La conquête du Mexique au kaléidoscope

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 02/07/2019 par Département Civilisation

A la veille de la commémoration des 500 ans de ce qu'on a nommé la conquête du Nouveau Monde, le président mexicain, M. Lopez Obrador a exigé des excuses pour les atrocités commises par l'Espagne sur les peuples indigènes et les répercussions désastreuses de la colonisation de l'Amérique. Ce débat mémoriel, s'il n’échappe pas aux intérêts nationalistes, hélas, nous donne l'occasion de plonger à nouveau dans cette histoire de l'expansion européenne longtemps glorifiée, entre autres, au travers de la figure mythifiée du conquistador Hernan Cortés. En quelques livres qui font référence dans l'historiographie du Nouveau Monde, revenons sur certains récits de cette conquête qui tentent désespérément de dire l’Autre et qui font émerger au XVIème siècle une histoire métissée.

Conquête de Tenochtitlan- Mexico

 

Préambule : 1519, année de conquête

1519 est une année charnière. De basculement. Charles 1er roi d’Espagne devient Charles Quint : empereur du Saint-Empire romain germanique et de ce fait le monarque le plus puissant d’Europe.  Magellan s’embarque pour une expédition qui concrétisera la première circumnavigation de l’histoire alors que le conquistador Hernan Cortés, venu de Cuba (découvert par Colomb et colonie épuisée par 30 ans de présence espagnole) pose le pied sur le sol du Yucatán.

 

I Le récit des vainqueurs versus la légende noire de l’Espagne

La conquête du Mexique est fulgurante. L’histoire en a gardé quelques grandes étapes, échelonnées sur deux années.  Dès avril 1519 : Cortés, fin négociateur, promet aux  peuples indigènes rencontrés  (les Totonaques, les Tlaxcaltèques) de les libérer du joug des Mexicas sous lequel ils sont tenus depuis la Triple Alliance de 1428, unissant trois grandes cités aztèques. La rencontre avec l’empereur Moctezuma, qui croit  voir se réaliser la prophétie du retour de Quetzalcoatl, le Dieu serpent à plumes, permet à Cortès de pénétrer dans la somptueuse cité de Tenochtitlan… La suite est également connue : après la débâcle de la Noche Triste du 30 juin 1520 qui voit les espagnols fuir après la révolte des aztèques, Cortés, exploitant à nouveau les conflits qui divisent  le monde indien, va constituer une vaste armée s’emparant définitivement de Tenochtitlan- Mexico en 1521, après un siège de plusieurs mois…

 

Cortés lui-même a fait le récit de ses «aventures ». Ainsi donc pour mettre les deux pieds en terre aztèque, voici un extrait de ses rapports envoyés à la couronne d’Espagne.

Le conquistador, horrifié par la tradition des offrandes sacrificielles dévoile ici les intentions évangélisatrices des Européens :

«Ils brûlent dans ces temples de l’encens et offrent leurs personnes, les uns se coupant la langue, d’autres les oreilles… le sang qui s’en échappe ils l’offrent à ces idoles… Vos royales majestés jugeront si elles doivent remédier à d’aussi grands maux et si nous n’agirions pas pour la gloire de Dieu Notre seigneur en instruisant ces malheureux dans notre sainte religion» (Source : La conquête du Mexique / Hernan Cortés,  introduction et notes de Bernard Grunberg).

 

Pour autant, le conquistador partant à l’assaut de cette Terra incognita ne cache pas son émerveillement face à la découverte de Tenochtitlan :

« Il y a dans cette grande ville des temples ou maisons d’idoles d’une fort belle architecture… Il y a tant à dire sur l’état des maisons de Moctezuma et les admirables choses dont il s’entourait et de sa magnificence, que, je le jure à votre altesse je ne sais ni par où commencer ni si j’en pourrai conter la moindre partie... ».

Cortés est un personnage complexe qui n’a cessé de fasciner les historiens. Bartolomé Bénassar dans sa biographie du conquistador Cortés – Le conquérant de l’impossible  fait le portrait d’un personnage improbable, manipulateur de génie, polygame et amoureux des femmes indiennes (comme la Malinche, sa guide et interprète en nahuatl ainsi que la mère de son premier fils) mais aussi et surtout un homme de son temps, ambitieux et aventurier tout en étant un serviteur de Dieu et de la couronne d’Espagne.

 

codex Magliabechiano dépeignant la culture religieuse aztèque (réalisé à la demande des frères franciscains)

Rencontre merveilleuse mais dévastatrice pour la population indigène, les maladies dues au « choc microbien » tueront  plus de 20 millions d’indigènes (la variole essentiellement) en à peine un siècle, provoquant ainsi un effondrement brutal de la civilisation méso-américaine…

Par ailleurs,  les Espagnols venus chercher de l’or et d’autres matières précieuses sur le continent mettent rapidement en place, un système colonial concrétisé  par l’encomiendia, hérité du servage moyenâgeux et s’apparentant à l’esclavage :

« Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol  en récompense de ses services ; l’encomendero percevait, en or, en nature, ou en travail, le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser » (source : encyclopédie universalis ).

 

Le prêtre dominicain, Bartolomé Las Casas, reviendra sur les exactions commises par les colons lors de la conquista. Sa « Brevísima relación de la destrucción de las Indias », publiée dès 1552, condamne  l’esclavage des indigènes et va donner naissance à la controverse de Valladolid. Las Casas lors de ce débat historique défendra à nouveau la liberté des Indiens pourtant affirmée dès 1537 par le pape Paul III. De cette controverse, qui hélas, généralisera la traite négrière afin de poursuivre l’exploitation des terres sud-américaines, naîtra la légende noire espagnole qui servira une histoire parfois manichéenne de la conquête.

 

Entre la figure du conquistador symbolisant la glorieuse expansion européenne et «leyenda negra », les historiens américanistes au cours du XXème siècle vont chercher dans les sources primaires des Aztèques un récit alternatif à cette conquête.

 

II Les codex ou la vision des vaincus ?

 

Georges Baudot, spécialiste d’ethnohistoire mexicaine mais aussi de langue et de littérature nahuatl, et l’historien des idées Tzvetan Todorov, se sont penchés sur les codex qui sont les sources primaires mises au service de l’historien pour penser la conquête du point de vue des indigènes. Leur ouvrage,  La Conquête – Récits Aztèques (sorti en 1983) nous permet une approche éclairée des codex, qui sont comparés par les auteurs aux récits des épopées homériques. Ces livres peints longtemps censurés ou cachés ont été  progressivement publiés au XIXème siècle au moment des mouvements indépendantistes des anciennes colonies américaines.

 

 

 

Codex Azcatitlan, Entrée de Cortès à Huitzillan près de Tenochtitlan (Mexico)

Ainsi le codex Azcatitlan se démarque par sa précocité, il est sans doute le plus proche du passé précolombien : il fut en effet réalisé seulement quelques années (1528) après l’arrivée des Espagnols sur le territoire aztèque. On y découvre le passé des Mexicas et leur migration depuis Aztlan (berceau de la civilisation indienne) vers le plateau central du Mexique au XIVème siècle jusqu’à l’introduction du christianisme par les Européens au XVIème siècle.

Adoptant une démarche tout à la fois historique et anthropologique, Nathan Wachtel  dans son ouvrage « La vision des vaincus »,  paru en 1971,  va chercher dans l’étude des traditions orales du Pérou et des codex aztèques les sources premières qui témoignent du « traumatisme » de la conquête. Ce point de vue tente d’éviter au possible l’écueil d’un européocentrisme de la conquête. Son objectif est de comprendre la façon dont une population isolée pendant des  millénaires va percevoir, vivre et survivre à  l’arrivée de l’Homme blanc christianisé.

Au fil de ces témoignages indiens se dessinent les différents épisodes de la conquête et ses répercussions jusqu’au XXème siècle. Selon Wachtel, malgré un phénomène d’acculturation inévitable, le folklore recréé depuis le XVIème siècle nous dit quelque chose de « l’émouvante victoire » des Indiens qui ont su préserver une forme de mémoire collective.

 

 

Le très beau livre de Serge Gruzinski, intitulé L’Amérique de la conquête peinte par les Indiens du Mexique présente les codex aztèques témoignant certes de la domination espagnole, mais aussi de l’interpénétration de deux civilisations et de deux cultures de la représentation.

 

III La conquête du Mexique : un récit métissé

Marqué par le sceau du syncrétisme dû à une évangélisation dès les premières années de présence des Espagnols mais aussi suite à la demande qui est faite aux Aztèques de dire leur histoire, les codex portent déjà l’empreinte d’une histoire métissée.

L’historien, Serge Gruzinski, est revenu de façon détaillée sur les études que les frères franciscains ont menées auprès des populations indigènes. En invitant les Indiens à raconter leur histoire avec des schémas mentaux incongrus pour eux (énoncer par exemple un temps chronologique alors que la notion du temps chez les Aztèques est cyclique, passer de l’écriture pictographique à l’écriture alphabétique, etc…), les indiens vont témoigner d’une histoire « européanisée ».

Le codex Tlaxcala figure ce récit déjà empreint de colonialisme qui représente l’alliance des Tlaxcaltèques avec les Espagnols…

codex Tlaxcala (moitié du XVIeme siècle)

 

Comme n’a cessé de le montrer Serge Gruzinski dans ses différents ouvrages  – auxquels il faudrait accorder un autre article – (La Colonisation de l’imaginaire – 1988,  Visions indiennes, visions baroques : les métissages de l’inconscient -1992, La Pensée métisse -1999), la conquête va cristalliser et occidentaliser le passé pré-hispanique.

«  Dans le Mexique que j’ai exploré, les élites indigènes ne choisissaient pas leur miroir. Elles furent contraintes de se regarder dans celui que leur tendirent les envahisseurs ». Leurs ancêtres et leurs morts, leurs pratiques devenues « innommables » se reflétèrent dans un miroir venu d’ailleurs et qui modifia irrémédiablement l’équilibre du monde indigène ». Source : La machine à remonter le temps – quand l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde, (2018), Serge Gruzinski

Ces récits ne sont qu’une des résultantes des métissages en cours dans ce Nouveau Monde.

Pour des raisons politiques et afin de faciliter l’implantation des Espagnols sur le sol aztèque, Hernan Cortés souhaite une colonie métisse. Très rapidement des unions entre Espagnols et Indiennes ont lieu. Certains caciques (chefs de tribus) et élites aztèques vont également consentir à ces unions. Selon Bartolomé Bennassar « l’amitié doit être scellée entre les Totonaques et les Espagnols et enfanter les fils de conquérants – la « hacer generacion« – . (source : Cortés – Le conquérant de l’impossible)

Un métissage irrémédiable mais constitutif de notre modernité globalisée ?

« S’il est vrai que l’histoire du globe se confond avec celle des migrations et des brassages de populations l’essor du Nouveau Monde marque un changement d’échelle. Envahisseurs européens, Indiens vaincus ou insoumis, Africains victimes de la traite : la diversité des êtres qui s’affrontent, parfois s’unirent et se mêlèrent n’a pas d’équivalent… malgré les différences et la brutalité des ruptures, des modes de vie, les croyances et les corps se mêlèrent. Au fil des générations, les métissages, sous des formes étonnamment diverses, allaient façonner de nouvelles sociétés qui s’écarteraient autant des sociétés indigènes que des modèles européens et africains » (source : Histoire du Nouveau Monde- Tome II « Les métissages Carmen Bernand, Serge Gruzinski -1993).

 

D’une pensée métisse engendrée par l’expansion européenne du XVIème siècle, Serge Gruzinski souhaite en effet voir advenir une histoire connectée et globalisée, libérée le plus possible d’un rapport de force ethnocentrique. Cette intention permettant d’échapper aux replis nationalistes est plus que louable, l’entreprise,  pour autant, semble ardue :

« Mais quelle histoire pourrait bien échapper à l’ ethnocentrisme si ce n’est une histoire sans point de vue, écrite de nulle part ?… L’étude des phénomènes d’acculturation dans le Mexique espagnol nous a confrontés à des processus qui appartenaient à plusieurs mondes à la fois, l’analyse des images et des métissages nous a sensibilisé à des configurations qui conjuguaient de manière souvent fort complexe des traits venus d’Europe et d’ailleurs…

Face à des réalités à saisir obligatoirement sur des échelles multiples, l’historien devrait se transformer en une sorte d’électricien capable de rétablir les connexions continentales et intercontinentales que les historiographies nationales se sont longtemps ingéniées à débrancher ou à escamoter en imperméabilisant leurs frontières.  » (source : article « Les mondes mêlés de la monarchie catholique et autres  « connected histories », Annales. Histoire, Sciences Sociales 2001/1).

 

Au dessus de ces deux mondes – ancien et nouveau – n’y aurait-il qu’un seul ciel possible  ?

Hémisphère Occidental ou du Nouveau Monde, Hémisphère Oriental ou de l’Ancien Monde (Bourguignon d’Anville, 1761)

Quelques ouvrages de plus pour poursuivre la découverte :

 

 

 

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