Mexico 1968 : des luttes et des Jeux

- Modifié le 26/02/2018 par Département civilisation

Les Jeux Olympiques d’hiver en Corée du Sud sont l’occasion d’évoquer ceux de Mexico en 1968. Comme souvent lors des Jeux, l’histoire en train de se faire s’est invitée sur les podiums et en marge de l’événement : contestation étudiante violemment réprimée, luttes des africains-américains pour l’égalité. Le cinquantenaire des J.O. de Mexico charrie d’autres commémorations éminemment politiques et toujours d’actualité.

Podium du 200 mètres aux JO de Mexico en 1968 : Tommie Smith, Peter Norman, John Carlos
Podium du 200 mètres aux JO de Mexico en 1968 : Tommie Smith, Peter Norman, John Carlos (Public Domain)

68, année frénétique. Peu de parties du monde échappent aux bouillonnements des luttes, des révoltes et révolutions qui explosent ou sont en cours cette année-là. Mouvements des étudiants américains contre la guerre du Vietnam, émeutes estudiantines et ouvrières au Japon, « Printemps de Prague » en Tchécoslovaquie, mouvements de Mai en France, guerre du Biafra

Le Mexique, désigné pays-hôte des J.O. en 1963, n’échappe pas à la règle. Cette nomination est en soi symbolique puisque pour la première fois dans l’histoire des Jeux, un pays « des Suds » accueille l’événement. Une reconnaissance pour le Mexique, mais aussi le cache-misère d’un Etat répressif.

Mexico va pendant quelques jours cristalliser certains des combats les plus acharnés menés de par le monde durant cette décennie.

 

Le point levé des sprinteurs Tommie Smith et John Carlos

Le 16 octobre 1968 a lieu l’épreuve du 200 mètres : les Américains Tommie Smith et John Carlos franchissent la ligne d’arrivée respectivement à la première et troisième place. Ils montent sur le podium et au moment où retentit le Star-Spangled Banner, l’hymne américain, ils baissent la tête et dressent un poing ganté de noir dans une pose devenue iconique.

Que signifie ce geste ? Tous deux se sont formés à l’université de San José en Californie. Comme l’illustrent les événements à Berkeley cette même année, les universités américaines constituent un foyer de politisation pour les jeunes gens. A San José, l’activisme étudiant noir est particulièrement vigoureux. Et l’assassinat, quelques mois auparavant, du pasteur Martin Luther King attise encore davantage les tensions.

SJSU 1968 black power olympics statue, by Noëlle Gillies – (CC BY-SA 2.0)

Les deux athlètes, forts de cette conscience politique, décident non pas de boycotter les Jeux (il faut imaginer l’investissement sportif et les sacrifices que représente une qualification pour cette compétition), mais d’en faire une tribune. Ils reproduisent alors le salut des Black Panthers, le poing levé, qu’eux-mêmes ont repris de mouvements de luttes précédents.

Le symbole du clenched fist apparaît en effet dès les années 10 au sein du mouvement ouvrier pour marquer l’unité et la résistance. C’est cette lignée de luttes que réactive le geste singulier de Tommie Smith et John Carlos.

Les réactions ne se font pas attendre. Le C.I.O., par l’intermédiaire de son très réactionnaire président Avery Brundage, demande et obtient la radiation des deux sportifs du mouvement olympique sous prétextes du non-respect de l’apolitisme inscrit dans la charte du Comité.

Aux USA, le Time Magazine, dans son édition du 25 octobre 1968, juge ce geste « effective but petty », « efficace mais petit ». A la lecture d’un tel article 50 ans plus tard, le lecteur a le sentiment qu’une partie des pouvoirs publics est passé à côté de l’histoire en train de s’écrire. Ces réactions en disent long sur le chemin qui restait à parcourir pour les mouvements afro-américains en vue de l’égalité.

« En marge » des J.O. : le massacre de la place des Trois Cultures

Quelques jours avant le lancement de cette XIXe olympiade, d’autres luttes sont bien plus violemment réprimées. Au Mexique comme ailleurs dans le monde (mais dans des contextes toujours différents), la jeunesse est en ébullition. Le pays est dirigé depuis 1964 par Gustavo Diaz Ordaz, membre conservateur du Parti Révolutionnaire Institutionnel. Le mouvement étudiant se bat pour un élargissement des libertés et refuse l’autoritarisme d’un gouvernement « éternellement hostile aux laissés-pour-compte » (Elena Poniatowska, La Nuit de Tlatelolco, histoire d’un massacre d’Etat, 2014).

Le 2 octobre 1968, 10 jours avant l’ouverture des J.O., des centaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants se réunissent pacifiquement place des Trois-Cultures, dans le quartier de Tlatelolco. L’armée et la police ouvre le feu tuant près de 300 manifestants.

Pour le gouvernement mexicain, il s’agit de faire taire toute contestation avant le lancement de l’olympiade. Dans un article de 2006, le journaliste Jean-Hebert Armengaud affirme que « les premiers coups de feu qui ont déclenché le massacre venaient du Bataillon Olympia, des militaires en civils infiltrés dans la foule ». Un bataillon, rappelle Pascal Boniface, créé spécifiquement pour assurer la sécurité pendant les Jeux Olympiques. Devant cette barbarie, le CIO reste étonnamment peu loquace : « les Jeux de la XIXe olympiade, cet amical rassemblement de la jeunesse du monde dans une compétition fraternelle se poursuivront comme prévu ». Un choix de mot fort peu judicieux, on en conviendra. Quant aux pays participants, aucun ne boycottera la compétition.


« El 2 de octubre no se olvida » (« n’oubliez pas le 2 octobre »)


Ce tragique événement continue de hanter la mémoire nationale mexicaine. Ce n’est que récemment que la chape de plomb qui pèse sur ce massacre commence à se fissurer. Lors des 40 ans du drame de Tlatelcoloc en 2008, la correspondante du Monde au Mexique s’étonnait encore qu’aucun des responsables de cette tuerie n’ait été traduit en justice.

 ***

A Mexico en 1968 se mènent les luttes pour la liberté et l’égalité qui se jouent dans bien d’autres pays. Mais avec la présence des Jeux Olympiques un paradoxe se fait jour, toujours à l’œuvre lors de cette compétition : parce qu’il s’agit  d’un événement mondialement retransmis (et ce depuis les années 60), il offre une immense visibilité aux soubresauts du monde et peut se faire l’écho de tous les combats. Cependant, le temps des J.O. est aussi celui de l’escamotage voire de l’étouffement des dissidences, des oppositions et des contestations derrière la communion unanime autour des « valeurs du sport ».

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2 thoughts on “Mexico 1968 : des luttes et des Jeux”

  1. Mme BHM dit :

    Bonjour,

    Il y a une petite erreur dans le descriptif de la photo de presse. L’athlète blanc se nomme Peter Norman et non Peter Norway comme il est écrit…

  2. clareodea dit :

    Ja Nachtwächter, Stichworte: Diesseits ist Jenseits, esoterischer Hitlerismus, Schwarze Sonne, Sahaja, Isais Höllenreise, usw. Ich bin ehemaliger Bauarbeiter, einer der Striche auf dem Holz gemalt hat und kein Schriftsteller. Habe mir jetzt auch das Büchlein Dein Leben im Diesseits ist dein Leben im Jenseits bestellt gehabt, das ist wie bei der Olympiade. Das sieht leicht aus, steckt aber tatsächlich Arbeit dahinter. Ja die Olympiade, ein bisschen Satan darf es sein, dafür gehe ich am Rhein Müll sammeln. g

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