Histoire(s) de la Grande Guerre

- Modifié le 27/11/2018 par Département Civilisation

Alors que la vague de commémoration du centenaire de la première guerre mondiale va prendre fin, arrêtons-nous brièvement sur cent ans de perceptions et d’analyses de ce conflit par les historiens. En effet, afin d'éviter qu'il ne devienne un objet historique froid, l’historiographie d’une densité remarquable sur ce conflit, ne cesse de questionner ce passé qui nous dit encore tant de notre présent. Retour donc, en quelques moments clés, sur l’histoire de cette Grande Guerre, qu'avec près de vingt millions de victimes, il a bien fallu légitimer, exorciser mais surtout comprendre.

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no man's land

I Une histoire militaire de la guerre sans combattants

 

C’est dès 1915 qu’on accole l’adjectif « grande » à cette guerre  qui a débuté un an plus tôt. Les acteurs qui vivent ces heures terribles le savent donc : le caractère de ces événements est exceptionnel. Ainsi à Lyon, le maire de la ville, Edouard Herriot entreprend la constitution d’un fonds de la guerre  permettant aux  générations futurs d’historiens de s’y référer :

« Le public, les historiens à venir ne pourront se dispenser de recourir à ce fonds où se trouveront, côte à côte les témoignages les plus divers, rassemblés dans un esprit de parfaite impartialité. »

Ce conflit s’écrit donc au moment où il se vit. Les journalistes (dans une France du début du XXème où la presse écrite a une importance considérable) et les militaires se faisant historiens.

En 1914 comme en 1918, chaque nation est convaincue du bien fondé de ses actes. Le but de la guerre est d’imposer aux autres nations ou blocs transnationaux (l’empire austro-hongrois pour ne citer que lui) sa vérité. L’objectif de l’historiographie d’après- guerre sera donc de dénoncer les responsables de ce drame. Après quatre ans de guerre, plus d’un million de morts et un traité de Versailles qui condamne les allemands très lourdement, le moment n’est ni au doute, ni au pardon. La fin de la guerre entérine la responsabilité allemande.

En effet, ce qui s’écrit alors c’est une histoire unilatérale du point de vue des vainqueurs (ou des vaincus).  Une histoire du fait politique et historique. Dans les livres d’histoire (Le tome IX de l’Histoire de la France contemporaine d’Ernest Lavisse-1922-, «La crise européenne et la grande guerre » de Pierre Renouvin -1934- ) on s’attarde donc sur les batailles, la Marne, Verdun, l’invasion de la Belgique par l’Allemagne. Les documents d’alors  font la part belle aux faits militaires et aux cartes illustrant les stratégies des maréchaux.

 

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Pierre Renouvin écrit ainsi en 1934 dans La crise européenne et la première guerre mondiale : « la grande guerre répare le désastre de 1871 ». La France d’après-guerre est marquée par l’annexion de l’Alsace en 1871 et l’auteur bien qu’historien est aussi un ancien combattant qui a perdu un bras au Chemin des Dames.

Comme le souligne Antoine Prost et Jay Winter dans leur incontournable Penser la grande guerre, un essai d’historiographie :

« Dans cette configuration historiographique militaire et diplomatique on cherche en vain des éléments sur l’organisation de l’économie de guerre ou les problèmes sociaux qu’elle a engendrés »

« C’est la guerre vue d’en haut, et ce qui se passe en bas n’y a pas de place. La guerre concrète, la guerre vécue, n’est pas objet d’histoire ».

 

Le poilu qui fait l’expérience du combat dans sa tranchée n’est  pas entendu, le témoignage ne peut prétendre être une source historique valable. Un soldat franco-britannique, John Norton Cru, publie ainsi en 1929, Les témoins. Un essai dans lequel l’auteur passe au crible plus de 300 témoignages afin de mettre en exergue ceux qui lui semble les plus sincères. Une tentative de faire valoir l’expérience du soldat qui sera longtemps mise de côté par les historiens avant que l’historiographie ne s’empare de cette source privilégiée (mais controversée) qu’est le témoignage.

 

 

 

Pour autant la première guerre a laissé derrière elle un sentiment d’effroi, la peur d’une autre guerre. Après une telle boucherie, cette guerre doit être la « der des ders ». Ainsi voit-on émerger de nombreux témoignages littéraires et profondément pacifistes dans la société française. On peut citer entre autres Jean Giono , Romain Rolland.

Signalons également aux Etats-Unis, la démarche de la fondation philanthropique Carnegie qui publiera 132 volumes qui s’attachent aux impacts économiques (on trouve dans son comité de direction John Maynard Keynes) et « civilisationnels » du conflit.

 

II Des faits aux affects : émergence d’une historiographie sociale

 

Comment l’historien peut-il écrire la « Der des Ders » après la seconde guerre mondiale, après le nazisme, un génocide et la bombe atomique ? Jusqu’à la fin des années cinquante La Grande Guerre se voit donc reléguer en arrière-plan des recherches historiques.  Il faudra attendre  1959 pour que s’opère un renversement de perspective dans l’historiographie de cette première guerre mondiale. Trois anciens combattants qui sont aussi trois normaliens  André Ducasse, Jacques Meyer et  Gabriel Perreux amorcent une approche de l’ histoire de la guerre vu d’en bas en publiant vie et morts des français 1914-1918 

 

Ce livre ouvre la voie à une historiographie  qui après cette seconde guerre mondiale,  responsable de la mort de tant de civils, ne peut ignorer l’expérience de ceux-ci. Les femmes, les enfants, les ouvriers, etc… sont autant de groupes d’individus qui vont permettre une analyse sociale de la guerre.

Antoine Prost et Jay Winter le constatent : « le centre d’intérêt a été déplacé, à l’histoire de la nation française succède une histoire du peuple français ».

 

 

A l’aune des années 60, les politiques se préoccupent du développement économique, les affrontements entre blocs  communistes et les tenants d’une économie libérale font rage. La pensée marxiste permet l’étude des groupes sociaux comme moteur de l’histoire. Après une analyse de la guerre sous l’angle des nations, on pense la Grande Guerre comme une révolution européenne économique,  diffuse et éminemment sociale. L’école des Annales  qui prédomine alors favorise l’interdisciplinarité et le travail d’historiens comme Marc Ferro (et son ouvrage de synthèse La grande guerre 1914-1918  en 1969) ou Jean-Jacques Becker qui se penche sur la question de la mobilisation et de l’opinion publique dans 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre  en 1977.

 

A rebours de l’historiographie française, l’Allemagne revient en 1961 dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale sur la question des responsabilités. L’historien Fritz Fischer qui ouvre les archives diplomatiques de son pays tend à valider la thèse d’une Allemagne impériale responsable du déclenchement de la guerre. Cette analyse suscitera une importante controverse dans les milieux universitaires allemands que synthétisera Jacques Droz dans Les causes de la première guerre mondiale.

 

Dans le même temps, l’historien britannique James Joll développe une histoire des mentalités et prend en compte une psychologie collective pour penser la Grande Guerre. Ainsi, les décisions prises par les hommes politiques de 1914 seraient l’effet de postulats implicites construits par un environnement d’idées communément admises à « l’instant T » de la prise de décision.

Enfin, en 1976, John Keegan publie « the face of battle » (Anatomie de la bataille) ouvrage dans lequel est pensé l’expérience de la bataille (Azincourt 1415, Waterloo 1815, Somme 1916) par le soldat. Laissant de côté l’échelle des décisions militaires et de l’organisation stratégique c’est une véritable analyse anthropologique du soldat qui est abordé dans cet ouvrage :

Ce que toutes ces batailles ont de commun c’est l’humain, c’est le comportement des hommes qui tentent de concilier leur instinct de préservation, leur sens de l’honneur et l’accomplissement d’un but au péril de leur vie. L’étude de la bataille c’est donc toujours l’étude de la peur et généralement de l’obéissance, toujours de la contrainte physique et parfois du refus de l’obéissance, toujours de l’angoisse, parfois de l’enthousiasme ou de la catharsis, toujours de l’incertitude, du doute… »

 

Ces deux dernières études replacent donc l’expérience combattante au centre de l’analyse historiographique mais en y intégrant un contexte social, politique, économique impliquant tout à la fois expérience intime et éléments culturels.

 

 

III Une historiographie culturelle (en guerre)

 

Depuis plus de trente ans les analyses de la Grande Guerre sont de plus en plus nombreuses, le réseau grandissant des universités depuis les années soixante favorisant les échanges entre historiens de pays différents.

L’ ouverture de l’historial de Péronne (tout à la fois centre de recherche et musée), internationalise la guerre 14-18  (on y retrouve l’historien américain Jay Winter,  l’allemand Gerd Krumeich ou l’irlandais John Horne) et prolonge le courant d’une historiographie culturelle de la Grande Guerre.

 

Le colloque « Guerre et cultures » organisé par Jean-Jacques Becker en 1992  revient ainsi sur les travaux de George L. Mosse De la grande guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes  (1990) et son concept fondamental de « brutalisation » qui met à jour les rouages d’une culture de guerre « qui rend brutal ». Au travers de la banalisation mais aussi de la sacralisation  de la violence (l’héroïsation du soldat mort au combat) tout au long du conflit, la première guerre mondiale aurait contribué au développement des mouvements fascistes et totalitaires.

Ainsi donc, c’est par le prisme de l’histoire des mentalités et des représentations que va se développer la notion centrale de culture de guerre. L’analyse de l’opinion publique chère à Jean Jacques Becker fait dorénavant  place à l’analyse du consentement des soldats et plus largement des sociétés face à la guerre. La violence de la guerre de 14-18 ne serait que la résultante d’une culture de guerre qui traverse les individus. Alors que la révérence mémorielle de la fin du XXeme siècle voudrait en quelque sorte aseptiser le conflit tout en victimisant les poilus et endeuiller la guerre, les historiens Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau dans 14-18, retrouver la guerre, reviennent sur la violence intériorisée des soldats, le caractère eschatologique de la bataille et propose une approche de la première guerre mondiale comme événement matriciel de notre XXème.

 

A cette vision d’une guerre consentie un autre courant historiographique donnant une valeur de premier ordre à la source testimoniale va s’attacher à mettre en exergue une guerre imposée. Le soldat est moins consentant qu’il n’est soumis à un réseau de contraintes, à la peur d’une hiérarchie militaire répressive.

 

A travers la publication de nombreux témoignages de soldats ordinaires, Rémy Cazals souhaite ainsi revenir à une histoire de la Grande Guerre « sensible », « à hauteur d’homme ». L’historien reproche aux « péronistes » de s’appuyer sur des témoignages d’officiers ne reflétant pas l’expérience des combats mais une idéologie patriotique d’élite.

Ce débat, ô combien complexe, continuera de prendre de l’ampleur tout au long des années 2000, tout du moins en France notamment avec la création du CRID 14-18  (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914–1918) autour duquel se retrouvent, Remy Cazals, Fréderic Rousseau ( la guerre censurée) mais aussi Nicolas Offendadst avec son travail sur les exécutions des soldats pendant le conflit (Les fusillés de la grande guerre et la mémoire collective).

  

 

Sur ce sujet, qui met en jeu le rapport du témoignage à la constitution du fait historique, nous vous renvoyons à l’article de Jean Yves Le Naour : « le champ de bataille des historiens ».

 

 

Conclusion : que dire encore de 14-18 en 2018 ? Des perspectives historiographiques sans cesse renouvelées

On le constate sans peine les historiens ne sont pas prêts d’enterrer la mémoire de 14-18 et les analyses autour de la grande guerre ne cessent de se renouveler. En croisant l’histoire culturelle et sociale avec la sphère sensible et intime, les historiens interrogent tout à la fois les douleurs exprimées dans l’art ou l’artisanat mais aussi vécues par les femmes, les enfants, les mutilés, les traumatisés de la guerre.

Sur ces sujets, citons quelques travaux récents :

Visages de guerre et Médecins dans la Grande Guerre  de Sophie Delaporte  sur les gueules cassées et la prise en charge par la psychiatrie et la médecine des troubles mentaux ou physiques engendrés par la guerre et les bombardements.

Manon Pignot interroge dans Allons enfants de la patrie : génération Grande Guerre  le regard des enfants de 14-18.

–  Femmes à Boches : occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre d’Emmanuel Debruyne

De plus, en sortant des problématiques liées à la notion de responsabilité et en considérant les apports de l’histoire globale, l’historiographie de la grande guerre se fait plus transnationale pensant enfin les confins du monde impliqués dans cette guerre. A l’instar de l’historien Marc Michel qui s’attarde sur le contexte colonial du début du XXe siècle à travers l’expérience et le rôle des « combattants de l’Empire » (tirailleurs sénégalais, spahis algériens, troupes indochinoises).

De même le front d’Orient, longtemps oublié par les historiens, devient progressivement un sujet d’étude qui promet une perception moins nationale de cette première guerre mondiale.

En atteste les travaux de Jean-Yves Le Naour, Front d’Orient : 1914-1919, les soldats oubliés ou l’exposition qui se tient actuellement au musée de la guerre à Paris  A l’Est la guerre sans fin, 1918-1923.

 


 

Il est évidemment impossible de donner une bibliographie exhaustive de l’historiographie de la Grande Guerre, nous vous invitons donc à poursuivre sur ce sujet en consultant quelques ouvrages  de référence (Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918  : histoire et culture, La Grande Guerre : carnet du centenaire, Penser la Grande Guerre.Un essai d’historiographie ) ainsi que les nombreux documents disponibles sur le catalogue de la BmL.

 

 

 

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