Visions du Japon

Le Japon vu de l'Occident

- Modifié le 28/09/2018 par Département Civilisation

2018 est une année de commémoration pour le Japon. C’est le 150ᵉ anniversaire du début de l’ère Meiji (1868-1912), époque où le pays s’ouvre officiellement à l’Occident. Mais c’est aussi le 160ᵉ anniversaire de l’ouverture des relations diplomatiques avec la France, le 9 octobre 1858. L’occasion d’un ensemble de manifestations en France sous le nom de Japonismes 2018. Et l’occasion dans cet article d’interroger le regard occidental sur le Japon.

Printemps au Japon
Printemps au Japon

Après un siècle et demi, le Japon fascine toujours les Occidentaux. Il est vu souvent comme un mélange de délicatesse et de brutalité, de tradition figée et de modernité avancée. Il  apparaît ainsi comme l’envers de l’Occident, « la face cachée de la lune ». Ses technologies avancées et ses modes de vie urbains en font aussi le pays d’Asie le plus occidentalisé. Cette vision binaire évolue cependant vers une approche plus nuancée, que reflètent de nombreuses études et des traductions de penseurs japonais.

L’étrange étranger :

Cipango :

Notre vision du Japon est tributaire de tout un imaginaire construit à partir du récit de Marco Polo.
« Les premiers récits de voyageurs au Japon écrits directement en langue française sont publiés dès 1853, année de l’arrivée des canonnières américaines du commodore Perry aux abords des côtes japonaises. Ces écrits de plénipotentiaires, de militaires, de négociants ou de chargés de mission, savoureux et singuliers, révèlent un « pays aussi étrange qu’étranger » (Barbey d’Aurevilly, le Pays, 28 mars 1854). Ils attisent la curiosité des contemporains : le Japon enthousiasme. […] D’un récit à l’autre s’élabore l’image d’une nation insulaire difficile d’accès, et s’ébauche la notion, encore vivace de nos jours, d’une alliance harmonieuse entre la tradition et la modernité. » Parcours thématique de la BNF France-Japon.

Japonisme :

Cipango : Japon-Occident, l’histoire d’une rencontre, de Nelly Delay et Dominique Rivolier-Ruspoli, montre comment la rencontre fut fructueuse au XIXe siècle dans les arts, avec le « japonisme». Les artistes occidentaux se mirent à créer des œuvres influencées par les arts japonais, et les collectionneurs à acheter. Cet engouement n’est pas exempt d’orientalisme. Mais il est aussi, pour les artistes, dont de nombreux français, une véritable source d’inspiration, de l’impressionnisme à l’art nouveau.

Parallèlement, la tradition a pu elle aussi être pensée en rapport à l’Occident. Ainsi, Le Bushidô, qui nous paraît  la quintessence de l’esprit japonais ancestral, est formalisé et enjolivé par Inazo Nitobé en partie pour les occidentaux. E. Aubouin s’en indigne dans son compte-rendu de l’ouvrage : Inazo Nitobé : Le Bushidô. L’âme du Japon, Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, Année 1927, 27 pp. 406-410.

Dans L’empire des signes, Roland Barthes, « sans prétendre en rien représenter ou analyser la moindre réalité » « forme délibérément un système », qu’il nomme Japon. Ce très beau texte saisit-il le concept de « vide japonais » ou relève-t-il de ce « néo-japonisme lénifiant qui grève le rapport de la France au Japon » ? (L’Empire des signes : un objet, une époque. L’Autre aujourd’hui, Colloque de l’Inalco).

Quant au programme des Japonismes 2018, il n’est pas loin de refléter la « notion d’alliance entre tradition et modernité ». S’il comporte des présentations de zen, cuisine japonaise et autre ikebana, il s’interroge aussi sur la collaboration France / Japon et présente des créations japonaises empreintes de modernité.

 

Clair-obscur :

 

Ce qui trouble l’Occident, c’est une forme de contradiction entre deux faces du Japon, l’une claire : zen, harmonie, jardins, cerisiers en fleurs, gastronomie, l’autre sombre : impérialisme, cruauté, villes tentaculaires, robotisation, société autoritaire. Mais cette vision binaire est nuancée par plusieurs penseurs occidentaux.

Sauvage /artifice :

Augustin Berque est un des premiers à s’être penché sur la relation des Japonais à la nature dans Le Sauvage et l’artifice. Il y montre la différence de conception des Japonais en décentrant notre regard. En effet, contrairement à l’Occident, la culture  japonaise fait de la nature la source de l’ordre social.

Harmonie / brutalité :

« D’un côté, le Japon fascine l’Occident, depuis son ouverture au monde à l’époque de Meiji ; la culture japonaise fut dévoilée avec la mode des japonaiseries des années 1870 (et ses avatars que furent les « estampes japonaises ») […] et le goût pour l’art du bonsai ; après une longue pause, la culture japonaise refait parler d’elle avec l’intrusion du manga dans le panorama littéraire des Français du début du 21e siècle. D’un autre côté, le Japon « fait peur », avec ces images, restées gravées dans les mémoires, des kamikaze de la Seconde Guerre mondiale ou du suicide de Mishima par sepuku (hara kiri) le 25 novembre 1970… »
Recension de : La fascination du Japon : idées reçues sur l’Archipel nippon, de Philippe Pelletier, sur Géocarrefour [En ligne], Vol. 87/3-4 | 2012 par André Buisson.

Paradis zen / enfer urbain :

François Laplantine dans Le Japon ou le sens des extrêmes, dénonce quant à lui « des images clivées qui oscillent entre le paradis et l’enfer. Le paradis : la fascination pour une japonité mystique et mystérieuse qui serait l’autre absolu de « l’Occident ». L’enfer : la construction cette fois d’un Japon-repoussoir, le cauchemar des villes fourmilières dans lesquelles les êtres humains seraient devenus des robots. »
Plutôt que d’opposer ainsi deux faces figées, il préfère parler « de la flexibilité et la fluidité des comportements, animées par une tendance qui est celle de la poussée aux extrêmes ». Pour lui « une telle culture est irréductible aux oppositions structurales que l’on peut construire ou projeter sur elle tant elle procède à une multitude de flexions et d’inflexions modales

 

Si loin, si proche ?

Il est toujours tentant de mesurer l’autre à notre aune et de le considérer comme « semblable, mais pas tout à fait » ou « différent, mais pas tout à fait ».
Pays d’Extrême-Orient, le Japon est apparu également comme la figure de l’Extrême-Occident.

Michael Lucken rappelle que les Japonais ont été particulièrement vilipendés comme imitateurs,  « nécessité pour l’Occident de construire un négatif de lui-même, afin de mieux s’imaginer comme une entité réelle, créative et indépendante ». Son livre Japon : l’archipel du sens se veut « une tentative pour briser les oppositions – création/imitation, tradition/modernité, Occident/Japon – ». Il montre parfaitement que l’identité, jamais figée, se construit par les oppositions, les échanges, et en fonction du regard de l’observateur.

Une approche renouvelée  :

Le Japon, sur bien des aspects technologiques, semble un Occident avancé. Mais dans un contexte de recherches postcoloniales et  de critique de l’eurocentrisme, les auteurs en sciences humaines se penchent sur ce que cette modernité peut avoir de proprement japonais.

L’ouvrage Moderne sans être occidental : aux origines du Japon d’aujourd’hui, de Pierre-François Souyri, présente les différentes étapes d’une politique volontariste de développement de la modernité au Japon à partir de l’ère Meiji. Celle-ci est à la fois basée sur le modèle occidental et pensée pour se défaire de sa domination. La recension en ligne de Christine Lévy en offre un très bon résumé. L’auteur s’explique aussi dans un article La modernité japonaise dans tous ses états :

« Il ne s’agit pas d’opposer ici une tradition supposée intangible à une modernité nécessairement de façade, mais de montrer que le processus identifié comme modernisation a toujours, dans le cas japonais du moins, joué sur des influences multiples, empruntant tour à tour à l’Occident, mais aussi – et c’est moins connu – à la Chine ou à des savoirs de nature endogène. […]. Toute l’histoire de ce pays depuis un siècle et demi nous invite à penser que des formes spécifiques de la modernité sont nées ici, avec leurs dimensions propres, hybrides et hétérogènes, et qu’elles s’exportent aussi parfois. »

Histoire du & au Japon de 1853 à nos jours, sous la direction de Christian Galan et Jean-Marc Olivier «cherche à donner une plus grande place à ce pays dans le champ de la réflexion historique française, non pas comme un exotique lointain, mais comme un référent possible et pertinent.»

Des études et parutions de textes japonais :

Depuis les années 2000, des études et traductions permettent  de suivre tous les débats et tensions entre occidentalisation et japonité dans la vie intellectuelle et philosophique japonaise de l’ère Meiji à la fin du XXe siècle.

A partir du  « moment inaugural de la philosophie japonaise » (Philippe Pons, Le Monde des Livres, 08/01/2009), les intellectuels japonais tentent d’élaborer une pensée nourrie de la philosophie occidentale, mais s’en distinguant :

«L’Ecole de Kyoto va poser la question qui taraude le Japon depuis son ouverture à l’Occident au XIXe siècle : la modernité ne peut-elle être qu’occidentale ? Les réformateurs de Meiji avaient cru résoudre le dilemme avec la formule « techniques occidentales, esprit japonais ». Mais avec les techniques est arrivé le système de pensée qui a permis leur éclosion. En Occident, la modernité se mesure par rapport au passé ; au Japon, elle se définit aussi par rapport à une altérité (l’Occident), supposée porteuse d’universel, mettant en cause son identité. Dans le contexte idéologique d’une époque, l’Ecole de Kyoto a tenté de dépasser cette dissymétrie, attirant à elle des penseurs de droite mais aussi de gauche. En cela, elle anticipait la question de l’appréhension d’une modernité extrême-orientale, invitant à replacer l’universel dans une histoire dont la formulation occidentale ne serait qu’un moment. »

Plusieurs parutions récentes permettent de voir comment les japonais se sont posé la question de la modernisation et du rapport à l’Occident. Non sans être traversés par des mouvements (droits des femmes, socialisme, nationalisme, anticolonialisme …) qui touchaient la plupart des pays.

L’appel à l’étude, de Fukuzawa Yukichi, « le livre le plus influent de l’ère Meiji »
Japon colonial, 1880-1930 : les voix de la dissension et La trajectoire du Japon moderne : regards critiques des années 1950

Pour conclure :

Les apports des sciences humaines, occidentales et japonaises donnent du Japon une image plus complexe. Kenzaburô Ôé parle quant à lui de « Japon ambigu ». Ôé, touché par Hiroshima et devenu militant anti atome après Fukushima, a une vie marquée  par cette difficile histoire (Antonin Bechler, « Kenzaburô Ôé ou la barbarie du réel », La Vie des idées, 9 janvier 2013).  Lors de la réception du Prix Nobel, il prononce un discours titré « Moi, d’un pays ambigu » en réponse à celui de Kawabata 26 ans plus tôt : « Moi, d’un beau pays » :

« Kawabata tentait de découvrir le vide oriental au sein du moi vague, afin d’atteindre, par-là, à la beauté universelle. Ôé, lui, essaie de réfléchir sur la position ambiguë qui est celle du Japon modernisé, écartelé entre sa particularité et l’universel, et il tient compte, par conséquent, du contexte politico-historique. Ces deux voix ne témoignent pas seulement d’une certaine singularité japonaise, peut-être ouvrent-elles aussi une voie pour développer le dialogue entre l’Occident et l’Orient.» (Entre le vague et l’ambigu : sur la question du clair/obscur au Japon, par Yuji Nishiyama, Rue Descartes n° 65).

 

 

Pour aller plus loin :

La politique identitaire du japonisme : Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa,  de Pamela Warner, Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, Année 2011 18 pp. 83-101
Introduction à la culture japonaise, essai d’anthropologie réciproque, de Hisayasu Nakagawa
L’autre face de la lune : écrits sur le Japon, de Claude Lévi-Strauss
Japon, l’empire de l’harmonie, Corinne Atlan

Repenser notre modernité occidentale grâce à l’exemple japonais, Jean-Marie Durand, Les Inrockuptibles, 13/06/16
Le Japon, moderne sans être occidental, Libération, 30/07/2016, Blog Géographies en mouvement
Le « dépassement de la modernité » et la sociologie japonaise, Kazuhiko Yatabe, Socio, 5 | 2015 : Inventer les sciences sociales postoccidentales, en ligne.
La dynamique du Japon. De Meiji à 2015, Jean-François Sabouret

Les philosophes du néant, de James W. Heisig
La philosophie japonaise et l’école de Kyoto, Manon Courtaud sur Japon Infos
Intellectuels francophones du Japon moderne et contemporain : Nakae Chômin (1847-1901) et Katô Shûichi (1919-2008) et Histoire des intellectuels du Japon moderne selon Maruyama Masao et Katô Shûichi par Nobutaka Miura
Maruyama Masao  dans le catalogue de la BML

Le Japon, un archipel de questions, émission Métronomique, France Culture

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