects que nous aborderons la poésie pour le second épisode estival de ce volet dédié.

 

Et n’oubliez pas le rendez-vous à ne pas manquer  dès cet été :

L’exposition Sous les mains de qui aurait l’audace, Cheyne, éditeur en poésie et typographe depuis 40 ans, à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à Lyon du 15 juillet prochain au 30 janvier 2021.

Une exposition qui sera ponctuée de temps forts (ateliers, rencontres, lectures et spectacles) de septembre à janvier, et qui fait la part belle au genre poétique .

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One thought on “La poésie dans tous ses états 1/2”

  1. Pierre Rougecoton dit :

    Bel article, merci pour la découverte de l’album de Michel Houellebecq

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