Japon vintage

Wamono

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 10/07/2019 par Département Musique

C'est ainsi que les japonais désignent leur musique populaire des décennies passées. Qu'elle soit pop, jazz, electro ou ambient, si elle est vintage, elle est wamono. Un terme vague et poétique, qui place l'auditeur d'aujourd'hui en observateur du passé, et définit finalement plus l'approche de la musique que la musique elle-même.

Wamono - Japanese Groove Disc Guide
Wamono - Japanese Groove Disc Guide

Et alors me direz-vous ?

Hé bien les rééditions pullulent ces dernières années, amoureusement documentées par des labels tant américains qu’européens et bien sûr japonais. C’est tout un pan de la culture musicale populaire japonaise qui remonte à nos oreilles, et se voit ré-examinée, ré-évaluée.

Cet article (en anglais) se penche sur les raisons d’un tel engouement et les différentes étapes qui ont mené à ce regain d’intérêt parmi les diggers et collectionneurs japonais puis mondiaux. Daisuke Ito (traduit en anglais par Danny Masao Winston) se penche sur le phénomène vu de l’intérieur. Et le cheminement est intéressant ! Il interroge des critiques musicaux, DJ, responsables de labels, tous japonais. Les spécialistes consultés s’entendent pour dire que la mode du rare groove venu du Royaume Uni dans les années 90 a grandement contribué à former les collectionneurs, en cultivant le virus de la rareté. Naturellement tournés vers les Etats-Unis ou l’Europe pour se fournir en pop, rock, soul, ils avaient tendance jusqu’alors à négliger leur propre patrimoine musical récent, imbibé de ces modèles occidentaux.

Mais la pop, le rock et la soul (pour reprendre ces exemples) nippones ont un ingrédient qui les distingue : leur japanité. Normal, mais pas anecdotique. Une couleur musicale qui excite les oreilles chercheuses des collectionneurs et des labels, attirés par le scintillement au loin d’une pépite sous une pierre pas encore retournée.

 

Voici une liste non exhaustive des labels dénicheurs de niches, qui oeuvrent et militent aujourd’hui au service de cet exotisme musical nippon.

Labels : Palto Flats, Japanism, We Release Whatever The Fuck We Want, Mule Musiq, Music From Memory, Light In The Attic.

Beaucoup de ces labels ont actuellement les oreilles rivées sur les années 1980. A l’image des rééditions de Midori Takada, Mariah, Yasuaki Shimizu, Haruomi Hosono, Ryo Fukui…

 

Midori Takada

Elle monte avec Joe Hisaishi, et Hideki Matsutakle le Mkwaju Ensemble. Mkwaju désigne en Swahili l’arbre tamarinier, connu pour être résistant, utilisé pour la fabrication d’instruments de percussion comme le marimba, et également connu pour ses vertus médicinales. Percussions en bambous, marimbas, synthétiseurs et vibraphone sont de sortie sur les deux albums instrumentaux du groupe, édités en 1981. Les percussions entrelacées évoquent la complexité des rythmes africains, et entrent en résonance avec la nature. Tout un concept !

Ses albums solo « Through the looking glass » et « Lunar cruise » ont été réédités chez We Release Whatever The Fuck We Want

Through the looking glass

 

Yasuaki Shimizu

Compositeur, saxophoniste et producteur de renom, il a une discographie pléthorique en solo, et avec ses groupes les Saxophonettes et Mariah. Il a également beaucoup composé pour la télévision.

Ses albums Kakashi (1982) et Utakata No Hibi (1983, avec le groupe Mariah), pour n’en citer que deux, sont des exemples parfaits de fusion réussie entre jazz, pop, new wave, et tradition japonaise, le tout emballé dans un minimalisme élégant qui a le bon goût de maintenir ces disques frais et pertinents presque 40 ans après leur sortie.

 

Attardons nous maintenant sur une compilation intéressante sortie chez Light In The Attic :

« Kankyo Ongaku : japanese ambient, environmental & new age music 1980-1990« 

Ce double CD accompagné d’un beau livre, documente une décennie qui n’en finit pas de contredire les clichés qui l’accompagnent. Minimalisme et années 80 vont très bien ensemble. Il faut dire que nous sommes au Japon, pays du raffinement s’il en est.

Les quelques pages d’introduction par Spencer Doran (le compilateur) replantent le décor, que je vais tenter de re-re-planter brièvement:

En 1975, le musicien Kuniharu Akiyama organise une série de concerts autour du travail d’Erik Satie. Ces prestations influenceront durablement les jeunes musiciens japonais d’alors, séduits par le sens de l’espace qui émane de ses compositions et le dialogue qu’il engage avec l’environnement sonore du quotidien (c’est le concept de « musique d’ameublement » de Satie).

Brian Eno arrive alors à point nommé à la fin des années 1970 avec son concept d’ambient music. Le public et les musiciens sont mûrs pour accueillir cette musique plus exigeante qu’il n’y paraît, et changer de paradigme. L’ambient d’Eno vise selon lui à redéfinir la relation hiérarchique du compositeur et de l’auditeur, en offrant une musique plus ouverte sur la vie quotidienne, comme un paysage sonore. Ses disques auront beaucoup de succès au Japon, et le terme Kankyo Ongaku (musique environnementale), même si il existait déjà, s’impose pour désigner cette nouvelle philosophie sonore.

Une fin de décennies 1970 riche en rebondissements, et dont on ressent l’écho dans la décennie suivante :

Tokyo, début des années 1980, un cercle de musiciens dont Midori Takada et Satoshi Ashikawa multiplient les projets transversaux, donnant à entendre leurs compositions et expérimentations sonores plus seulement sur disque mais aussi in situ, les intégrant à l’architecture de certains lieux, bâtiments, espaces intérieurs.

Un mariage des genres qui semble étonnant. Mais la société japonaise des années 1980 est en plein boom économique et immobilier. Le niveau de vie est élevé, les entreprises génèrent de forts revenus. Par rebond, elles injectent beaucoup de yens dans l’art, permettant aux avant gardes de fleurir, tout en restant indépendantes. Ce niveau de vie s’accompagne d’une certaine sophistication culturelle, qui vient donc se nicher jusque dans le design sonore de certains espaces publics… Et sur les disques  et compositions des artistes compilés ici. Entre ambient, recherche sonore (caressante), field recording, musique new age.

Merci Light in The Attic.

A lire : l’article d’O.Lamm « Au Japon, l’ambient met l’ambiance » dans Liberation


* Petite sélection des meilleures rééditions japonaises de 2018 selon Vinyl Factory

 

* Voir aussi notre article sur la réédition du « Cochin Moon » (1978) de Haruomi Hosono :

Cochin moon

* Et pour conclure, même si l’heure n’est plus au disco-funk ou au boogie chez les adeptes du wamono (d’après Daisuke Ito, dans l’article cité plus haut), on vous conseille l’écoute de ce «Tokyo nights : female J-pop boogie funk 1981 to 1988». Et amusez-vous à en déceler sa japanité (facile).

 

 

 

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