Naxalisme

La guerre oubliée des maoïstes indiens

- Modifié le 28/08/2018 par Michel W.

Ceux que l'on nomme les naxalistes (ou naxalites) sont-ils en passe de perdre leur guerre face à l’État indien ? Selon les récents rapports du gouvernement, il ne fait aucun doute que la rébellion maoïste est en déclin. Qu'en est-il réellement ? Retour sur l'une des plus vieilles guérillas du monde, relativement peu connue en France et qui constitue un fascinant miroir de l'Inde contemporaine.

Milice anti-maoïste dans l'État du Chhattisgarh / Alemaugil [Domaine public], Wikimedia Commons

La rébellion maoïste prend racine dans le schisme qui s’est installé au sein du Parti communiste indien dans les années soixante. Né en 1925 avec une poignée de membres, le Parti communiste indien devient un temps le deuxième parti du pays après les élections législatives de 1957. S’ouvre alors une période de divisions au sein du Parti sur les positions à adopter quant à la place de la lutte armée dans certains états où des luttes paysannes éclatent et la possibilité d’une coalition avec le parti au pouvoir, le Parti du Congrès. Pour une partie des communistes, le Parti n’est pas assez radical dans sa stratégie révolutionnaire.

C’est dans ce contexte qu’au Bengale-Occidental, dans le village de Naxalbari, éclate une insurrection violente des paysans contre les propriétaires locaux impulsée par les communistes radicaux d’inspiration maoïste. La stratégie de lutte armée pour la conquête du pouvoir qu’ils prônent devient alors emblématique, ainsi que le terme « naxalisme » qui désignera désormais leur courant.

Du village de Naxalbari au Corridor rouge

Si le mouvement naît au Bengale-Occidental, il se diffuse rapidement auprès des paysans des régions environnantes. Réappropriation et redistribution des terres relèvent alors d’une véritable stratégie « d’annihilation des ennemis de classe » : les propriétaires sont chassés et les opposants assassinés. Dans les années 70 et 80, l’État indien réagit et mène une politique de répression massive qui fait pratiquement disparaître le mouvement de la scène politique. Toutefois, il parvient à s’enraciner dans les zones forestières propices à la guérilla et les régions riches en ressources minières, en particulier auprès des paysans et des tribus des régions du centre souvent laissés pour compte et grands oubliés du développement économique.

Corridor rouge

Le Corridor rouge en 2007 / Hunnjazal CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Grace à son ancrage auprès de ces populations, la lutte armée des naxalistes amorce dès lors une phase de consolidation. Elle se déplace et étend sa zone d’influence jusqu’à constituer un véritable « corridor rouge » couvrant près de 30% du territoire indien. En 2006, le premier ministre Manmohan Singh finit par déclarer que la rébellion maoïste constitue la « plus grande menace de sécurité intérieure du pays ». L’expansion du naxalisme est très bien expliquée et illustrée dans une émission du dessous des cartes d’Arte :

L’État indien à l’offensive

En 2009, les rebelles maoïstes sont officiellement désignés comme des terroristes et l’État indien lance l’opération « Traque verte », la plus grande opération militaire interne qu’ait connu le pays. Visant à éradiquer la présence des rebelles dans le centre du pays, elle fait particulièrement parler d’elle dans l’État du Chhattisgarh, État très riche en minerais où a été créée quatre ans auparavant une milice paramilitaire anti-maoïste, le Salwa Judum (littéralement « Marche pour la paix »). Avec l’appui du gouvernement et sous les ordres de Mahendra Karma, un potentat local, cette milice se livre à de nombreuses exactions – pillages, viols, expulsions – auprès des populations locales sur fond de lutte sans merci contre les naxalistes. Les adivasis, peuples tribaux vivant hors du système des castes et constituant une grande part de la main d’œuvre paysanne, en font particulièrement les frais.

Prenant conscience des exactions commises par les autorités dans cette région, la société civile réagit : des intellectuels comme l’écrivaine Arundhati Roy se mobilisent pour dénoncer l’opération. A l’initiative de personnalités et de militants des droits de l’homme, un tribunal citoyen indépendant est constitué en avril 2010 pour dénoncer et condamner ces agissements ainsi que l’opération Traque verte dans son ensemble. Ils obtiennent en 2011 une décision de la Cour suprême qui déclare illégal le déploiement de la milice Salwa Judum. Les maoïstes obtiennent quant à eux leur vengeance sur Mahendra Karma deux ans plus tard en lui tendant une embuscade fatale.

Un ancrage qui reste populaire

Qui sont les naxalistes d’aujourd’hui ? Il existe finalement peu de données sociologiques sur la composition réelle de ce mouvement par définition difficile à approcher. Si le fondateur, Charu Mazumdar, était issu d’une famille progressiste de propriétaires terriens du Bengale-Occidental, la rébellion maoïste s’est par définition ancrée dans les populations paysannes et tribales. Historiquement, le mouvement se compose donc d’une intelligentsia radicale – des intellectuels et étudiants issus de castes supérieures – menant des paysans pauvres constituant les « masses ».

Du côté des leaders, la noblesse des idéaux révolutionnaires alliée à l’aura de mystère de la vie clandestine menée par certains depuis des décennies attirent depuis longtemps une élite urbaine aisée. Quant aux « masses », les médias présentent souvent la rébellion comme un mouvement adivasi, ce qui est toutefois à nuancer en fonction des territoires où sont implantés les maoïstes. Dans certains États comme le Bihar où les questions de caste sont prégnantes, le mouvement s’implante auprès des dalits (la plus basse caste) tandis que dans le Jharkhand, le mouvement bénéficie du soutien de différentes couches de la population du fait de l’absence d’un « ennemi de classe » local. Le documentaire Red Ant Dream (« Rêve de fourmi rouge ») de Sanjay Kak (2013) nous plonge dans le quotidien des rebelles :

Quel avenir pour le mouvement naxaliste ?

Quel avenir aujourd’hui pour ce mouvement de lutte armée rejetant farouchement la voie parlementaire ? Le gouvernement indien a récemment annoncé avoir fait reculer le mouvement de manière spectaculaire. Ainsi peut-on trouver sur le site du ministère de l’intérieur consacré à « l’extrémisme de gauche » un rapport faisant état du net recul des violences et des zones sous contrôle de la guérilla. Officiellement, le nombre d’attaques et de victimes diminue depuis 2010, l’année la plus sanglante des affrontements avec plus d’un millier de morts, et de nombreux cadres du mouvement ont été éliminés depuis 2007. La contre-insurrection lancée par le gouvernement semble donc lui porter un sérieux coup, et les autorités n’ont pas l’intention de s’arrêter là.

En revanche, le mouvement réussit à s’implanter durablement dans certains États comme le Jharkand, palliant même les lacunes de l’État indien en organisant l’économie ou en remplissant les fonctions judiciaires. Son organisation décentralisée et son ancrage local lui donne en outre une grande souplesse qui le rend résilient. Enfin, la rébellion maoïste continue sur le plan idéologique et moral à recevoir la sympathie de nombreux intellectuels tels que l’écologiste Vandana Shiva ou l’écrivaine Arundhati Roy. Cette dernière, tout en déplorant leurs méthodes violentes, a par exemple tenu à séjourner en zone rebelle pour comprendre et raconter les raisons de cette lutte (texte original en anglais, une traduction en français existe ici). En définitive, c’est peut-être sur le terrain de la communication et de l’image que se jouera la bataille décisive de cette guerre civile qui ne dit pas son nom.

Sources / Pour aller plus loin

  • Une étude du CERI (Centre de recherche internationale sous la tutelle de Sciences Po et du CNRS) intitulée « L’État face au défi maoïste en Inde » par Christophe Jaffrelot, l’un des grands spécialistes de l’Inde en France : une analyse détaillée et exhaustive qui s’adresse à la fois aux chercheurs et aux non initiés (2011)
  • L’article « La lutte révolutionnaire des maoïstes continue en Inde » de l’anthropologue Alpa Shah qui a fait partie d’une équipe de rares chercheurs à avoir pu observer de près le mouvement maoïste. Cet article « de terrain » fourmille d’analyses pertinentes, sa traduction en français a été publiée dans le numéro 77 de la revue Mouvements consacré aux mobilisations en Inde  (2014)
  • L’article « Maoïsme et lutte armée en Inde contemporaine » du sociologue Joël Cabalion sur le site La vie des idées : une synthèse sur les sources et l’actualité du maoïsme indien par un spécialiste des mouvements sociaux en Inde (2011)
  • Deux articles de Guillaume Gandelin sur le site Asialyst qui se veut un média d’information sur l’Asie regroupant des journalistes et universitaires spécialistes de ce continent. Le premier revient sur les origines du naxalisme, le second sur son actualité. Ces deux articles ont le mérite d’être concis et récents (2016).
  • Le roman d’investigation « Traque verte » (Actes Sud, 2017) du journaliste Lionel Astruc. Ce roman raconte l’histoire vraie de l’assassinat du journaliste et lanceur d’alerte Hem Chandra Pandrey dans le contexte de la contre-offensive militaire de l’État indien. L’auteur est également intervenu avec l’écologiste indienne Vandana Shiva dans l’émission « De cause à effets », le magazine de l’environnement de France culture, pour parler de son enquête sur cette opération qui visait officiellement à combattre les maoïstes, mais masquait en réalité une guerre pour les ressources naturelles de la région. Elle est utilement complétée par une autre émission de France culture – Cultures Monde – consacrée à la persistance des guérillas dans le monde, dont celle des naxalistes.
  • De nombreux sites militants proposent des articles en français sur le combat des naxalistes. Le site du Secours rouge permet par exemple de suivre l’actualité du maoïsme en Inde et au Népal. Un article d’Europe Solidaire Sans Frontière propose l’analyse de Lutz Getzschmann, un spécialiste allemand du maoïsme indien. Enfin, sur un site se revendiquant de « l’analyse matérialiste dialectique et historique », on retrouve une foule d’informations sur l’activité concrète des maoïstes : fonctionnement, stratégie militaire, programme politique et social.

Quelques livres :

Et pour finir sur une note musicale, le morceau que leur dédie le groupe londonien Asian Dub Foundation dont de nombreux membres ont des liens avec le sous-continent indien :

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