De la femme au foyer bien éduquée à la mompreneur : un siècle d’évolution des publications professionnelles (2/2)

L’emploi féminin au XXIe siècle, entre émancipation et persistance des stéréotypes

- Modifié le 28/03/2018 par Robin

Si la volonté d'émancipation des femmes par le travail est aujourd'hui très étudiée, les stéréotypes ont la vie dure. De nouveaux phénomènes émergent malgré tout et témoignent d'un effort de conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle. Dés lors, les publications mettent en valeur la mère active et entrepreneuse, la "mompreneur", véhiculant ainsi une certaine idée du leadership au féminin.

Cours Pigier, 1970, Photo Georges Vermard, collection BmL

La persistance des stéréotypes

Les stéréotypes continuent à être véhiculés par les publications traitant de la femme dans l’entreprise.

C’est ce que reflète l’ouvrage Les stéréotypes en entreprise : les comprendre pour mieux les apprivoiser de Patrick Scharnitzky publié en 2015 :

« Les femmes dans l’entreprise sont perçues comme de bonnes exécutantes bienveillantes mais elles manquent d’un certain sens de l’action qui repose nécessairement sur une pensée logique et sur une capacité à prendre des initiatives et des décisions. La femme est donc une assistante ».

Cette idée est confirmée par un article de L’Expansion Management Review, « La mixité empêtrée dans les stéréotypes » de Juliette Ghiulamila et Pascale Levet paru en 2006. On peut y lire :

« Il y a d’une part ce que nous désignons comme la disponibilité à l’identité professionnelle. Elle est fortement clivée entre les hommes et les femmes. Les premiers sont les héritiers du modèle du « breadwinner » : à eux une identité structurée autour des références professionnelles et de leurs exigences (virilité ici, statut professionnel là, etc.). Les secondes héritent, elles, de leur identité d’épouse et de mère (potentielle ou avérée), qui entre en concurrence frontale avec leur identité professionnelle ».

Rien d’étonnant donc, la vision de la femme est toujours liée à ce que nous avons vu en première partie. Les clichés de « l’assistante au service d’un monde d’hommes/et à la fois mère de famille » sont toujours de mise.

Il suffit pour s’en rendre compte, bien que celles-ci tendent parfois à nuancer cette idée, de jeter un œil aux revues de gestion contemporaines. Un exemple : Courrier des cadres et dirigeants.

Notons d’abord une récurrence d’hommes en couverture. De plus, la femme y est souvent représentée selon une « représentation type » : tailleur et talons aiguilles. Dans le numéro de septembre 2017, à la rubrique « style, s’inspirer des séries pour son look de bureau », on peut lire « la classe absolue des Mad Men, les robes simples mais remarquées de Joan Holloway ». Une certaine persistance des clichés de la secrétaire !

Evidemment, ces revues s’attachent avant tout à remettre en cause ces stéréotypes via des articles dénonçant les inégalités de traitement entre les hommes et les femmes. Toujours dans Courrier des Cadres et dirigeants on peut lire :

  • En octobre-novembre 2016 : « Sportive de haut niveau, une longue bataille : anciens sportifs conférenciers, où sont les femmes ? ».
  • En décembre 2016-janvier 2017 : « Plus de 6 femmes cadres sur 10 témoignent de discriminations» et « maternité et carrière, un exercice d’équilibriste […] la carrière des femmes reste beaucoup plus impactée que celle des hommes au moment de l’arrivée de l’enfant […] un tiers des femmes estiment que leur grossesse n’a pas été bien accueillie par leur employeur ». L’article est complété par des tweets de patrons relayés par la plateforme militante Vie de mère.
  • En septembre 2017 : « Vie professionnelle, vie personnelle, un équilibre à trouver ».
  • En avril-mai 2017 : « Egalité : mère et manager, la lutte des places […] les mères sont perçues comme étant moins compétentes et dévouées à leur travail ».

Et notons que la rédaction en chef de la revue est assurée par une femme !

Concluons enfin avec l’existence d’une revue entièrement dédiée aux femmes, Assistant(e) +. Cette revue, exclusivement féminine (il est difficile d’y trouver ne serait-ce que la photo d’un homme) propose des fiches pratiques, des bons plans, des guides d’achat … essentiellement destinés aux femmes ! N’existe-t-il pas d’hommes assistants en 2018 ? Difficile à croire.

 

Une constante difficulté de concilier vie privée et vie professionnelle

Les ouvrages contemporains se concentrent pour la plupart sur la difficile conciliation entre vie privée et vie professionnelle, et la question de la maternité n’est jamais loin.

Dans De l’absurdité d’être accro au boulot et autres vérités scientifiquement prouvées sur l’entreprise d’Annie Kahn paru en 2017 on peut lire :

« Les mères qui travaillent contribuent grandement à réduire les inégalités hommes/femmes, tant dans la sphère professionnelle que familiale pour les générations suivantes. Il y a peu de situations qui contribuent autant à ce résultat. Cette recherche montre que, quand les deux parents travaillent, non seulement les femmes, qui aiment leur travail, s’en portent mieux psychologiquement, mais aussi les enfants en retirent de nombreux avantages. »

Mais la situation est complexe et est loin d’être réglée. Dans Pouvoir(e)s : les nouveaux équilibres femmes-hommes, un ouvrage collectif dirigé par Sophie Bramly et Armelle Carminati-Rabasse on peut lire : « le monde du travail ne s’est adapté ni à la psychologie, ni à la biologie des femmes, ni enfin à leur système de valeur ».

Etre femme au travail, Collection BmL

Terminons avec une monographie de 2011, Etre femme au travail : ce qu’il faut savoir pour réussir mais ce qu’on ne vous dit pas, d’Anne-Cécile Sarfati.

L’auteure est rédactrice ajointe au magazine Elle, auteure de plusieurs guides sur l’éducation et les femmes en entreprise. Elle déplore un monde du travail créé par les hommes pour les hommes, où peu d’aménagements sont offerts à la parentalité par les entreprises. Ce guide pratique s’adresse aux femmes recherchant une harmonie de vie entre travail et vie personnelle avec des recommandations d’experts (psys, coachs, sociologues, DRH) sur l’attitude à adopter dans  toutes les situations délicates : promotion, prise de responsabilités, organisation, grossesse, garde des enfants… La thématique du livre montre que ces questions sont plus que jamais d’actualité et qu’elles sont, pour les femmes, de véritables enjeux.

A ce titre, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes a créé et anime le blog « Maman travaille, le premier réseau des mères actives » qui milite pour l’égalité parentale et la conciliation entre la vie personnelle et la vie professionnelle.

Elle est également l’auteure d’une série de guides pratiques du même nom et co-auteure de Plafond de mère : comment la maternité freine la carrière des femmes publié chez Eyrolles en 2015. La prise en main de ces questions par les femmes passe par la revendication d’une vie professionnelle active, tout en conservant une vie personnelle riche et épanouie. Le blog propose alors des conseils pratiques, des astuces, des solutions légales et des séances de coaching sur différentes thématiques (lors de litiges pour des places en crèches par exemple où lors de congés maternité).

 

La naissance des mompreneurs

On note en parallèle l’avènement d’un nouveau phénomène, les mompreneurs (parfois écrit « mampreneur« ), très présent au sein de la production éditoriale contemporaine.

On peut en lire une définition sur le site du réseau :

« « Mompreneur » est la contraction de maman et entrepreneure, le parfait symbole de la souplesse dont les cheffes d’entreprise, mères de famille, doivent faire preuve. La Mampreneur n’est pas une femme au foyer qui cherche une occupation en attendant que ses enfants quittent le nid. C’est au contraire une femme qui souhaite s’épanouir dans une activité qui fait sens et qui lui permet d’organiser son quotidien pour ne sacrifier aucun domaine de sa vie. C’est une femme qui aspire à un équilibre de ses temps de vie, en conciliant épanouissement personnel et développement économique. Nous prouvons chaque jour qu’élever des enfants, réussir en affaires et exercer un travail qui fait sens et crée de la valeur pour tous, c’est possible ! »

Dans la revue Travail, genre et sociétés en 2005 on peut lire : « Les « femmes patronnes », créatrices ou héritières d’entreprises, constituent historiquement et encore aujourd’hui, une catégorie de femmes actives longtemps oubliée de l’histoire et de la sociologie, oubliée aussi de l’histoire des femmes ou de l’histoire des affaires. C’est le cas en particulier en France, tandis qu’aux Etats-Unis, depuis une vingtaine d’années, le champ women in business a acquis une relative légitimité scientifique ». Le phénomène, en tant qu’objet d’étude scientifique est donc en pleine expansion, et les Etats-Unis, déjà pionniers dans les questions d’étude de genre, en sont les précurseurs.

On peut voir dans ce mouvement la manifestation d’une revendication féministe, c’est ce qu’étudient Katia Richomme-Huet et Virginie Vial dans l’article « Le mouvement des mampreneurs en France : phénomène féministe libéral ou radical ? » dans la Revue de l’Entrepreneuriat en 2017 :

« Le mompreneuriat peut être définie comme une forme d’entrepreneuriat largement poussée par le désir de réalisation d’une “harmonie entre vie privée et vie professionnelle” au travers d’une orientation identitaire qui estompe la limite entre les rôles de “mère” et de “femme d’affaires” ».

Etudions alors deux ouvrages marquants, qui reflètent ce phénomène.

Corps et âme, Anita Roddick

Tout d’abord Corps et âme : the Body Shop d’Anita Roddick paru en 2003. Il s’agit d’une biographie d’entrepreneuse mise en parallèle avec le quotidien individuel d’une femme. Anita Roddick est anglaise et possède un diplôme de professeure d’histoire. Fille d’immigrés italiens, elle a débuté en tant que gérante d’un hôtel-restaurant avec son mari, Gordon Roddick, aux Etats-Unis. Elle créé The Body Shop en 1976 à Brighton. L’idée est d’« ouvrir un magasin de produits cosmétiques naturels, proposés dans des emballages simples, rechargeables et disponibles en plusieurs formats », l’enseigne possède aujourd’hui 3000 franchises dans plus de 66 pays.

Dans le chapitre « Etre une femme et réussir » elle décrit le « Child développement center », pionnier en son genre, avec la création d’une crèche d’entreprise en 1990 et un service de garde d’enfants après l’école combiné à un camp de vacances ; l’idée lui est venue après une étude réalisée auprès des salariées Américaines sur les conditions d’amélioration de leur vie active. Elle y décrit également comme elle a pu soutenir des organisations de femmes à travers le monde (comme une coopérative de femmes au Ghana pour le beurre de karité).

Cet ouvrage est un excellent exemple d’émancipation féminine par le travail.

Le guide des mompreneurs, Collection BmL

Penchons-nous enfin sur Le Guide des mompreneurs de Valérie Froger, journaliste économique, spécialiste de la création d’entreprise, édité en 2010. C’est l’une des premières journalistes en France à écrire sur le phénomène des mampreneurs. Elle y décrypte le phénomène venu des Etats-Unis dans les années 1990 et propose des portraits de mampreneurs ainsi que des conseils pratiques pour monter son entreprise (avec notamment un annuaire des réseaux d’entrepreneuriat féminin).

On peut y lire : « Les temps changent, mais les mesures de conciliation offertes par les employeurs aux salariés à temps plein n’évoluent pas assez vite au goût de bien des femmes. Quand les mères décident de devenir entrepreneur, elles font un choix de vie : être avec leur famille tout en exerçant leur créativité. »

Elle voit dans cette dynamique le moyen de s’extraire de ce qu’elle appelle la « soumission enchantée », en établissant un parallèle avec la sociologie de Bourdieu et affirme le refus du ralentissement de la vie sociale et professionnelle occasionné par la naissance d’un enfant.

On pourrait enfin citer d’autres ouvrages comme Mompreneur: être maman et créer son entreprise : guide pratique pour les femmes et mamans qui veulent se mettre à leur compte de Stéphanie Benlemselmi ou encore Entreprendre au féminin : mode d’emploi : création et croissance, les réseaux à connaître, 15 réussites au féminin de Marie-Claire Capobianco et Martine Liautaud qui propose un portrait de quinze femmes âgées entre trente et soixante ans évoluant au sein de divers secteurs.

Ces ouvrages ont pour but de donner envie aux femmes d’affirmer cette volonté de poursuivre une riche vie professionnelle tout en menant une vie de famille épanouie.

C’est notamment ce que propose le Réseau Mampreneurs qui a créé des programmes spéciaux pour accompagner ces femmes, et met à disposition des lectrices un réseau social pour favoriser le dialogue et le partage d’expériences. De nombreuses manifestations sont organisées chaque année et des rencontres, comme les mamcafés, sont proposées dans chaque région.

 

Leadership au féminin

Cette tendance conduit ainsi à une certaine vision du leadership au féminin, qui est la manifestation de cette revendication d’autonomie.

La production éditoriale témoigne en revanche de difficultés quant la réalité de cette émancipation et appelle encore à des progrès, c’est le fameux plafond de verre … mais cette production s’accélère !

On peut lire dans « Quand des femmes au sommet se racontent. Femmes au sommet et leadership » de la revue @GHR en 2014 :

 « Les difficultés que rencontrent les femmes dans l’accès aux postes à responsabilité sont imagées par la célèbre métaphore du plafond de verre, qui, selon le BIT, symbolise « les barrières invisibles artificielles, créées par des préjugés comportementaux et organisationnels, qui empêchent les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités […] depuis une vingtaine d’années, et surtout depuis la dernière décennie, avec une représentation accrue des femmes dans les positions de leaders, les études combinant leadership et genre se sont multipliées. Lorsque les femmes interrogées évoquent leur style managérial, elles le définissent parfois en opposition à un style qu’elles considèrent comme relevant d’un modèle masculin. Elles pensent que les hommes agissent davantage par fierté, guidés par leur ego, alors que les femmes se fient plus à leur intuition et sont capables de mettre leur ego de côté, à partir du moment où elles savent qu’elles sont sur le bon chemin ». Une vision qui entretient les stéréotypes ?

Terminons cette présentation avec deux ouvrages qui tentent de dépasser cette vision :

Hommes femmes, leadership mode d’emploi, Collection BmL

Dans Hommes, femmes, leadership : mode d’emploi de Valérie-Claire Petit et Sarah Saint-Michel, les auteures proposent un mode d’emploi du leadership féminin nourri de recherches scientifiques actuelles sur les différents styles de management -masculin ou féminin – et de témoignages de femmes leaders qui ont su concilier vie personnelle et carrière professionnelle.

L’ouvrage déconstruit les stéréotypes concernant le leadership féminin : les femmes sont moins ambitieuses que les hommes, les femmes sont les premières à saboter leurs chances de succès, la femme de pouvoir est un loup pour les autres femmes…

Enfin dans Femmes, faites-vous entendre : s’affirmer par le travail de la voix, Christine Moussot donne des conseils aux femmes voulant se lancer. Moussot est coach vocal, accompagne des chanteurs, des comédiens mais aussi des dirigeants, des élus et des avocats. Elle propose aux femmes d’agir sur la voix afin de révéler leur véritable place dans la vie professionnelle et de gagner en estime de soi, méthode inspirée de ses ateliers « voix féminine et réussite professionnelle ». Le livre comporte des explications théoriques ainsi que de nombreux exercices audio téléchargeables au format MP3, à réaliser après un autodiagnostic. Son objectif ? Casser les stéréotypes et permettre aux femmes de trouver leur voix de leader.

On propose ainsi de plus en plus aux femmes de s’émanciper via des livres pratiques qui tentent de mettre à mal les stéréotypes tout en affirmant un leadership spécifiquement féminin, loin des clichés véhiculés par la société…

 

 

L’étude des publications professionnelles accompagne les transformations de la place de la femme dans la société. Etudier celles-ci c’est étudier l’histoire des femmes et c’est mettre à jour les stéréotypes qui lui sont liés.

Les inégalités de genre, inséparables de l’éducation féminine normée et rigide, ont progressivement laissé place à une émancipation influencée par le paternalisme, symbolisée par l’archétype de la secrétaire.

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives tendent à instaurer l’égalité au sein du monde professionnel. Mais des progrès sont encore nécessaires… Etre femme au travail c’est encore trop souvent subir une inégalité de salaire, des discriminations à l’embauche, et des situations de harcèlement.

La récente nomination de Marlène Schiappa au poste de Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes est le signe d’une prise en compte par la société de ces problématiques… mais l’actualité brûlante appelle à nuancer cette évolution.

Toujours est-il que les documents présentés ici et en première partie témoignent, pour la plupart, d’une vision archétypale, et peuvent aujourd’hui faire sourire, mais qui ne sont, pour la plupart, pas si anciens que ça…

 

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