Auteurs on the rocks

Auteurs on the rocks

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 15/07/2022 par Chineuse Deculture

De la machine à écrire au verre à cocktail, il n'y a qu'un zinc.

Les ombrelles chatoyantes virevoltent, retenues par le givre sucré des verres à pied. Les papilles swinguent, l’esprit en feu d’artifice, les vapeurs prohibées titillent l’inspiration. Loin des plages, près des plumes, l’ivresse a souvent mordu les écrivains. Du plaisir à l’addiction, il faut rester vigilant, bien que certains personnages fassent des cocktails leurs légendes. Plongez avec nous dans ces breuvages acidulés.

Histoire du cocktail

La genèse des cocktails remonterait aux grecs et romains qui mélangeaient le vin avec du miel et des épices. Au XVIIᵉ siècle, en Inde, les cocktails s’inspirent de punchs britanniques servis dans de grands bols. Le mot punch (« cinq » en hindi) se réfère aux cinq ingrédients nécessaires : alcool, sucre, jus d’agrume, eau et épices.

Le terme « cocktail » s’entoure de nombreuses légendes. L’histoire la plus populaire serait celle de soldats français qui, aux côtés des Américains en 1770, se faisaient servir des boissons décorées de plumes colorées provenant d’un coq (la « queue de coq », soit cocktail en anglais).

Le terme apparaît pour la première fois en mars 1798 dans le journal The Morning Post and Gazetter. En 1862 sort le premier livre de recettes rassemblant 250 recettes. Son auteur Jerry Thomas, dit « Professor Thomas », s’intronise comme le parrain des barmans. En 1889 à Paris, à l’occasion de l’exposition universelle, le pavillon étasunien présente des « american drinks ».

Forts de leur succès, les cocktails s’exportent outre Atlantique et des établissements appelés « American Bars » prolifèrent.

De 1920 à 1933, le gouvernement des États-Unis proclame la prohibition, période pendant laquelle fabrication, vente et consommation d’alcool sont formellement interdites. En réponse à cet interdit, les bars clandestins se multiplient et se rebaptisent « speakeasies ».

Pendant cette période, les touristes américains affluent vers Cuba où ils découvrent le rhum avec le daïquiri, le mojito, et le cuba libre. Certains barmans fuient vers l’Europe à l’instar d’Harry Craddock au Savoy à Londres, Frank Meier au Ritz et Harry Mc Elhone qui ouvre le Harry’s Bar à Paris.

En outre, avec l’essor de l’électroménager et la démocratisation des frigidaires et machines à glace pilée au sein des foyers dans les années 50, la popularité des cocktails explose.

Ainsi, de 1980 aux années 2000, les fruits et la cuisine moléculaire contaminent les long drinks pour les rendre toujours plus spectaculaires. Mais c’est sans nul doute grâce à leur exposition cinématographique et littéraire que leur renommée s’est faite éternelle.

Recette magique : cocktail, roman et cinéma

Bien que souffrant du code d’autocensure, les cocktails deviennent la marque d’une image glamour dans le cinéma hollywoodien. Les vedettes s’exhibent cigarette et verre à la main tel Humphrey Bogart. La vaisselle et la gestuelle concèdent une forme de raffinement et de marqueur social. Les scènes d’ivresse se jouent de la censure en invoquant un ressort comique. Ainsi les réalisateurs transposent à l’écran les cocktails signatures des héros de papier.

Le Martini : Ian Fleming inaugure sa série James Bond en 1952 avec Casino Royal dans lequel il commande un « Vesper Martini » en référence au personnage féminin envoûtant. L’auteur affuble alors son agent d’un gimmick qui fera sa légende, une réplique mythique :

« Martini, shaken, not stirred » que l’on traduit « secoué, pas remué » soit à la cuillère et pas au shaker. Du Martini, du gin et les gestes précis du barman.

Pour le plaisir, voici un montage de ces scènes dans les films de 1962 à 2020.

Le Russe Blanc, cocktail iconique du Dude dans The Big Lebowski. Film réalisé par les frères Coen qui passe à l’essoreuse Le Grand Sommeil de Raymond Chandler.

Parodie burlesque portée par une distribution trois étoiles, Jeff Bridges y noie sa nonchalance dans un cocktail à l’apparence enfantine et trompeuse de verre de lait. Pour la recette : vodka, liqueur de café et lait, servi avec des glaçons.

Le Singapour Sling, cocktail apprécié du journaliste Raoul Duke dans le film de Terry Gilliam, Las Vegas Parano. Cette adaptation du roman de Hunter S. Thompson, met en scène les frasques décadentes du héros avec loufoquerie trahissant un ancien Monty Python.

Les Mojito et Daïquiri cubains restent indissociables des romans de Graham Green. Quand son débonnaire agent secret arrive à La Havane, il est séduit par l’exotisme de ses cocktails. Son opus “Notre agent à la Havane” fera l’objet d’un film avec Alec Guinness dans le rôle titre.

Le Screwdriver (« tournevis ») est la boisson préférée du trafiquant d’armes Ordell Robbie dans le film Jackie Brown de Quentin Tarantino, tiré du polar d’Elmore Leonard, Punch Creole.

Cette même boisson reste le cocktail fétiche de l’auteur américain Truman Capote, 

qui la nommait « ma boisson à l’orange », mélangeant vodka polonaise et jus d’orange pressé. Dans son roman Breakfast at Tiffany devenu à l’écran Diamants sur canapé par Blake Edwards, son héroïne campée par Audrey Hepburn apparaît souvent enivrée. Elle privilégie le Dry Martini renommé « White Angel », mélange de gin et de vodka.

Auteurs et cocktails : la soif d’écrire

Devant l’angoisse de la page blanche, de nombreux écrivains ont invoqué les muses dans le cristal en s’y noyant plus que de raison. Superstitieux, ils cherchèrent dans le rituel le salut de leur créativité, signant parfois aussi le début de leur oraison funèbre. Voici quelques écrivains connus pour y avoir laissé leurs plumes :

Francis Scott Fitzgerald

Les trois passions de l’écrivain furent l’écriture, le gin et sa femme Zelda. Le couple était connu pour ses frasques sous ivresse comme sauter dans la fontaine du Plaza ou se présenter en soirée en pyjama. L’auteur de The Great Gatsby porte aux nues le gin sous la forme de Gin Rickey. Servi dans de grands verres, ce cocktail mêle agrumes, spiritueux, soda et glace.

Jack Kerouac

Le romancier et poète américain s’est épanché dans son œuvre sur ses mésaventures avec la boisson. Son esprit vagabonda dans l’acidulé de son cocktail préféré, la Margarita qui réunit tequila, liqueur d’orange et jus de citron vert. Ainsi il clamait « Ne buvez pas pour vous saouler. Boire pour profiter de la vie ».

William Faulkner estimait que « la civilisation commence par la distillation ».

Amateur de whisky, Faulkner appréciait particulièrement le Mint Julep, cocktail alliant Bourbon, menthe, sucre et eau. Il est traditionnellement servi dans une tasse en étain.

Enfin, le Graham Greene fût nommé en hommage à l’écrivain anglais et vit le jour à l’hôtel Métropole à Hanoï en 1951.

En effet, Greene quand il n’échafaudait pas les intrigues de ses romans d’espionnage, s’évertuait à allier Dry Martini classique et crème de cassis.

Ernest Hemingway : le roi des cocktails

En conclusion, s’il fallait choisir un “Saint Patron de plume” pour les barmans, nul autre qu’Ernest Hemingway ne saurait l’incarner avec autant de panache.

Avec ses multiples vies de reporter, écrivain et soldat, l’auteur du Vieil homme et la mer se voit décerné le Prix Pulitzer en 1953 et reçoit le Prix Nobel en 1954.

Érudit, épicurien, amoureux de bonne chère, il convola en justes noces à quatre reprises et affirma :

« Je bois depuis l’âge de 15 ans et peu de choses m’ont procuré plus de plaisir ».

Comme il était diabétique, ce globe-trotter sollicita les barmans du monde entier pour adapter les recettes, signant ainsi le Papa doble et possiblement le Bloody Mary.

Par conséquent, les bars qu’il écuma devinrent des légendes :

  • À Paris, le bar du Ritz porte son nom,

  • À Cuba, il a sa propre statue accoudée au bar Floridita,
  • À Key West, le Sloppy Joe’s organise chaque année un concours de ressemblance avec l’auteur.

Enfin n’oubliez pas, contrairement à l’alcool dont l’abus peut être dangereux pour la santé,

ces auteurs sont à consommer sans modération.

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