Voix de mai… Vues de mai…

- Modifié le 03/05/2018 par pj

En 1978, Georges Perec, s’inspirant de I Remember de l’écrivain américain Joe Brainard, publie à son tour ses fragments de mémoire sous le titre Je me souviens. Parmi quelques 480 souvenirs, le numéro 174 est le suivant : Je me souviens de mai 68. De quoi se souvient Georges Perec ? Quelles images lui évoquent ce souvenir et quels mots aurait-il ajouté ensuite à ce souvenir ? Au-delà des notions essentielles de souvenir et de mémoire, mots et images construisent et réifient une pensée historique.

La France de la fin des années 60 vit dans l’élan d’une époque de mutations et de croissance comme le pays n’en a historiquement  jamais connu. C’est précisément dans ces conditions économiques, culturelles et démographiques inédites que les mouvements de contestation prennent forme et s’agrègent durant quelques semaines en mai-juin 1968.

Entre refus du conformisme, interrogations et défiance, c’est d’une certaine manière la première fois dans l’histoire que la jeunesse en tant que nouvelle subjectivité s’incarne collectivement dans une telle prise de conscience, cette révolte est le précédent que constitue mai 68.

Mots

Rédigée à l’automne 1966 par une poignée d’activistes, De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier est une brochure éditée à l’initiative de quelques étudiants à Strasbourg et destinée à être reproduite sans aucune restriction. Véritable coup de pied situationniste dans la fourmilière universitaire : « Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé. » Les 10000 exemplaires deviennent rapidement 300000 et se répandent à travers le pays et  le monde étudiant. Dans leur livre Le scandale de Strasbourg, mis à nu par ses célibataires, même, deux des protagonistes reviennent longuement sur cet épisode méconnu.

En juin 1968, à chaud et de manière significative, deux recueils aux titres évocateurs paraissent à quelques semaines d’intervalle. L’imagination au pouvoir chez Eric Losfeld, est un témoignage photographique des graffitis dont les murs de la capitale se sont couverts rapidement et spontanément. Jean-Jacques Pauvert édite Les citations de la révolution de mai, qui compile sur une centaine de pages, la chronologie des événements, restituée par les interventions des uns et des autres, quelle que soit leur nature – les simples formules comme les discours ; les slogans des manifestations et les cris de ralliement, comme les graffitis qui fleurissent sur les murs à ce moment-là de l’année.

Et ce que la mémoire collective retient dans un premier temps de cette période et de ces évènements, ce sont sans aucun doute les aphorismes et les slogans plus que les images. Au fil des journées de ce mois de mai historique, la parole un peu partout se propage. En premier lieu ce sont des déclarations d’intention et des revendication. Le ton se durcit jour après jour et les mots deviennent rapidement plus corrosifs de part et d’autre. Une nouvelle dialectique s’enclenche et chaque argument est alors à chaque fois plus stratégique et plus lourd de conséquences.

La complexité des envies, des enjeux et des objectifs participent aussi à la richesse de la parole de mai, dans différents registres, politiques, poétiques, philosophiques. Cette expression d’une pensée protéiforme représente déjà un condensé assez saisissant de ce qui constitue sans aucun doute l’aspect le plus marquant de l’époque : la prise de parole.

Images

En 1968, mai s’émeut et remue, cela les images quelles qu’elles soient le montrent bien. A commencer par les photographies de la multitude – des cohortes de visages anonymes et de corps en mouvement, mobilisés. Des images de toute nature et d’une grande richesse de ton et d’imagination, viennent au secours de notre mémoire. Elles illustrent largement les divers épisodes et définissent assez précisément les événements et leur déroulement. Et ce qui représente finalement le mieux ces soubresauts émancipateurs, c’est presque dans tous les cas l’éclatement d’une factualité. Une vision kaléidoscopique de la réalité. Car si les images sont nombreuses, peu incarnent de manière sensible ce qu’est mai. Aucune ne résume toutes les autres.

Mai 68 est essentiellement noir et blanc. Même si les photographies en couverture des magazines sont en couleur, les pages intérieures sont, comme celles des journaux quotidiens, en noir et blanc. La généralisation de la photographie couleur y compris dans le photojournalisme ne devient réelle qu’au cours des années 70. Pour la télévision, le passage à la couleur remonte à octobre 1967, soit à peine plus de six mois avant le déclenchement des événements ; autant dire que très peu de foyers sont équipés et que, là encore, dans une très large majorité les français-e-s découvrent les actualités filmées en noir et blanc.

Les circonstances sont telles que la confusion et le désordre sont globalement ce que l’on perçoit et ce que l’on retient. A ces images de révolte et à ces mots d’insurrection, il faut ajouter les sons de mai. Les films documentaires et les reportages télévisés sont émaillés de ces bribes de discours, de ces bruits de sirènes, de ces cris de manifestant-e-s, de ces retransmissions radiophoniques qui résonnent parfois tous ensemble dans la rue comme autant de bruissements durant ces semaines de mai.

Affiches

Voici comment Philippe Buton résume les affiches de mai 68 dans le dictionnaire mondial des images :

« L’ample floraison graphique des années 1960 masque les mutations profondes qui surviennent de façon souterraine. En surface, pendant environ une décennie, c’est l’âge d’or de l’affichage militant. A  Paris en mai-juin 1968, la réactivité, l’inventivité et l’humour de ces affiches réalisées à l’atelier des Beaux-Arts et des Arts décoratifs à Paris leur assurent une puissante force immédiate. […] »

A la mi-mai, Le flic à la matraque fait son apparition. D’abord muet, le dessin de Jacques Carelman est ensuite augmenté, soit du sigle SS sur le bouclier, soit d’une affiche jointe « CRS SS » qui restera désormais comme l’un des slogans les plus forts de la révolte étudiante, mais qui trouve pourtant son origine dans la grève des mineurs de 1948.

 

Celte autre affiche est réalisée en réaction à la déclaration du Général De Gaulle le 24 mai « De là, les troubles profonds. Avant tout dans la jeunesse qui est soucieuse de son propre rôle, et que l’avenir inquiète trop souvent. »

 

 

Chienlit

Le mot est à l’origine celui du Général De Gaulle, rapporté par Georges Pompidou :  » Si vous voulez la pensée profonde du Président de la République, c’est la révolte oui, la chienlit non !  » La réponse lithographiée des Beaux-Arts ne se fait pas attendre :

« Elle est réalisée par des étudiants et des artistes de l’« atelier populaire » formé dans l’Ecole des beaux-arts de Paris, alors occupée. C’est une sérigraphie montrant un buste stylisé du chef de l’Etat, portant képi, levant les mains en l’air, en posture victorieuse, mais évoquant plutôt une marionnette. Un slogan calligraphié l’accompagne : « La chienlit, c’est lui ! » L’his­torien des images Laurent Gervereau, auteur d’une étude sur les affiches de Mai-68 ­(Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC, 1988, vol. 11), parle d’une « affiche essentielle et fondatrice » du fait de son « insolence ». Non seulement elle retourne l’accusation méprisante contre son auteur, mais en outre elle le fait sur-le-champ : elle sera collée le jour même à 3 000 exemplaires dans Paris. »

Grève

A partir du 13 mai la grève générale et sauvage s’étend et les occupations d’usines se multiplient. Le monde du travail va devenir à son tour, l’univers emblématique de la contestation.

Et en quelques jours, l’occupation des usines et des grandes entreprises par les salarié-e-s grévistes succèdent à celles des universités de Nanterre ou de la Sorbonne ou encore du théâtre de l’Odéon par les comités étudiants.

 

Radio, télévision, presse

Les mots de mai ne sont pas seulement ceux qui sont placardés ou qui résonnent dans les rues de Paris et de quelques grandes villes, ce sont aussi ceux qui sont diffusés par voie radiophonique et qui rendent compte heure par heure et jour après jour de l’évolution des événements. Ce sont donc les mots de l’information. Cependant, accusée de délivrer un message conforme à la seule volonté du pouvoir en place, l’ORTF est directement mise en cause par les principales organisations étudiantes et son hégémonie est condamnée. C’est le fameux « La police vous parle tous les soirs à 20h. »

Alors qu’une autre affiche prévient l’auditeur « Attention la radio ment », le premier ministre Georges Pompidou fait le constat opposé et désapprouve globalement le rôle de la radio qui, selon lui, favorise le mouvement par le récit régulier des journées qui en est fait sur les ondes.

Encourageant le droit à la parole et l’expression directe, notamment ouvrière, une autre proclame encore « Toute la presse est toxique, lisez les tracts, les affiches, le journal mural »

 

 

Cinéma

Pour réaliser ce qui deviendra en Grands soirs et petits matins, William Klein filme caméra au poing et recueille la parole et la pensée en mouvement, l’agitation et les contradictions, les convergences et les antagonismes.

« C’est un film réalisé de façon improvisée. Lorsque je filmais caméra à l’épaule, je posais des questions, mais tout le monde voulait écouter tout le monde. Ce qui est rare. Ce film, pour moi, montre la jubilation, la fête, la parole, le sentiment de liberté. Il s’agit d’un Paris comme on peut seulement le rêver, sans bagnoles, sans embouteillages. Il faisait beau, on traversait la ville en marchant. […] L’idée étant de filmer en cinéma direct, en cinéma-vérité. Il a été question de filmer dans les campagnes, partout, et que toutes les équipes reviendraient pour monter un film racontant mai 68. On voulait réaliser un événement historique en direct […]».

A Cannes résonne le mot de Godard en réponse aux journalistes présents : « Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travelling et gros plans. Vous êtes des cons ! » Pas ou peu d’images projetées en 1968 puisque le festival est interrompu. Le monde du cinéma est en émoi depuis février, lorsque le fondateur de la Cinémathèque Française Henri Langlois est limogé (et réintégré 2 mois plus tard !) par le ministre de la culture André Malraux. La petite histoire retient aussi que Daniel-Cohn Bendit participe déjà aux manifestations de soutien à Langlois.

Echos

On s’interroge beaucoup depuis maintenant 50 ans sur ce qu’ont réellement été les événements de mai 1968. Dans le même temps et dans le même mouvement, ou presque, on s’interroge sur ce que n’a pas été mai. Et l’on s’ingénie tour à tour à opposer, presque systématiquement, la révolte générationnelle à la révolte sociale et ouvrière, comme si la possibilité d’articulation des ces deux forces en mouvement n’était ni suffisamment pertinente, ni réellement historique. Or il semble relativement indéniable que la remise en cause de valeurs archaïques par la jeunesse, aussi bien que les revendications du monde ouvrier, participent d’une même volonté. Pourtant, si l’évènement est tangible, le mythe recouvre souvent la réalité.

Voici ce qu’écrit Michel De Certeau dans La prise de parole :

« Le sens de ce qui s’est passé, il faut le saisir dans l’évènement lui-même. Nous ne devons pas céder au lyrisme propre à certaines apologétiques de la contestation, ni au ressentiment dont s’accompagne la volonté de mettre fin au désordre : l’un et l’autre constitue des légendes […] Toute légende veut faire oublier l’histoire ; elle nie que quelque chose se soit passé. Nous devons, au contraire, nous attacher à reconnaître cette histoire comme advenue et comme nôtre. »

Et dans un article intitulé Mai 68 n’a pas eu lieu, daté de mai 1984, Gilles Deleuze et Félix Guattari reprennent la parole  :

« Il y a eu beaucoup d’agitations, de gesticulations, de paroles, de bêtises, d’illusions en 68, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte c’est que ce fut un phénomène de voyance, comme si une société voyait tout d’un coup ce qu’elle contenait d’intolérable et voyait aussi la possibilité d’autre chose. C’est un phénomène collectif sous la forme :  » Du possible, sinon j’étouffe « . Le possible ne préexiste pas, il est créé par l’événement. C’est une question de vie. L’événement crée une nouvelle existence, il produit une nouvelle subjectivité […]. »

 

Bibliographie sélective :

 

Filmographie sélective :

 

 

 

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