La poésie dans tous ses états 2/2

Petit tour d'horizon d'un genre à part

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - par Léa G

À l'occasion de l'exposition - Sous les mains de qui aurait l'audace, Cheyne, éditeur de poésie et typographe depuis 40 ans - qui est à visiter à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à Lyon jusqu'au 30 janvier 2021, il nous a paru opportun à l'Influx de vous proposer un petit tour d'horizon d'un genre à part : la poésie.

©LG - poème de J-M Barnaud dont est issu le titre de l'exposition BmL

Dans ce second volet de notre feuilleton estival, focus sur la poésie et son lien avec les Arts, de la peinture au cinéma, en passant par l’art urbain et la chanson.

Car si le genre poétique est aujourd’hui trop souvent marginalisé, il est pourtant un art majeur, au croisement de tous les arts ; et s’impose comme une source d’inspiration essentielle aux autres formes artistiques.


Poésie et peinture

La poésie et la peinture s’inspirent et se répondent depuis la nuit des temps. Longtemps, c’est d’ailleurs dans les écrits littéraires – et particulièrement dans les longs poèmes antiques d’Homère, d’Ovide et de Virgile– que l’art pictural puisait sa source d’inspiration et légitimait ainsi son propos, avant de s’en détacher avec la naissance de l’art moderne et ses formes dadaïstes, surréalistes, abstraites. Les poètes eux aussi, de Charles Baudelaire à Henri Michaux -sans oublier Paul Éluard– n’ont cessé de dialoguer avec les peintres et leurs peintures pour produire à leur tour leur œuvre poétique.

« Ut pictura poesis » disait Horace, « la poésie est comme la peinture » ; une affirmation qui se tient encore aujourd’hui, si bien qu’il serait impossible de recenser toutes les formes de collaboration entre ces deux arts.

Le recueil Les Mains libres en est un bel exemple, portant d’ailleurs pour sous-titre « Dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Éluard ». Ici, les propositions graphiques de l’artiste sont adaptées de manières très libres par le poète, plaçant Man Ray et Paul Éluard sur un pied d’égalité dans leur création. Il en ressort un travail puissant et voluptueux, marqué par le courant surréaliste auquel prennent part les deux artistes dans leurs domaines respectifs.

Dessin qui représente des mains entralacées d'un fil et qui semblent sortir de sous terre, illustré par un poème dont le titre est "solitaire"

© LG, photo issue des Mains Libres, collection Poésie chez Gallimard, 2009.

Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir une telle collaboration entre l’artiste et le poète. C’est le cas notamment de la collection des Poèmes pour grandir de Cheyne Editeur ; une collection qui va systématiquement combiner le travail du poète à celui de l’artiste, pour un rendu qui allie avec grâce et subtilité les poèmes au travail graphique.

peintures de Martine Melinette qui illustrent des recueils de Cheyne Editeur

©LG, photo issue de l’exposition  Sous les mains de qui aurait l’audace, avec les originaux de l’artiste Martine Melinette illustrant des recueils de la coll. des Poèmes pour grandir

recette pour faire un poème dadaïste écrite par Tristan Tzara

© LG, recette pour faire un poème dadaïste selon T.Tzara, dans Les collages de Louis Aragon, Hermann éditions, 1980.

L’art du collage est l’un de ceux qui met le plus en avant le lien entre poésie et art pictural, puisqu’il s’agit d’un travail plastique qui va combiner le mot et l’image à la façon d’un cadavre exquis. Dans son essai sur les collages, Louis Aragon vient légitimer l’art du collage par ce qu’il dit du monde alentour : notre monde est un « long puzzle », « fait de pièces et de morceaux », que la graphie du collage tente de reproduire dans toute sa complexité.

Et si Louis Aragon décrit en majeure partie les travaux d’artistes-peintres tels Max Ernst, Man Ray, Francis Picabia, Adolf Hoffmeister ou encore Matisse et Magritte, il invoque aussi le poète Tristan Tzara, grand inventeur du poème dadaïste, un poème sous forme de collage issu de découpes de presse.

Une pratique artisitique qui ne s’est pas perdue de nos jours, et dont s’emparent toujours poètes et artistes contemporains, dont le grand Bernard Heidsieck, plus connu pour son travail de poète, mais qui fût l’auteur de magnifiques planches « d’écritures-collage ».

collage intitulé Radio Valescure du poète Bernard Heidsieck

©LG, Radio Valescure de Bernard Heidsieck, issu de Bernard Heidsieck plastique, Fage éditions, 2009.

 


Poésie et art urbain

Là où le poème pourrait bien prendre sa forme la plus intéressante, c’est aux détours de nos rues, au sein de l’architecture urbaine, sur les murs, affiches publicitaires, voies et trottoirs. 

Tags, graffitis, pochoirs, fresques / amateur ou street artiste : la poésie n’a jamais autant investi nos villes que ces soixante dernières années, avec l’essor de l’art urbain.

extrait du livre Tiens ils ont repeint ! avec quelques exemples de tags et grafittis à Marseille, Athènes...

©LG, photo issue de Tiens, ils ont repeint ! éd. La découverte, 2017.

L’auteur Yves Pagès propose d’ailleurs une anthologie d’aphorismes urbains avec Tiens, ils ont repeint !, un ouvrage singulier dans lequel il recense les graffitis qu’il rencontre sur son chemin (de Paris à New-York ou Moscou, en passant par Marseille, Lyon, Lille ou Bordeaux) de 1968 à nos jours.
Cette collecte textuelle permet de mettre en lumière une « poésie de l’éphémère », de celle que l’on croise tous les jours au sein de l’espace public, des mots posés çà et là qui nous interpellent, nous réjouissent, nous offusquent ou nous indiffèrent, mais qui ponctuent nos villes de leur audace infime.

L’artiste Petite Poissone incarne cette poésie « sauvage » avec ses collages urbains aux maximes délicieuses, détournements cocasses, tous emprunts d’une mélancolie douce et contagieuse.

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Petit dernier

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La diffusion via les réseaux sociaux notamment, permet la découverte d’un grand nombre de street artistes comme Petite Poissone, Adelsa Bugey et Miss.Tic, trois artistes qui mettent la poésie au cœur de leur travail.

À lire également sur le sujet, le bel ouvrage de Sophie Pujas, STREET ART poésie urbaine, qui montre qu’au-delà des mots, la poésie des rues passe aussi par les images.

Poésie et cinéma

Films de poètes, films sur des poètes, cinépoèmes, cinéma de poésie, cinéma poétique… Le cinéma et la poésie ne manquent pas de se croiser et ce sous bien des formes, permettant ainsi la rencontre entre l’image et le langage, qui offre à voir et à entendre de sublimes instants poétiques.

Eric Rohmer, Jean-Luc Godard ou encore Agnès Varda  incarnent cette verve poétique du cinéma français ; leurs films sont des objets poétiques à part entière, qui mêlent la beauté des images aux phrasés délicats.

coupes du film de Godard Adieu au langage ainsi qu'une phrase : évite et vite, les souvenirs brisés

© LG, photo issue du livret du DVD Adieu au langage de JL Godard – Alain Sarde et Wild Bunch, 2014.

Le travail récent de Jean-Luc Godard se détache d’ailleurs de plus en plus de tout motif narratif et se rapproche d’une « archéologie de l’image », comme il aime à décrire son art désormais. Adieu au langage et Le livre d’image s’inscrivent dans ce parcours où, libérés de narration, le propos et l’image surprennent et envoûtent le spectateur : l’émotion pure est incontestablement au rendez-vous.

Agnès Varda quant à elle, est passée maître dans la réalisation de films « objectifs-subjectifs », ancrant ainsi ses histoires dans le réel tout en leur donnant une forme éminemment poétique et se détachant par ce biais de la dure réalité du monde. On ne serait que trop vous recommander de voir (ou de revoir) Les glaneurs et la glaneuse, Les plages d’Agnès ou encore Visages Villages.

Chris Marker est une autre figure représentative d’un cinéma de poésie, avec son œuvre protéiforme et novatrice, dont le fil conducteur demeure l’héritage de mémoire, l’Histoire collective face aux parcours individuels. Il est difficile de ressortir indemne des visionnages de ses films-essais comme Sans soleil ou La jetée, où l’on discerne l’humanité dans son extrême vulnérabilité, mais sa force de vie aussi, qui ne s’avouera jamais vaincue.

Sur la vie des poètes, deux longs-métrages se distinguent des autres par leurs excellentes réalisation et interprétation.

Bright Star de Jane Campion raconte avec beaucoup de grâce, les dernières années de la vie de John Keats et son amour pour Fanny Brawne. Les poèmes et lettres du poète ponctuent ça et là l’histoire romancée, qu’une photographie magnifique vient compléter ; le rendu est sublime.

Paterson raconte la vie d’un jeune chauffeur de bus prénommé Paterson dans la ville homonyme située dans l’état du New-Jersey et connue pour être l’un des berceaux de la poésie moderne américaine. Lui aussi se rêve poète, et flâne dans les rues à la recherche de l’inspiration. Les poèmes de Ron Padgett accompagnent en voix off les déambulations du héros ; Jim Jarmusch signe ici un véritable chef d’œuvre avec Paterson, tout en poésie et simplicité.


Poésie et chanson

Le lien entre la poésie et la chanson est empirique lui-aussi, puisqu’il remonte au XIème siècle, quand troubadours et trouvères déclamaient leurs poèmes sous sa forme orale originelle, offrant ainsi au genre littéraire un ancrage populaire fort. Du Moyen-Âge à aujourd’hui, l’alliance entre chanson et poésie ne s’est pas perdue, au contraire, et la poésie cultive en la chanson cette forme orale qui la constitue depuis toujours.

De grands poèmes français sont ainsi adaptés en chansons : Il n’y a pas d’amour heureux de Louis Aragon est repris par Georges Brassens puis Françoise Hardy, Le pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire par Léo Ferré puis Marc Lavoine, Barbara de Jacques Prévert par Yves Montand ou encore Serge Reggiani. Jean Ferrat quant à lui, met en musique un grand nombre de poèmes d’Aragon dont Les poètes, Heureux celui qui meurt d’aimer et Les yeux d’Elsa.

Ce dernier est d’ailleurs considéré comme l’un des plus grands « poètes de la chanson française », suivi de Serge Gainsbourg et tant d’autres, qui ont cette polyvalence d’être des chanteurs très populaires et des paroliers hors pairs.

 

→ « La Ballade de Melody Nelson » par Serge Gainsbourg et Jane Birking.

Bob Dylan et Leonard Cohen incarnent cette « double-casquette » de poètes -chanteurs aux États-Unis, avec des chansons sublimes comme Hurricane ou Don’t think twice it’s alright pour Dylan, The partisan ou I’m your man pour Cohen.

Le rap, par ailleurs, est probablement le genre musical qui vient le plus bousculer les codes de la langue française de nos jours, se rapprochant ainsi de la pratique poétique : certains rappeurs n’ont en effet rien à envier à nos poètes.

C’est le cas de Mc Solaar qu’on nommait déjà poète lors de la sortie de son tube Caroline en 1991 et d’Oxmo Puccino qui est sans conteste un grand esthète de la langue pour l’ensemble de ses textes.

Enfin, c’est aussi le cas de Booba –et du groupe Lunatic par lequel il s’est fait connaître dans les années 1990-, dont le documentaire Booba, des poèmes sans poésie de Souheil Medaghri permet d’éclairer le parcours, là encore indissociable du travail sur les mots, même si le terme de « poétique » est plus surprenant pour désigner la prose de l’artiste, composé d’un langage cru et souvent véhément.

Ce documentaire, au-delà du cas Booba, éclaire également sur le genre poétique et son évolution au fil des époques.

« Pas l’temps pour les regrets » par Lunatic issu de l’album Mauvais oeil.


En conclusion, on pourrait décliner encore et encore les glissements de la poésie dans notre quotidien, à n’importe quel instant de nos vies, dans de si nombreux éléments qui nous entourent.

C’est la force inhérente au genre poétique, qui, pour reprendre le titre de l’essai de Jean-Pierre Siméon, serait bien capable, un jour, de « sauver le monde » : tant la poésie est partout, et le vecteur d’une source infinie d’émotions, de sensations, de révolte et d’espoir.

 

 

Et n’oubliez pas le rendez-vous à ne pas manquer à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à Lyon jusqu’au 30 janvier 2021  :

L’exposition Sous les mains de qui aurait l’audace, Cheyne, éditeur de poésie et typographe depuis 40 ans

Une exposition qui sera ponctuée de temps forts (ateliers, rencontres, lectures et spectacles) de septembre à janvier, et qui fait la part belle au genre poétique .

 

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