La revue littéraire, objet de toutes les curiosités

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 05/10/2021 par Yôzô-san

"Je n’aime pas ceux qui utilisent la presse comme surface publicitaire, ceux qui s’en servent comme d’un domestique ou d’une arme tactique, ceux qui l’aiment tant qu’elle les flatte, ceux qui la menacent quand elle les dévoile, ceux qui la voudraient meilleure qu’ils ne sont, ceux qui la voudraient parfaite, ceux qui la paient ou qui se la paient. Je n’aime pas ceux qui lui font la morale, ceux qui étalent dedans leur immoralité et s’y barbouillent de contradictions, ceux qui y font carrière." Philippe Lançon, Les îles (2011). À l'occasion du 31e Salon de la revue qui se tiendra à Paris les 16 et 17 octobre à la Halle des Blancs-Manteaux, passons en revue les revues... littéraires.

 

La rentrée littéraire bat son plein, et les auteurs les plus attendus sont partout : plateaux télé, web, et bien sûr dans les pages des revues littéraires. Support chéri des amateurs de littérature souhaitant se tenir au courant des dernières parutions, la revue littéraire tient une place à part dans le monde des périodiques par son caractère protéiforme et sa capacité à sans cesse se renouveler.

 

Un support bien enraciné

Le Journal des savants, une revue destinée à l’élite intellectuelle de l’époque.

À l’origine de ce support : le Journal des savants fondé en 1665 par Denis de Sallo sous le patronage de Colbert. Première revue littéraire et scientifique française, elle avait pour fonction la diffusion des savoirs en proposant de très brefs résumés de l’ensemble des ouvrages récemment parus, d’informer des dernières grandes découvertes mais aussi des décès des grands penseurs et hommes de lettres.

Dès 1672 ce support endosse un nouveau rôle avec l’arrivée du Mercure Galant (futur Mercure de France), revue créée et dirigée par Jean Donneau de Visé. Par la publication de poèmes et d’histoires courtes, voilà que la revue s’en allait marcher sur les platebandes du roman en se faisant objet de divertissement. Si aujourd’hui les revues à caractère bibliographique ont quasiment disparu du paysage éditorial, ce second type de revues, bien qu’ayant évolué pour se concentrer sur la mise en avant de jeunes auteurs et par là se faire le lieu d’émergence de nouvelles voix et de formes innovantes, perdure encore.

Parallèlement à cela, une autre forme de revue va voir le jour au siècle des Lumières : la revue critique. Des titres comme La Nouvelle République des Lettres de Pierre Bayle ou la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Diderot vont ainsi voir le jour, le plus souvent à l’étranger pour éviter la censure. Rapidement ce type de revue va devenir le lieu par excellence des polémiques et confrontations interpersonnelles, des affrontements entre les différentes écoles (querelles romantisme-Parnasse, romantisme-réalisme, naturalisme-symbolisme, etc), et bien sûr des manifestes artistiques (surréalistes, dada) comme politiques (Tiqqun, L’Internationale Situationniste, Action poétique, etc).

L’Arbalète de Marc Barbezat, toujours à la pointe de la littérature.

Très vite la France va se prendre d’engouement pour les revues littéraires. Avant 1920, on compte onze titres consacrés à la littérature. À l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, ce chiffre a doublé, et en 1960, 19 nouvelles publications se sont lancées parmi lesquelles L’Arbalète fondée par Marc Barbezat à Décines (et qui deviendra plus tard une maison d’édition), ou encore Critique, revue créée par Georges Bataille, qui perdure encore aujourd’hui. Depuis lors pas moins de 157 nouveaux périodiques littéraires ont vus le jour, et si certains n’ont été publiés que pendant quelques années, la majorité d’entre eux sont toujours là, bels et bien vivants.

 

 

Ma revue littéraire… ne connait pas la crise…

Depuis une dizaine d’années pourtant, partout on entend parler de la crise de la presse. Entre érosion du lectorat (-50% entre 1950 et 2000), accès gratuit à l’information, démultiplication des supports, manque de rentabilité et coûts de fabrication c’est un fait, la presse écrite ne se porte plus aussi bien qu’avant. Mais attention, cette crise touche avant tout la presse quotidienne nationale qui a perdu tout un pan de son lectorat ; à savoir, le lectorat captif qui n’avait jusqu’alors pas d’autres moyens d’accéder à l’information et qui s’est vu offrir avec la radio, la télé et internet tout un panel de solutions alternatives.

À quand des distributeurs de revues pour nos magazines littéraires favoris ?

Du côté de la presse spécialisée, et encore plus des revues littéraires, ces différents médias ne font pas vraiment office de concurrence. En France, alors qu’il existe des centaines de revues littéraires, le nombre d’émissions télévisées sur ce sujet se compte sur les doigts d’une main, et à l’exception de Voyage au bout de la nuit qui consiste en la lecture d’une œuvre par une comédienne télégénique (émission diffusée sur une tranche horaire de très faible audimat, entre 3h et 7h du matin), toutes sont consacrées à l’actualité éditoriale, avec pour certaines, un très fort potentiel prescripteur comme La grande librairie de François Busnel. Et du côté du web et de la radio, c’est plus ou moins la même chose, avec une tout de même une plus large proportion des émissions offrant des reportages ou documentaires autour d’une grande œuvre ou revenant sur la vie d’un grand écrivain. Parce qu’elle traite de littérature et qu’elle est ainsi intrinsèquement liée au plaisir de la lecture et du papier, la revue littéraire résiste là où le numérique l’emporte ailleurs. C’est donc sans trop d’étonnement que l’on voit Lire le magazine littéraire classé 132e titre le plus diffusé en France en 2021, devant des revues comme GQ, National Geographic, Philosophie Magazine ou les Inrocks.

Viviers de création et d’innovation littéraire, les revues ont en outre un rôle particulièrement précieux : celui de tremplin. Qu’il s’agisse de magazines spécialisés dans les formes courtes (nouvelles, scénettes, pamphlets…) ou de  revues de poésie, ces ouvrages sont bien souvent les premiers médias dans lesquels les auteurs se font publier et accèdent ainsi à une petite renommée qui parfois leur ouvre les portes des maisons d’édition. Publier ses textes tout seul sur son blog ou par le biais de l’autoédition n’a pas la même valeur de reconnaissance pour celui qui écrit. Arriver dans les pages d’une revue à comité de lecture ou d’un magazine littéraire connu pour avoir lancé quelques grands noms de la littérature c’est pour l’auteur l’assurance que  son texte a plu, qu’il a un style, une originalité propre, et c’est se voir enfin accéder de manière officielle au statut d’écrivain. De fait les revues littéraires remplissent ainsi une fonction particulière que le web ne saurait remplacer tout à fait. Entre leurs pages c’est la littérature actuelle et vivante qui s’exprime et, n’en doutons pas, les grands écrivains de demain qui font leur armes.

Alors, elles sont pas belles mes revues ?
(copyright Myriam Bouveiron)

 

“Vers l’infini et au delà”…

On comprend mieux pourquoi chaque année de nouveaux titres voient le jour avec des lignes éditoriales toujours plus audacieuses et une attention grandissante pour l’esthétique de la  ̎revue-objet  ̎. C’est ainsi qu’on a assisté à la naissance de très belles revues ces dix dernières années. Sœurs en février 2020, trimestriel poétique au projet engagé : faire connaître les poétesses présentes et passées du monde entier, avec à chaque numéro carte blanche donnée à une illustratrice ; Le Cafard hérétique (2013), semestriel de création littéraire ne publiant que des auteurs qui ont la niaque, sans contrainte de thème ou de genre mais avec à chaque fois un artiste à la barre (photographe, peintre, dessinateur, etc) ; Artichaut en 2017 qui se veut un lieu libre de toute attache (pas de lien avec quelque maison d’édition que ce soit ni aucune institution) dédié à l’expérimentation littéraire de jeunes auteurs et qui, là aussi associe un nouvel artiste à chaque parution ; ou encore Bouclard (2018), revue qui fait office d’OVNI dans le paysage des périodiques littéraires actuels en proposant des articles de fond la littérature, des reportages chez des bibliophiles ou des professionnels du livres, ainsi que des textes inédits avec une qualité graphique irréprochable et un style reconnaissable entre mille.

Anticipation, un bien bel objet.

Du côté des littératures de genre, le polar et l’imaginaire ont le vent en poupe et cela se ressent jusque dans les revues qui leur sont consacrées. Deux nouvelles revues sont ainsi venues compléter le panel des titres déjà existants : Alibi, qui plus qu’une revue à tout du mook (périodique hybride à mi-chemin entre le magazine et le livre) et a rapidement su trouver sa place avec ses dossiers thématiques, ses interviews d’auteurs (Thilliez, Manook, Carrisi…) et sa revue de presse des derniers polars sortis, et Anticipation qui s’est rapidement imposé comme une référence sur le sujet, se retrouvant même finaliste du Grand Prix de l’Imaginaire en 2020 dans la catégorie essais tant la qualité des articles est au rendez-vous.

 

Métal Hurlant… le retour

Reflet de la société actuelle, les revues et magazines indépendants sont cependant des entreprises fragiles évoluant dans un écosystème compliqué entre coûts de production, problèmes de rentabilité et volonté inébranlable de servir la littérature. De fait il arrive que certains passent tels des comètes. Souvent liés à de véritables passionnés qui ont la littérature chevillée au corps, ces publications peuvent parfois disparaître en même temps que ceux-ci ou être durement mises à mal en temps de crise comme cela a été le cas pour de nombreux titres avec la COVID-19 parmi lesquelles Jentayu, formidable revue autour des littératures asiatiques, ou Friches, magazine poétique qui existait pourtant depuis 1983. Reste à espérer que tel le phénix qui renait de ses cendres, ces revues de qualité nous reviendront un jour à l’instar de Métal hurlant qui après des décennies d’absence reparaît dès cet automne pour notre plus grand plaisir, sous la houlette de Vincent Bernière.

Une chose est sûre, les revues littéraires n’ont pas fini de nous étonner.

 

 

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