Aux origines de Mai 68, les avant-gardes américaines (2/3)

- Modifié le 02/05/2018 par Robin

La contre-culture américaine, importée en France à partir des années 1960, est une toile de fond des mouvements politiques qui secouent le pays. Cette culture beatnik, conjuguée à l'héritage surréaliste et situationniste, va considérablement influencer les artistes de l'Hexagone avant d'être elle-même aspirée par la culture hippie transformée progressivement en produit mainstream et commercial.

Le Living Theatre en 1968 à Milan, auteur Francesco Radino, source Wikipédia.

261 Boulevard Raspail, Paris

Le développement de la contre-culture en France n’aurait pas été possible sans Lionel Rocheman, l’animateur des hootenanies à l’American Center de Paris. Nelcya Delanoé lui consacre un ouvrage en 1994 (dont William Burroughs assure la préface),  Le Raspail Vert, L’American Center à Paris, 1934-1994, une histoire des avant-gardes franco-américaines, et la biographie de Rocheman, La Tendresse du Rire parue en 2005 nous apporte de précieuses informations sur le parcours de ce personnage atypique.

Le Centre ouvre ses portes au 261 Boulevard Raspail en 1934. C’est d’abord un lieu d’étude qui rassemble des anglophones installés à Paris ; une American Community Society se forme progressivement et voit passer les futurs acteurs de la contre-culture (dont Jean-Jacques Lebel et Lawrence Ferlinghetti). Au début des années 1960 le Centre devient un lieu de rencontre pour les artistes de musique classique et contemporaine. On y voit John Cage, on y joue des pièces de Genet et on y entend le répertoire anglais et américain rarement joué à Paris. Des groupes de discussion sur le théâtre, le cinéma et la littérature sont mis en place, un ciné-club voit le jour.

Une affiche du hootenany en 1967, source photographie de l’auteur.

C’est dans ce climat d’ébullition intellectuelle et d’avant-garde que Lionel Rocheman reprend à son compte le hootenany hebdomadaire : chaque mardi soir entre 20h30 et minuit tout musicien est libre de venir se produire au Centre. Prévu pour deux cents personnes, ces scènes ouvertes peuvent parfois en accueillir plus de cinq cents. En 1967, Rocheman se confie à Rock & Folk sur la réussite du Centre et son esprit alternatif : « j’ai créé au Centre américain un spectacle populaire, ouvert à tous les artistes et spectateurs. Il donne à tous les jeunes chanteurs la possibilité de s’exprimer dans une ambiance amicale et sans sélection préalable. Spectacle de chansons principalement libre et improvisé, le hoot est un anti music-hall, qui annihile la barrière généralement érigée entre le public et les artistes »[1]. Il n’est d’ailleurs pas rare d’y voir du théâtre et de la poésie. Le répertoire est dans un premier temps composé à 90% de chansons américaines. Le fonctionnement est simple, chaque artiste s’enregistre sur un bout de papier et passe en fonction de son ordre d’arrivée. En 1964 le prix d’entrée est fixé à 1F. Le hootenany fonctionne sans subvention et chaque artiste est rémunéré au chapeau. Sa réputation se diffuse grâce au bouche-à-oreille et au « réseau informel » que constitue le microcosme de la libraire Shakespeare & Co – spécialisée dans la littérature américaine, c’est le lieu de rendez-vous des artistes en exil – et les lieux de culte américains comme l’église du Quai d’Orsay.

On observe en parallèle le développement de la guitare chez les jeunes, ceux-ci sont rapidement séduits par le jeu picking (technique de guitare pincée) des américains. Le Centre est une fenêtre ouverte sur les États-Unis et ses artistes, les expatriés s’y produisent, Roger Mason, Steve Waring, Joel Cohen, Bill Keith, Don Burke, Richard Borofski, Dick Lowrie, Graeme Allright et Alan Stivell sont sur scène. Ce sont ces noms que nous retrouvons quelques années plus tard et qui développent le folk régional français, même si celui-ci est en germe dans les années 1965. De jeunes français, à l’image de Marc Rocheman, fils de Lionel Rocheman, interprètent déjà sur la scène du Centre un répertoire de chansons bretonnes. Du folklore américain est né l’attrait du folklore français des années 1970.

Là où la contre-culture devient culture

En 1966 est lancé le magazine Rock & Folk, premier journal spécialisé dans les musiques anglophones. Il devient rapidement le principal organe de diffusion de la nouvelle garde française. En juillet 1966, la revue Jazz Hot, concurrente de Jazz Magazine, déjà très active dans la diffusion des artistes de blues américains, décide de lancer un hors-série consacré à la musique folk. Le magazine, dès sa création s’attache à diffuser les canons de la contre-culture à un public plus large. Certaines personnalités à l’image de Jacques Vassal ou d’Alain Dister vont œuvrer à cette diffusion et vont effectuer plusieurs voyages aux États-Unis, voyages qui seront détaillés dans de longs articles édités au sein du magazine. Rapidement, Rock & Folk est un succès, d’abord destiné à un public de connaisseurs, il s’ouvre à une partie plus importante de la population et devient le principal diffuseur des canons de la contre-culture américaine, tout comme la revue Actuel qui voit le jour quelques années plus tard.

La même année Bob Dylan est à Paris. La presse relaye abondement l’événement, le chanteur est en Une de Paris Match qui titre « Le Maître est à Paris ». Le chanteur contestataire dont les disques étaient introuvables est désormais populaire. Son passage à l’électrique opéré un an plus tôt fait réagir le public, l’incompréhension est de mise. L’immense drapeau américain qui orne le fond de scène suscite des réactions et le public scande « U.S. Go home ! » et « Enlevez le drapeau ! ». Malgré les sifflets habituels qui accompagnent la tournée, c’est un succès ; la presse confirme le statut d’icône du chanteur.

Le hootenany de Rocheman ne tarde pas lui aussi à connaître un certain succès. Les salles parisiennes suivent le mouvement : un hootenany se développe au club La Mouffe du Quartier Latin et le premier folk-club français est créé, Le Bourdon, qui ouvre ses portes à deux pas de Montparnasse à l’initiative d’habitués du Centre. S’en suivent la création du Traditional Mountain Sound à Saint-Germain spécialisé dans la musique blue grass, de la Vieille Herbe et des Catacomb’s, quai d’Orsay. Mais le signe le plus flagrant de ce succès est la tournée française organisée par Rocheman accompagné d’une troupe de fidèles et d’habitués (Waring, Mason, Wright, Stivell) qui s’embarquent en 1968 sur les routes françaises à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Chateaubriand. Le répertoire comprend des traditionnels américains, britanniques et français, des chansons de marins et des standards bretons. Un 45t de quatre titres enregistré pendant la tournée est édité par Chant du Monde en 1969. La même année Rocheman créé la collection « Hootenany » pour le même label.

Un autre signe de ce succès est le passage de certains artistes du Centre dans le « Pop-Club » de José Artur, émission radiophonique diffusée sur France Inter de 1965 à 2005. Mais c’est la décentralisation du hoot qui est le signe le plus flagrant de sa réussite, des initiatives similaires se développent à Rouen, à Orléans et à Lyon. Ce sont ainsi plus de 7 200 prestations soit 10 000 interprètes qui se produisent lors des hootenanies. En 1973 le Centre déménagera à l’Olympia, signe de son succès.

La contre-culture absorbée par la culture décagénaire

A partir de 1965 le mouvement yé-yé bat son plein. La jeunesse française danse sur Johnny, Dutronc et Vartan. Peu à peu, se constitue une classe d’âge cohérente qui partage les mêmes aspirations et le même mode de vie. Edgar Morin publie une tribune dans Le Monde du 7-8 juillet 1963 dans lequel il souligne le phénomène nouveau qu’est la classe adolescente : de nouvelles structures sociologiques apparaissent. Le 22 juin 1963, 150 000 jeunes prennent d’assaut la Place de la Nation à l’occasion d’un concert organisé par Europe 1. La fête tourne à la joyeuse émeute. C’est le temps de « la situation insurrectionnelle ludique »[2]. 

Le développement d’une « culture juvénile » n’est pas un phénomène typiquement français. Partout dans les pays occidentaux une « génération » est en train de naître. En Suède une émeute éclate en décembre 1956 et en Angleterre ce sont les affrontements entre mods et rockers qui font la Une des journaux. Cette culture juvénile, indéniablement amorcée aux États-Unis, favorise une certaine modernisation de la société. Les jeunes ruraux adoptent les valeurs de la société urbaine, la culture adolescente-juvénile s’uniformise.

Deux mouvements sont alors à prendre en compte, avec d’une part l’arrivée de jeunes étrangers au sein de la capitale durant les périodes estivales qui campent sur les bords de Seine, et d’autre part une partie des jeunes français qui sont séduits par la mode américaine (qui assimile à la fois le cinéma, la mode vestimentaire et la contre-culture). Cette sociologie parisienne possède ses repères et ses lieux de rendez-vous ; le café Chez Popoff rue de la Huchette, le Bus Palladium et le Café Saint-Michel.

1965, les beatniks à Paris

Les "beatniks" à Paris dans les années 60

Publiée par Ina.fr sur mercredi 15 mars 2017

La culture populaire décagénaire ne tarde pas à récupérer le phénomène, c’est ainsi que se creuse un écart culturel entre les jeunes attirés par l’Amérique et leurs parents. En 1965 Antoine et Michel Polnareff sont considérés comme les dignes représentants des beatniks sur le territoire français. « Les Élucubrations » sont disque d’or en 1966, la presse fait d’Antoine le Bob Dylan national. Cette image persiste jusque dans les cercles d’amateurs puisqu’on peut lire dans Rock & Folk de 1969, « si vous demandez aux français de citer le nom d’un beatnik célèbre, ils vous répondront invariablement Michel Polnareff parce qu’il jouait de la guitare sur la marches du Sacré Cœur, ou Antoine parce qu’il avait les chevaux longs »[3] . C’est d’ailleurs Michel Polnareff qui fait la couverture du premier numéro de Rock & Folk en 1966, et succède ainsi à Bob Dylan.

La même année la Police mène une « opération anti-beatnik ». La campagne de presse autour des problèmes de drogue assimilés à la jeunesse pousse les autorités à réagir. Elle a lieu en mars 1966, menée par la Préfecture et le Ministère de l’Intérieur et est accompagné de la fermeture des frontières aux beatniks étrangers. Le climat est le même en Allemagne, en Hollande, en Espagne et en Angleterre. Liaisons, la revue officielle de la Préfecture de Police de Paris justifie ces opérations : « s’il nous importe peu que dans un salon, certains réécrivent l’histoire du monde dans les vapeurs de l’alcool, il n’est pas tolérable que des adolescents restent jours et nuits vautrés sur les trottoirs, se livrant parfois à des exhibitions qui confinent l’outrage à la pudeur ».

Mais ce sont en réalité majoritairement des étrangers que l’on retrouve sur les bords de Seine, venus pour la plupart des pays nordiques ; on peut tisser dés lors un lien entre les beatniks français et le mouvement provo. Né aux Pays-Bas en 1965, celui-ci est un héritage direct des situationnistes ; anarchistes, ils usent des mêmes méthodes que la contre- culture française pour diffuser leurs idées et pratiquer la réforme du quotidien : tracts ludiques et happenings sont de mise. Le nord de l’Europe est l’autre fleuron de la contre-culture au milieu des années 1960.

Pendant ces années la littérature beatnik n’est donc pas un problème (la première édition du Festin Nu est tout de même retirée des vitrines des librairies et interdit de vente aux mineurs), ce sont les beatniks en tant que phénomène sociologique qui préoccupent les autorités.

Un contexte culturel favorable

Guy Debord, source Bnf.

Si la réussite du mouvement contre-culturel français est indéniablement liée à la jeunesse, elle est aussi liée au contexte culturel qui lui a « préparé le terrain ». La décennie 1960 sonne comme « l’ère du nouveau »[3] : outils inédits de lectures théoriques, apothéose des avant-gardes et démocratisation culturelle sont les nouveaux paradigmes. La société intellectuelle des années 1950 dominée par la figure de l’intellectuel de gauche prenant fait et cause contre la guerre d’Algérie va connaître des bouleversements. En 1957 est créée l’Internationale Situationniste. Objectif : porter une critique à l’encontre des formes artistiques du moment. L’organisation qui ne compte qu’une dizaine de membres, dominée par la figure de Guy Debord, dénonce avec virulence la bureaucratie et le capitalisme, prône l’action immédiate dans tous les domaines du quotidien. L’idée est d’en finir avec la société de classes et la culture-marchandise : l’art et la vie doivent se confondre et dépasser les mouvements d’avant-garde de l’époque. L’Internationale est dissoute en 1972 mais l’organisation laisse une forte empreinte dans la vie intellectuelle ; elle a introduit le « changer la vie » de 1968 et influence les artistes d’avant-garde.

Douze numéros de la revue Internationale Situationniste seront édités entre 1958 et 1969, source Wikipedia.

La vie artistique connaît parallèlement des bouleversements. Avec la Nouvelle Vague, le cinéma de Godard, Truffaut, Chabrol et Rohmer (ce sont en réalité cinquante nouveaux noms qui émergent dans le milieu du cinéma en deux ans) se dote de ses propres circuits de diffusion, avec la création de Positif en 1951 et des Cahiers du Cinéma en 1952. Dans le domaine pictural le Nouveau Réalisme balaie la domination de l’abstrait ; la société de consommation devient un sujet de création avec les Accumulations d’Arman et les Compressions de César. Avec le Nouveau Roman s’ouvre l’ère du soupçon via la disparition du sujet. Les sciences sociales sont dominées par le mouvement structuraliste. Lévi-Strauss, Barthes, Lacan, développent l’interdisciplinarité et pratiquent une révolte anti-académique.

C’est dans ce contexte d’ébullition intellectuelle et d’avant-garde que se développe l’attrait pour la Beat Generation. En quelques années ce sont la peinture, la littérature, le cinéma et la musique qui connaissent des bouleversements et un renouvellement majeurs.

[1]Jacques VASSAL, « Lionel Rocheman et le hootenany », Rock & Folk, avril 1967.

[2]Edgar MORIN, « Culture adolescente et révolte juvénile », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Volume 24, n°3, 1969, p. 771

[3]Daniel BUISSON, « La littérature beatnik », Rock & Folk, septembre 1969, p 45.

Bibliographie sélective 

Sur les situationnistes :

  • Emmanuel GUY, Laurence LE BRAS, Guy Debord : un art de la guerre, Paris, Gallimard, 2013.
  • Pascal DUMONTIER, Les Situationnistes et mai 68, Paris, Éditions Ivrea, 1990.
  • Jean-François MARTOS, Histoire de l’Internationale Situationniste, Paris, Lebovici, 1989.

La France des années 1960 :

  • Mathias BERNARD, La France contemporaine, La France de mai 1958 à mai 1981 :
    la grande mutation, Paris, Librairie générale française, 2003.
  • Geneviève DREYFUS-ARMAND, Laurent GERVEREAU, Mai 68 : les mouvements
    étudiants en France et dans le monde, Paris, Bibliothèque de documentation
    internationale contemporaine, 1988.
  • Gérard MAUGER (dir.), Hippies, loubards, zoulous : jeunes marginaux de 1968 à
    aujourd’hui, Paris, La Documentation Française, 1991.

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