La classe américaine

Voyage chez les gourous du développement personnel

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 25/07/2019 par Michel W.

L'immense succès commercial des livres de développement personnel en dit long sur notre époque. Et s'il y a bien un pays où ce domaine est roi, ce sont les États-Unis (on y parle de "self-help" : l'aide à soi-même). Ce marché fructueux attire depuis longtemps des auteurs-conférenciers à succès qui promettent enrichissement spirituel... et matériel avant tout. Portrait de quelques-uns de ces auteurs de best-sellers américains, véritables gourous du développement personnel qui jouissent d'un rayonnement international.

De gauche à droite : Napoleon Hill, Norman Peale, Stephen Covey, Robert Kiyosaki, Guy Kawasaki, Tony Robbins, Tim Ferriss

Robert Kiyosaki, Anthony Robbins, Tim Ferriss… Ces noms ne vous disent peut-être pas grand chose mais il s’agit de véritables phénomènes planétaires dans le milieu du développement personnel. Chantres de l’ambition individuelle et incarnation de l’esprit capitaliste mondialisé, ces auteurs-conférenciers sont de véritables entrepreneurs dont les livres s’écoulent dans le monde entier, et la France n’y échappe pas. Les plus critiques y voient une dérive liée au recul des valeurs collectives au profit des valeurs individuelles dans nos sociétés désenchantées et atomisées. Leurs partisans rappelleront que l’ont peut faire remonter le souci de soi à l’antiquité et aux « Pensées pour moi-même » de Marc Aurèle. En toute hypothèse, ils s’inscrivent dans une tradition américaine d’auteurs à succès qui ont su surfer sur la quête individuelle du bonheur. Et l’engouement ne semble pas devoir s’estomper de sitôt : qui ne désire pas un peu de succès et/ou de richesse par les temps qui courent ? Petit tour d’horizon de quelques-uns de ces auteurs américains de développement personnel à l’esprit capitaliste bien trempé.

Napoleon Hill et les magnats du début du siècle

La légende raconte que c’est en tant que journaliste que le touche-à-tout Napoleon Hill commence à s’intéresser aux parcours d’hommes célèbres du début du XXe siècle. Inspiré du multimillionnaire Andrew Carnegie qui l’aurait incité à rédiger une anthologie du succès, Hill se met à étudier les grands hommes du moment, dont John D. Rockefeller, Alexander Graham Bell ou encore Thomas Edison. En 1928, Hill termine son oeuvre qu’il intitule « Les lois du succès », un pavé en plusieurs volumes désormais disponible dans le domaine public. C’est toutefois le condensé qu’il publie en 1937 au plus fort de la Grande Dépression – « Réfléchissez et devenez riche » – qui deviendra son best-seller international. Il y dégage les principes et ingrédients qui ont fait la fortune de ces personnalités et industriels américains de ce début de siècle. Plus de soixante-dix ans après, la fondation The Napoleon Hill Foundation veille à la bonne santé de sa poule aux œufs d’or qui continue à faire parler d’elle aussi bien dans le Financial Times qu’en France ou en Guinée.

Norman Vincent Peale, le père de la pensée positive ?

Pasteur chrétien influent à New York dans l’après-guerre, Norman Vincent Peale a contribué à populariser le concept de pensée positive suite au succès conséquent, et toujours d’actualité, de son livre « La puissance de la pensée positive » publié en 1952. Le propos de Peale est simple : seule une attitude optimiste et volontariste reposant sur des mécanismes d’autosuggestion permet d’atteindre le bonheur. Dans son livre, il liste ainsi les étapes et conseils pratiques à suivre pour vider son esprit de toute négativité et ne laisser place qu’à des affirmations positives. Le livre aura beau être très critiqué sur le plan intellectuel, ses préceptes connaîtront un immense succès, notamment auprès des présidents Eisenhower, Nixon… et Trump. Les parents de ce dernier fréquentaient assidûment le pasteur Peale dont la « théologie du succès » a façonné la personnalité du futur président américain.

Stephen Covey : un mormon à l’époque du New Age

A partir des années 80, une nouvelle race étend son influence dans l’entreprise : les consultants en management. Exit toutefois les approches tayloriennes rigoristes, l’heure est au New Age et son approche syncrétique et individuelle de la spiritualité inspirée des philosophies orientales. On promet aux cadres et entrepreneurs qu’ils peuvent s’enrichir matériellement et spirituellement pour in fine réaliser leur potentiel. Si Stephen Covey n’appartient pas tout à fait à ce courant, ses idées vont relever d’une démarche similaire et avoir un impact considérable. Théologien mormon dans l’Utah, il s’intéresse au développement personnel au cours de ses études et se met lui-même à écrire des manuels. Bientôt, il publie en 1989 « Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent » qui rencontre un succès retentissant. Le livre énumère sept principes universels et intemporels qui, ancrés en habitudes, doit permettre à tout en chacun de gérer efficacement tous les aspects de sa vie afin de réaliser ses ambitions. En 2019, son titre comptabilisait plus de vingt-cinq millions d’exemplaires vendus dans le monde dans une quarantaine de langues. Covey publiera en 2004 « La 8e habitude », suite de son best-seller, et continuera à être prolifique avant de disparaître en 2012. Son fils Sean a depuis repris le flambeau, notamment en adaptant la recette pour les ados. De quoi assurer la pérennité de l’empire Covey aux revenus estimés à plus de 200 millions de dollars en 2014.

La liberté financière selon Robert Kiyosaki

Comme dans tout rêve américain, Robert Kiyosaki aime raconter comment, parti de rien, il a su bâtir une fortune non négligeable grâce à sa détermination… et quelques rencontres fortuites. C’est en 1997 qu’il publie « Père riche, père pauvre : ce que les gens riches enseignent à leurs enfants à propos de l’argent, et que ne font pas les gens pauvres et de la classe moyenne ! ». Ce récit autobiographique truffé de paraboles et d’exemples sur l’investissement immobilier est devenu un livre culte en matière de finances personnelles. Fils d’immigrés japonais ayant grandi à Hawaï, Kiyosaki raconte comment il s’est émancipé du statut de salarié en investissant dans la pierre. Ce faisant, il explique des principes assez élémentaires de gestion du patrimoine sous la forme d’un récit personnel qui se veut motivant. Kiyosaki est un commercial et homme d’affaires habile : si sa société a connu une faillite en 2012, son empire continue à bien se porter. Début 2019, l’organisation des séminaires continuait à battre son plein, même à Lyon.

La vague californienne : Kawasaki & Robbins

On assiste depuis plusieurs années à une déferlante de gourous et coachs incarnant l’esprit conquérant de la Silicon Valley, épicentre mondial du modèle startup et de l’entrepreneuriat technologique. Au premier rang on peut citer Guy Kawasaki. Descendant d’immigrés japonais lui aussi, cet ancien chef évangéliste d’Apple dispense ses conseils en business, marketing ou innovation dans de nombreux livres et conférences. Son ouvrage le plus emblématique est peut-être « L’art de se lancer » publié en 2004 où il rassemble l’essentiel de ses conseils pour démarrer une entreprise. A la tête de nombreux fonds d’investissement à succès, il s’adresse à des entrepreneurs en herbe, mais touche en réalité un public beaucoup plus large puisqu’il va puiser dans cet idéal de réalisation de soi.

La réalisation de soi, c’est justement la spécialité de la superstar californienne du développement personnel Anthony Robbins (ou Tony Robbins pour ses fans). Avec sa belle mâchoire carrée et son sourire éclatant, ce coach compterait parmi ses clients Bill Clinton, Serena Williams… et Pamela Anderson. Il intervient dans tous les domaines : leadership, confiance en soi, communication, finances personnelles… C’est d’ailleurs sur ce dernier point qu’il a fait un carton avec son livre « L’argent : l’art de le maîtriser : 7 étapes simples pour accéder à la liberté financière » publié en 2014. Mais n’allez pas croire qu’il ne fait que publier des livres et donner des conférences géantes pour inspirer les foules (la bande-annonce du documentaire qui lui est consacré sur Netflix – intitulé assez ironiquement « Je ne suis pas votre gourou » – donne d’ailleurs un aperçu de la ferveur qui l’entoure). C’est aussi un investisseur éclairé dont la fortune s’élève à des dizaines de millions de dollars.

A la recherche du temps perdu

Enfin, ce tableau serait incomplet sans la nouvelle vague de jeunes entrepreneurs qui s’inscrivent dans les pas de leurs prédécesseurs tout en s’affranchissant des codes du genre. Prenons l’exemple de l’excentrique Tim Ferriss et son best-seller « La semaine de quatre heures » publié en 2007. Ce natif de New York diplômé de la prestigieuse université de Princeton se lance tôt dans l’entrepreneuriat en créant son entreprise d’aliments pour sportifs. Sa boîte décolle, mais Ferriss est rapidement en burnout. C’est là qu’il met au point une méthode pour « automatiser au maximum son activité ». Il propose par exemple de sous-traiter le plus de tâches possibles à des travailleurs des pays en développement afin de libérer du temps pour voyager et apprendre. Aujourd’hui, Ferriss se contente d’être un business angel actif grâce au capital que lui ont procuré ses livres. Il trouve le temps d’apprendre le japonais et de devenir champion du monde de boxe chinoise et de tango. Ses principes peuvent ainsi se résumer en quelques mots : savoir exploiter les règles du libre marché. Toutefois, à la différence de la génération des Hill, Covey ou encore Robbins, il veut maximiser ses résultats pour jouir de la vie en limitant ses efforts au possible.

Le souci de se réapproprier son temps, on le retrouve aussi chez Jason Fried et David Heinemeier Hansson, les promoteurs d’une vision alternative de l’entreprise numérique. Ces startupeurs ont connu un succès avec « Rework, réussir autrement » (2010) et « Arrêtons de bosser comme des fous ! » (2018), deux livres où ils invitent sous formes de maximes à repenser notre rapport au travail. Agilité, calme, priorité à l’action et slow working sont quelques uns des préceptes de ces trentenaires qui veulent mieux vivre au boulot tout en étant productifs. Mais là où Tim Ferriss cultive l’image du surhomme par un mélange de ruse et de cynisme, Fried et Hansson font preuve d’une surprenante banalité. Pour ces jeunes chefs d’entreprise, l’épanouissement et la performance ne devraient plus être synonymes de longues heures et de surcharge de travail, mais devraient au contraire résulter d’un subtil équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Bref, à chaque génération le gourou qu’elle mérite.

 

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