La Fabrique de l'Information

Lutte contre les fake news et autres désordres de l’information

Une entreprise collective

- Modifié le 18/03/2019 par Département Société

"Les Fake News (informations fallacieuses, infox ou fausses nouvelles) sont des informations délibérément fausses, délivrées dans le but de tromper un auditoire. Elles peuvent émaner d'un ou plusieurs individus (par le biais de médias non institutionnels, tels les blogs ou les réseaux sociaux), d'un ou de plusieurs médias, d'un homme d'état ou d'un gouvernement" (Source : Wikipedia). Le droit français a récemment qualifié de "fausse information" toute allégation ou imputation d'un fait dépourvu d'éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable en précisant que cette définition ne concerne pas les opinions et les articles satiriques (loi contre la manipulation de l’information, Art. L.163-1 A)

Fact or Fake concept, Hand flip wood cube change the word, April fools day
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Les mots fake news, infox, faits alternatifs, désinformation, complotisme, post-vérité… se sont introduits dans le vocabulaire quotidien et traduisent la déstabilisation de notre rapport à l’information dans des sociétés contaminées par «l’infobésité». Le droit français a récemment défini les «fausses nouvelles» de la manière suivante : « Toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable constitue une fausse information ». Ces fausses informations ont toujours existé mais la généralisation de l’usage d’internet et des réseaux sociaux a accéléré leur développement. Depuis le 11 septembre 2001 jusqu’à 2017 avec le Brexit et l’élection de Trump, elles n’ont cessé de contaminer les débats. La campagne présidentielle française ne fut pas épargnée par ce phénomène. Le mouvement des gilets jaunes est le dernier cas d’école hexagonal pour l’analyse du phénomène : la massification rapide du mouvement sur les réseaux sociaux, la viralité et la forte visibilité dans les médias ont favorisé la diffusion massive d’informations biaisées ou fausses, nourrissant des visions binaires et manichéennes des faits.

En mars 2017, le magazine Time titrait «Is truth dead ?» . Les faits ne seraient plus intangibles, à toute vérité peut s’opposer aujourd’hui une vérité alternative, des « faits alternatifs ». Vu sous cet angle, la vérité n’existe donc plus, elle est devenue une opinion comme une autre. Nous serions définitivement passés dans l’ère de la post -vérité, où le discours simplificateur s’adressant plus à l’émotion, aux passions qu’à la raison, a remplacé la description d’une vérité complexe et anxiogène.

LES RÉJOUISSANCES DE LA DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE SE SONT-ELLES MUÉES EN UN CAUCHEMAR COGNITIF ?

À ses débuts, le web est apparu comme une ouverture de l’espace public pour une société civile qui ne pouvait pas s’exprimer dans les espaces traditionnels. L’essor des réseaux sociaux a profondément transformé le rapport consommation/production d’information, les individus découvrant la possibilité d’en être désormais des diffuseurs et des producteurs. Ainsi naissait une démocratie numérique fondée non seulement sur un accès égal pour tous à la connaissance et mais aussi sur une capacité partagée de discuter publiquement et rationnellement de sujets d’intérêt général. Mais cette douce utopie a vite découvert « l’ambivalence de l’Internet capable d’encourager l’expression de la démocratie participative et pétitionnaire tout autant que les formes d’extrémisme et de complotisme » (Patrick Chastenet, Fake news, post vérités ou l’extension du domaine de la propagande, The Conversation, juin 2018)

Si le caractère spontané, rapide, massif de la diffusion d’information sur les réseaux sociaux peut avoir des effets vertueux pour des personnes, autorisant la prise de parole (#metoo par exemple), il peut aussi les rendre plus sensibles aux différentes formes de manipulation. En effet, l’immédiateté du partage va souvent de paire avec une absence de vérification et plus l’information a un caractère polémique, plus elle est relayée rapidement.

Ce travers va souvent avec le principe du biais de confirmation dont le sociologue Gérald Bronner décrit le fonctionnement dans La démocratie des crédules enCouverture du livre La démocratie des crédules 2013. Le «croire » étant contaminé par le désir, on va toujours à la rencontre des conclusions qui vont dans le sens de ce que nous croyons déjà. Ainsi, l’internaute adhère plus facilement à une information transmise par un contact de son réseau social qu’à une information émanant directement d’un média. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation.

Un comportement fort bien intégré par le système médiatique et… politique. Dans un contexte de dérégulation et de surcharge du marché de l’information où la recherche de la rentabilité conditionne malheureusement parfois la production d’informations, ceux qui veulent gagner la bataille de l’attention doivent donc aller à la rencontre de cette demande d’information et capter ce fameux «temps de cerveau disponible» en adaptant l’information à des profils. C’est la fonction des fameux algorithmes qui nous enferment dans une niche de propositions se confirmant les unes avec les autres, nous ressemblant, des bulles informationnelles confortables et rassurantes. L’illusion du consensus fonctionne à plein régime (RDV Médias avec Jérémie Poiroux du 10/10/2017).

L’ESSOR DES FAKE NEWS REPOSE ÉGALEMENT SUR D’AUTRES FACTEURS PROPRES À L’ÉCONOMIE DE L’INFORMATION

Antoine Garapon (Ce qu’Internet fait à la politique – rencontres de Chose Publique à Lyon – novembre 2018) souligne que le système médiatique traditionnel participe à la circulation des fake news : soit en adhérant à ces vérités alternatives (cf Breitbart News ou Fox news, des médias soutenant Donald Trump), soit tout simplement en les relayant, leur accordant ainsi un crédit voire un espace de validation. Pour Patrick Chastenet, l’industrie des fake news est «consubstantielle à l’économie capitaliste» car son modèle économique s’appuie sur le fonctionnement des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de la publicité comme Google Ads :  «Pour une large part, les GAFA sont donc sinon politiquement complices mais pour le moins économiquement solidaires de l’industrie des fake news car ils en sont les principaux bénéficiaires.»

Que l’objectif des fausses informations soit économique – «faire le buzz» pour gagner de l’argent en fonction du nombre de clics générés sur une page web – ou idéologique – orienter l’opinion publique, influer sur des débats politiques-, les infox mobilisent en premier lieu les professionnels de l’information qui développent une nouvelle activité de vérification des faits, et l’enseignent dans les écoles de journalisme. En second lieu, elles obligent le législateur à poser un cadre pour limiter leurs effets sur la vie politique et démocratique. Enfin, les acteurs éducatifs et désormais sociaux culturels sont plus que jamais sollicités pour accompagner les citoyens, par le biais de l’éducation aux médias.

La notion de fact-checking, apparue aux États-Unis dans les années 1990 est une technique consistant à vérifier la véracité de faits et l’exactitude des chiffres présentés dans les médias et à évaluer le niveau d’objectivité des médias eux-mêmes dans leur traitement de l’information. Cette activité développée parallèlement à l’essor des supports numériques d’information et aux réseaux sociaux a d’abord été créée par des journalistes d’investigation avant de se démocratiser par des internautes lanceurs d’alertes (cf le site HoaxBuster créé en 2000 par des lanceurs d’alerte militants, spécialisé dans la dénonciation de canulars informatiques – hoax – et de rumeurs non fondées circulant sur Internet).

JOURNALISTES « DEBUNKEURS » D’INFOX

Parmi les professionnels, nombreux sont ceux qui ont décidé de réaffirmer l’ADN du métier – le croisement des sources et la vérification des faits – et de remettre en question leurs pratiques pour prendre le mal à la racine. De nombreux médias affichent désormais une activité de fact-cheking. Un article d’INA Global du 23 mai 2017 (7 façons d’intégrer le fact-checking dans un média en ligne) en fait l’état des lieux au niveau international. On retiendra pour la France, Buzzfeed qui passe au scan les propos des hommes politiques, Checknews de Libération, Les Décodeurs du Monde et leur outil Decodex, Les Observateurs de France 24… Et à l’image de la rubrique Désintox dans le journal 28 minutes d’Arte, les journaux télévisés de TF1 et France 2 consacrent désormais eux aussi quelques minutes pour décrypter le parcours d’une rumeur, d’une fausse info et en démonter les mécanismes .

Tous se battent contre le fléau des infox, les photos ou vidéos sorties de leur contexte, abondamment reprises sur les réseaux sociaux. Dernier acteur anti-intox entré dans cette bataille ingrate, AFP Factuel a mis en place, au sein de cette agence de presse renommée, une cellule particulièrement performante de vérification des images. Les journalistes « débunkent » (« démystifient ») les fausses histoires, hoax (« canulars ») et théories du complot. Racontant en détails leur modus operandi dans leur blog,  ils y livrent les astuces que peuvent suivre les internautes pour vérifier eux aussi les infos. Si ce blog rappelle les réflexes de bases que doit avoir tout consommateur d’information – observer, comparer, sourcer – certaines vérifications, qui ont occupé les journalistes pendant de longues heures, rendent compte du professionnalisme de ces auteurs. Internet ne suffit pas toujours. Il faut parfois – et c’est l’une des bases du journalisme – solliciter des confrères, se déplacer, interroger, bref enquêter comme dans toute investigation menée dans ce milieu. L’AFP a même développé son propre outil d’analyse d’image, InVID, pour y déceler les trucages.

Récemment, les réseaux sociaux mis sur le banc des accusés pour leur responsabilité dans la circulation des infox, se sont rapprochés des journalistes fact checkeurs pour s’acheter une vertu. Ainsi Facebook a signé un contrat rémunéré avec l’AFP pour utiliser ses vérifications dans son fil d’actualités. Fin 2018, dans 13 pays, Facebook met à sa disposition une base de données d’articles, de photos et de vidéos constituée de contenus jugés douteux par les internautes. L’AFP décide ensuite librement d’établir ou non une vérification. Au signalement par l’AFP (ou un autre des 35 médias ayant contracté avec Facebook), d’un contenu faux, Facebook décide non pas de supprimer le contenu mais d’en diminuer la circulation ou d’informer les utilisateurs que celui-ci a fait l’objet de compléments.

Aurore Gayte qui consacre un article à ce nouveau service de l’AFP (Le Monde, 23/08/2018) conclut avec ce constat désormais connu : «les fausses informations et théories du complot ont ceci de particulier qu’elles résistent à toute tentative de démolition : toute preuve censée infirmer la théorie va être retournée et se transformer en preuve supplémentaire de ladite théorie. Et de par leur aspect viral, les théories conspirationnistes seront toujours plus lues que leur débunkage».

Le fact-checking n’aura donc pas raison des fakes news. Cachez donc cette vérité qu’on ne voudrait voir en cette période d’inversion des valeurs où plus rien n’est acquis, où le mensonge est plus séduisant que la réalité. Ce besoin naturel des individus de transformer les vérités qui dérangent est bien connu. La complexité de notre monde renforce cet attrait pour des idées simples, des visions édulcorées, des mensonges. Aussi, dit Nietzsche, « quand on détruit une illusion, c’est encore plus coûteux que lorsqu’on y croit ». De beaux jours pour les fakes ?

PEUT-ON ENCADRER LA PRODUCTION DˊINFORMATIONS ?

Patrick Chastenet, toujours pour The Conversation, souligne que « toute mise à l’index par des organes de vérification de l’information suscitera cette légitime question : qui vérifiera les vérificateurs ? ».

Dans le climat de défiance vis-à-vis des médias actuels, l’auto-critique est en effet nécessaire et attendue. Un mea culpa que des journalistes de BFM ont tenté, certainement trop tard pour être entendus. Les professionnels se sont néanmoins saisis de cette crise pour interroger leur manière de couvrir l’actualité et réagir aux violences dont ils sont victimes en rappelant que «la liberté d’informer est fondamentale et indispensable à une démocratie saine». («Non, la presse n’est pas un bouc émissaire», Communiqué commun des SDJ de 30 médias du 15 janvier 2019)

La loi du 14 novembre 2016 visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias a rappelé aux entreprises ou sociétés éditrices de presse ou audiovisuelles l’obligation de se doter d’une charte de déontologie. Un rappel nécessaire pour certains, l’occasion de rendre visible l’existence de ces cadres de travail (comme chez Radio France).

Autre garde-fou interne : le rôle joué par les sociétés des journalistes qui veillent à l’indépendance des rédactions, vis-à-vis de leurs actionnaires et la charte d’éthique énonçant les grands principes que doit respecter un «journaliste digne de ce nom». Un article sur sur Checknews, « Qui contrôle l’éthique des journalistes ?« , fait le point sur les dispositifs existants et leur rôle.

L’État s’est lui aussi emparé de ce problème et a pris diverses mesures pour lutter contre les désordres de l’information. En novembre dernier, la «loi relative à la manipulation de l’information» a été définitivement adoptée malgré une opposition farouche en raison de son inefficacité présumée et de son caractère liberticide qui ouvrirait une brèche dangereuse dans la liberté d’expression et la démocratie et induirait, selon ses détracteurs, une censure contreproductive. D’ailleurs, le respect du pluralisme du paysage informationnel, qu’il soit d’opinion ou d’intention (informer mais aussi provoquer, faire rire, choquer) est un facteur essentiel à la formation de l’esprit critique.

LˊÉDUCATION AUX MEDIAS ET À LˊINFORMATION EST UNE PRIORITÉ

Considérant que 71 % des 15-34 ans consultent quotidiennement l’actualité via les réseaux sociaux, premier mode d’accès à l’information, (Étude Médiamétrie 2018 commandée par le Ministère de la Culture), que cette tranche d’âge est tout aussi perméable aux théories conspirationnistes qu’imperméable au fact-checking, l’État a également considéré l’urgence de faire de l’éducation aux médias et à l’information un axe essentiel des programmes scolaires.

À la suite des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, l’éducation aux médias et à l’information, ou EMI, a été placée au cœur des préoccupations de l’Éducation Nationale. Déjà présente dans les programmes du lycée, ses contenus ont été réactualisés à l’aune des nouvelles problématiques introduites par la généralisation des mésusages des médias numériques et de leurs contenus par le jeune public.

Malheureusement, si la volonté de former des futurs cyber-citoyens éclairés et responsables est affirmée et fort louable, le corps professoral reste encore démuni pour mener à bien cette ambitieuse mission : les heures d’enseignement insuffisantes et formations inadaptées font que l’enseignement au décryptage de l’information et l’esprit critique repose avant tout sur quelques professionnels motivés. Malgré le manque de moyens, le soutien apporté par des journalistes est apprécié. Ainsi, sur tout le territoire, les journalistes bénévoles du Monde et de l’AFP pour l’association Entre les lignes, ceux de France Inter avec Interclass mais aussi beaucoup d’autres, dans le cadre de résidence ou de manière spontanée (comme Rue89Lyon à la Duchère), se mobilisent pour aller à la rencontre des élèves et donner les clés pour bien chercher, trouver, analyser, produire et enfin diffuser l’information.

Les autres publics, ceux qui ne sont plus à l’école sont aussi en demande de ces clés, de ces outils indispensables dans un monde informationnel saturé. L’éducation aux médias et à l’information ne peut pas s’arrêter aux portes de l’école. Associations, bibliothèques comme la Bibliothèque municipale de Lyon avec son programme de La Fabrique de l’Info, s’investissent dans cette entreprise citoyenne, là encore souvent soutenue par des journalistes convaincus. Le Ministère de la Culture a perçu l’enjeu d’une EMI étendue à tous les publics et décide en juin 2018 de soutenir bibliothèques et journalistes dans cette entreprise. Ensemble, ils font prendre conscience que l’on est tous complices / acteurs des désordres de l’information et qu’y remédier relève d’une responsabilité collective et citoyenne.

L’Unesco définit l’EMI comme « une expression étendue qui englobe toutes les capacités techniques, cognitives, sociales, civiques et créatives qui permettent à tout citoyen d’avoir accès aux médias, de faire preuve d’esprit critique à leur égard et d’interagir avec eux ». Une belle manière de permettre une participation active et éclairée des citoyens à notre démocratie.

POUR ALLER PLUS LOIN

Post-vérité : guide de survie à l’ère des fake-news / Matthew D’Ancona ; traduit de l’anglais par Lise Vermont, 2018, réflexion d’un journaliste chevronné sur la notion de post vérité après les évènements du Brexit et l’élection de Donald Trump.

Conversation avec Gérald Bronner : Ce n’est pas la post-vérité qui nous menace, mais l’extension de notre crédulité (The Conversation, 19 février 2017) ou La démocratie des crédules de Gérald Bronner, PUF, 2013, pour comprendre les formes d’adhésion crédules aux informations douteuses et l’importance de leur viralité sur le web

L’information d’actualité au prisme des fake news, sous la direction de Alexandre Joux et Maud Pélissier, 2018, une approche pluridisciplinaire des fake news et de leur impact sur l’activité des journalistes. 

Pour combattre la post-vérité, les médias condamné à innover, Jean-Marie Charon, INA Global, 21/4/2017 : une synthèse théorique sur le phénomène de diffusion des fake news, la réponse apportée par le fact-checking et les limites de cette démarche.

S’informer, décrypter, participer ! Guide pour s’orienter dans le brouillard de l’information, Ritimo, 2016 : petit ouvrage didactique, truffé de bons conseils.

Les journalistes nous cachent-ils des choses, David Groison, Pierangélique Schouler, Ronan Badel, Actes Sud Junior, 2018 : un petit livre très efficace, à mettre dans toutes les mains pour mieux comprendre le travail des journalistes et trouver des repères pour mieux s’informer. Le tout en 30 questions.

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