Art, Billie, Charlie, Joe & Miles

Une vie en Jazz : autobiographies de Jazzmen

- Modifié le 04/12/2018 par Département Musique

Pour ceux qui veulent connaitre la vie du jazz de l’intérieur, ses grandeurs, ses misères et ses vérités cachées, la lecture des autobiographies parait essentielle. Dans les ouvrages proposés, les jazzmen se racontent au plus juste. Ainsi même si on peut penser qu’ils ont intérêt à taire certains passages de leur existence et à en magnifier d’autres. Ils exposent, certains passages de leurs vies, de leurs processus créatifs, de leurs intimités, et de leurs pensées, avec une honnêteté, et un sens de l’introspection qui semble inhérent à cette musique. Ces livres ne se réclament donc pas de la littérature, mais présentent un point de vue purement subjectif, une introspection et une authenticité qui semble se moquer de la bien-pensance. Ce qui en fait tout leur intérêt.

Autobiography
Autobiography

Art & Laurie PEPPER : Straight life

C’est avec Laurie, son épouse rencontrée dans un centre de désintoxication qu’Art Pepper rédige son autobiographie. Elle est journaliste et comme lui, connait le côté sombre de la vie. Ensemble, ils vont raconter le gâchis d’une vie et d’un don exceptionnel. Car au départ Art Pepper a tout pour lui : la beauté, le talent, l’énergie, mais aussi une faille qui le fait trébucher encore et encore. Il passe d’emprisonnement en internement, en bouge glauque. Chaque fois il réapparaît, un peu plus usé, un peu moins fringant, mais avec toujours cette flamme et ce son de saxophone si pur et si particulier. Dans son récit, il ne cache rien, aucune veulerie, aucune faiblesse, aucune débauche, aucune frasque. Celles d’un homme qui tombe, bas toujours, plus bas. Comme si toute son énergie était tournée vers la noirceur, un peu comme son ami Chet Baker, mais avec encore plus d’intensité dans la faiblesse et dans les gouffres. Le récit décrit autant la vie d’un jazzman que celles d’un drogué accro à tout ce qu’il peut trouver. Et en fait de vie droite, ce serait plutôt celle d’une vie sans limite et sans frein qui fonce droit dans le mur qui est décrite ici. Le livre sortit en 1979 aux Etats-unis et Art Pepper décédait deux ans après.

Page 156 : « Et de plus, j’allais jouer avec la section rythmique de Miles Davis. Des types qui jouaient tous les soirs, toute la nuit. Il y avait six mois que je n’avais pas touché à mon instrument. Or, être musicien, c’est exactement comme être joueur professionnel de basket ball : vous ne pouvez pas, après être resté six mois sur la touche, rentrer comme ça dans le jeu. C’est presque impossible. Et je compris que c’était précisément ça, l’impossible, qu’il me fallait accomplir. […] J’entrai dans le studio, effrayé à l’idée de rencontrer ces types qui jouaient avec Miles et étaient parvenus au faite de la gloire jazzistique. C’étaient des maîtres. Mais des maîtres qui étaient encore à l’œuvre. Nous étions face à face. Il me fallait faire comme si tout allait bien. « Salut Ça va ? – Salut Red, comment ça va ? » Les civilités expédiées […] vint le moment de passer à l’enregistrement. Red Garland me jeta un regard : j’avais la tête vide. Ça a toujours été l’un de mes points faibles, la mémoire. Impossible de trouver quelque chose à jouer. Red me dit : « Je connais un joli thème, tu connais ça ? » Il se mit a jouer quelque chose que j’avais déjà entendu. « Comment ça s’appelle ? – You’d be so nice to come home to » – Quelle tonalité ? – Ré mineur”. Ça sortit magnifiquement. Mon son fut très bon…

« You’d Be So Nice To Come Home To » extrait de Art Pepper meets the Rhythm section

 

Billie HOLIDAY : Lady sings the Blues

(Récit recueilli par William Dufty)

« Papa et maman étaient mômes à leur mariage : lui 18, elle 16 ; moi, j’en avais 3″. Ainsi débute l’autobiographie de Billie Holiday. Tout au long, elle parle de l’amour pour son père, musicien de jazz qui abandonne la famille lorsqu’elle est toute petite et de son attachement (fusionnelle) avec sa jeune mère. Billie parait perdue d’avance, car issue d’un monde de misère. Sa vie est une suite d’épreuves, a treize ans elle est violée, puis placée en maison de redressement, avant de se prostituer. Puis, par hasard, en remplacement d’une autre, elle devient chanteuse. Son talent la sauve, personne ne chante comme elle, n’habite comme elle les mélodies. Sa voix traînante, fatiguée mais chargée d’émotions, transfigure n’importe quelle chanson en une déclaration de fragilité humaine. Mais Billie semble attirer par les mauvais hommes, faire les mauvais choix. Elle sombre dans l’alcool, la drogue, se désintoxique, replonge, s’endette. Sa voix perd de sa force, mais elle s’en sort, avant de sombrer a nouveau. Le texte est publié en 1956 et elle décède trois ans après.

Page 68 : « C’est là que j’ai créé la chanson qui allait devenir mon cri de révolte, « Strange Fruit ». Le point de départ en était un poème de Lewis Allen, que j’avais connu au Café Society ; dès qu’il me l’a montré, j’ai été bouleversée : il me semblait exprimer tout ce qui avait tué mon père. Allen, quant à lui, savait ce qui était arrivé à papa, et évidemment, il tenait à ce que je chante ce texte. Il m’a suggéré de le mettre en musique avec l’aide de Sonny White, qui avait été mon accompagnateur. Nous avons donc bossé là-dessus tous les trois pendant environ trois semaines. J’ai eu aussi l’aide d’un merveilleux compositeur : Daniel Mendelsohn ; il m’a patiemment fait répéter. J’ai travaillé là-dessus comme une damnée, parce que je n’étais absolument pas sure de pouvoir faire passer ce texte et communiquer à un public superficiel de boite de nuit des choses qui étaient essentielles pour moi. Je craignais que les gens ne détestent cette chanson, et la première fois que je l’ai interprétée, j’ai bien cru que j’avais eu raison d’avoir peur et que je m’étais plantée : il n’y a pas eu le moindre applaudissement à la fin. Au bout d’un moment quelqu’un s’est mis à applaudir timidement, et tout le monde l’a suivi. Quelques temps après on a commencé à me la réclamer, et la version que j’en ai faite pour Commodore a été de loin mon record de ventes. »

« Strange fruit » extrait de l’album « Fine and mellow : 1939 and 1944 »

 

Charles MINGUS : Moins qu’un chien

Le premier chapitre consigne une séance chez un psychologue, Charles Mingus explique qu’il y a trois hommes en lui : un indifférent, un animal apeuré, et un homme doux et aimant. Le ton est donné. A partir de là, Mingus parle de lui à la troisième personne. En nous montrant sa réalité psychique, Mingus nous donne également à voir ses conflits internes, ses colères, ses exagérations, ses emballements, sa frustration. Tous ces sentiments qu’il transforme en énergie et qui nourrissent sa musique et sa créativité. Il nous montre l’homme qui doute, qui cherche à aller de l’avant, mais aussi l’homme parano, sûr de lui jusqu’à la mégalomanie, et ce qui reste en lui de l’enfant naïf. Ce faisant l’ouvrage devient un traité de vérité, intangible, contradictoire, un ouvrage jazz au sens ou l’improvisation surgit libre, au gré des fulgurances du récit. Le livre est surtout connu comme un manifeste sur le racisme en Amérique, et évoque la colère qui anime le musicien comme « demi-noir ». Mais c’est aussi une évocation de sa passion pour les femmes, pour le sexe, exposée avec crudité voire vulgarité. Un autoportrait authentique, sincère d’un jazzman complexe et en colère.

Page 243 : « – Un critique anglais qui demande une interview… […] « Que pensez-vous du jazz britannique ? Est-ce que nous avons le feeling ?

– Si vous parlez de technique, d’aptitudes et de connaissances musicales, j’imagine que les anglais peuvent valoir n’importe qui. Mais quel besoin ont-ils de jouer du jazz ? Le jazz est la tradition du noir américain, sa musique. Les blancs n’ont pas le droit d’en jouer, c’est la musique des hommes de couleur. Quand j’étudiais la basse avec Rheinschagen, il m’apprenait à jouer du classique. Il me disait que c’était presque ça, mais que je n’y arriverais jamais vraiment. Un jour j’ai apporté à la leçon des disques de Paul Robeson et de Marian Anderson et je lui ai demandé s’il pensait que ces artistes-là y arrivaient. Il m’a répondu qu’ils étaient des noirs essayant de chanter une musique qui leur était étrangère. Parfait. Si la société blanche a ses propres traditions, alors, qu’elle nous laisse les nôtres. Vous avez Shakespeare, Marx, Freud, Einstein, Jésus Christ et Guy Lombardo, mais nous avons produit le jazz, ne l’oubliez pas, qui est à l’origine de toute la pop musique d’aujourd’hui dans le monde entier ».

« Better get in your soul » extrait de l’album Epitaph

 

Joe ALBANY – Low Down – Jazz, came, et autres contes de la princesse Be-bop : A.J. Albany

Amy Jo Albany est la fille de Joe Albany, un des pianistes précurseurs du jazz be bop, accompagnateur de Charlie Parker, Mingus, Lester Young, Warne Marsh. Comme pour l’ouvrage Straight life d’Art Pepper, le livre est tout autant le récit d’un musicien que celui d’un drogué-alcoolique. La petite Amy Jo Albany est follement éprise de son père défaillant, absent et pianiste de jazz. Comme sa mère, droguée et déficiente également ne donne plus de signe de vie. La petite Amy Jo se trouve comme abandonnée, et ne peut compter que sur son père, elle partage sa vie, fait de shoot, de répétitions et d’emprisonnement. Elle rencontre Chet Baker, Louis Armstrong, mais aussi de personnes moins fréquentables. Elle est laissée à elle-même, traine, se fait violer, évite des situations encore pires. Mais garde un regard d’enfant, transcendant les scènes les plus glauques, toujours racheté par l’amour incommensurable qu’elle éprouve pour son jazzman de père. Le livre est composé de chapitres courts, très rythmés et captivant. C’est drôle, tragique, toujours humain, habité par l’amour de la musique et de son père. Et le récit évoque son adoration pour cet homme perturbé et amoureux de la musique.

Page 111 : « Je me rappelle que Papa m’avait raconté l’histoire de sa collaboration avec le groupe de Charlie Parker, en 1946. Le jeune Miles Davis en faisait également partie. Ils répétaient pour une retransmission en direct à la radio d’un concert au Finale Club, à L.A. Papa dit : « j’accompagnais Bird et j’avais un mal de chien à comprendre ce qu’il attendait de moi. J’ai essayé plusieurs trucs, mais chaque fois que je le regardais, il se bornait à secouer la tête, « non ». Contrarié, j’ai changé de rythme [refait la mélodie dans un sens rétrograde] dans l’espoir d’obtenir son approbation. Toujours rien. J’ai fini par hurler : « Va te faire foutre, Bird ! » Et il a dit : « T’es viré, Joe ! ». Puis il m’a tourné le dos.

Papa battait sans arrêt sa coulpe à propos de cet incident, disant qu’il n’était pas assez doué pour le suivre. Quand j’essayais de lui faire entendre que d’autres musiciens trouvaient qu’il était difficile de jouer avec Parker, et qu’il devait être un peu plus indulgent avec lui-même, je me faisais envoyer bouler […] Je commis un jour l’erreur de dire que je préférais écouter Lester Young que Charlie Parker, ce qui me valut un : « Et qu’est-ce que tu en sais, bon sang ? ». C’était vrai, je ne connaissais que ce que j’aimais bien, mais dans le milieu du jazz, souvent trop sérieux, il semblerait qu’un gout ne soit valide que s’il est étayé par un mémoire de vingt pages. »

 

Miles DAVIS : Miles – L’autobiographie

(avec Quincy Troupe)

Miles Davis est la star du jazz. Homme mystérieux, égocentrique et génial, il a participé à tout ce qui était à l’avant-garde du jazz des années 40 aux années 80, toujours au bon endroit et au bon moment. On s’attend donc à une mine d’informations et de vérités, sur sa vie, sur celle des autres musiciens et des anecdotes d’époque. Car toute légende qui se respecte à ses coins de mystères. Et en effet, Miles est prolixe, avant tout pour se mettre en scène, mais aussi pour lancer les pires crasses envers ceux qu’ils n’aiment pas, intransigeant et sûr de lui. Aidé à la rédaction de ses mémoires par le poète Quincy Troupe, Miles assène ses vérités, ses pensées, dans un langage parlé parfois cru. Et c’est captivant. Car Miles ne s’embarrasse pas d’être correct, objectif ou plaisant. Il énumère les faits, les rencontres, ses amours, ses réflexions comme il les a vécus, sans recul. Avec quelques fois l’impression que la vie lui glisse dessus. Comment toute sa vie il a cherché à avancer sur son chemin, bousculant et séduisant tout au long de son parcours créatif. Et il a tant à dire. Il lève le voile sur les périodes sombres, sur son addiction, la dépression, le racisme, ses amours, ses rencontres nombreuses et extraordinaires.

Page 342 : « C’est en pensant à Sly Stone et James Brown que je suis entré en studio en juin 1972 pour enregistrer « On the Corner »  […] Tout le monde écoutait Sly et James Brown tout en essayant d’être aussi cool que moi. J’étais mon propre modèle, avec une pincée de Sly, de James Brown et des Last Poets. […] Avant de faire « On the corner », je m’étais plongé dans les théories musicales du compositeur avant-gardiste allemand Karlheinz Stockhausen, et d’un compositeur anglais rencontré à Londres en 1969, Paul Buckmaster. En fait Paul habitait chez moi pendant tout le temps de l’enregistrement. Il était aussi dans le studio. Paul était très Bach, et pendant qu’il était là, j’ai commencé à m’y intéresser moi aussi. J’avais compris que certains des trucs qu’Ornette Coleman avait dits sur le fait que les choses étaient jouées de trois ou quatre manières, indépendamment les unes des autres, étaient vraies : Bach avait aussi compté comme ça. Et ça pouvait être très funky, très bon. Ce que je jouais sur « On the corner » n’était pas étiquetable, même si certains pensaient que c’était du funk, faute de savoir comment l’appeler. C’était en fait la combinaison de certains concepts de Paul Buckmaster, Sly Stone, James Brown, Stockhausen et de certains des concepts venus de la musique d’Ornette aussi bien que de la mienne. »

« Black Satin » extrait de l’album : On the corner

 

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